Fondation de la Milice du Temple   Fondation de la Milice du Temple   Fondation de la Milice du Temple

Création de la Milice des pauvres chevaliers du Temple de Salomon

Les premiers pas de l'Ordre du Temple
Qui sont-ils ? Quels sont les secrets qui entourent leur légende ?

Pour beaucoup d'entre nous, l'histoire de l'Ordre des Chevaliers Templiers est inconnue, et le peu que l'on sait d'eux est voilé de mystères... Pourtant ils ont été à l'origine d'un incroyable essor de la civilisation en Occident, ils furent les Maîtres de l'Europe pendant plus de 200 ans, ils étaient les plus riches, les plus puissants, et pourtant leur chute fut incroyablement cruelle et rapide.

« Non nobis, domine, non nobis, sed nomini tua da gloriam »
Non pour nous Seigneur, non pour nous, mais pour la gloire de ton nom

Pour bien comprendre l'histoire des templiers, il faut tout d'abord se replonger dans l'époque. Nous sommes aux alentours de l'an 1000. L'Europe se compose principalement de provinces et de seigneurs se faisant sans cesse la guerre dans le but d'entasser le maximum de richesses dans leurs forteresses. Il n'y a pas de sécurité, la culture est au point mort, et la religion secondaire. Bref une époque plus que trouble.
Au milieu de ce chaos, plusieurs hommes vont bouleverser totalement l'Occident.

 

La fondation de l'Ordre
Contrairement aux Hospitaliers qui ne s'armèrent qu'après coup, pour devenir l'ordre, les Templiers constituèrent, d'abord, un ordre guerrier.

Avant d'entreprendre de soulager les misères des pèlerins, de leur prodiguer la charité chrétienne, s'ils étaient malades ou blessés, ils songèrent à les protéger en vertu de l'adage: « Mieux vaut prévenir que guérir. » Ces « moines-soldats », ainsi qu'on les a appelés, voulaient rendre par leur bras, aussi sûr que possible à leurs frères trop faibles pour se défendre, ce désert de Judée « qui semble respirer encore la grandeur de Jehova et les épouvantements de la mort »,
[comme l'a vu Chateaubriand dans L'Itinéraire de Paris à Jérusalem].

En 1118, Hugues de Payens ou de Payns (Hugo de Paganis), de la maison des comtes de Champagne, et Godefroy ou Geoffroi de Saint-Omer (Godefridus de Sancto Andemardo), d'origine flamande, qui étaient partis pour Constantinople en 1096, se consacrèrent au service de Dieu sous la règle des chanoines de Saint-Augustin.
A cette date, Baudouin Dubourg, cousin et successeur de Baudouin d'Edesse, étant roi de Jérusalem, ils choisirent, afin d'y exercer une surveillance efficace, le plus dangereux pour les caravanes, de tous les défilés qui menaient au Saint-Sépulcre, celui d'Athlit. Situé à la hauteur de Nazareth, entre Césarée et Caïpha, au sud de Saint-Jean-D'Acre (l'antique Ptolémaïs), ce défilé devint par la suite célèbre sous le nom de Château-Pèlerin.

Pour en assurer la garde, ce parut assez à Hugues et à Geoffroi de s'adjoindre sept compagnons réputés pour leur prudhommie et vaillance:
André de Montbard, Gondemare, Godefroy, Roral (ou Rossal), Payen de Mondésir, Geoffroy Bisol et Archambaud de Saint-Agnan (ou de Saint-Anian).

Comme ces preux étaient sans gîte, Baudouin II, leur offrit un asile à Jérusalem même, dans l'aile de son palais qui jouxtait l'ancienne mosquée d'el-Aqsâ, c'est-à-dire le Temple de Salomon, d'où leur surnom de « Pauvres chevaliers du Christ et du temple de Salomon » (Pauperes commilitones Christi temptique Sntomonici).
[Rex in palatin quod secus Templum Domini Australem habet partem, lis ad Tempus concessit habitaculum. (Guillaume de Tyr).]

 

Auparavant
[Hugues de Payns et Geoffroy de Saint-Omer avaient, tout d'abord, tenu leurs pouvoirs du patriarche Theocletes, soixante-septième successeur de l'apôtre Jean] , en présence de Garimond, archevêque ou patriarche de la Ville Sainte, selon le titre quelquefois adopté par les Églises des Gaules, ils avaient prononcé les trois voeux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, en prêtant serment de faire tout en leur pouvoir pour assurer les routes, défendre les pèlerins contre les brigandages et les attaques des infidèles:
[ut vias et itinera, ad salutum perigrinorum contra latronum et incursantium insidias, pro viribus conservarent (Guillaume de Tyr).]
Par la suite, les chanoines réguliers du Saint-Sépulcre leur ayant cédé un terrain près du palais, ce fut là qu'ils édifièrent leur demeure et se fixèrent définitivement, sans préjudice de la forteresse, à destination toute militaire, qu'ils devaient bâtir à Château-Pèlerin.

Durant les trois fois trois années qu'ils vécurent avant leur établissement, observant la règle augustinienne sans avoir été soumis à une discipline imposée par la plus haute autorité de l'Église, les Templiers remplirent, en habits séculiers, les devoirs qu'ils s'étaient prescrits. Années d'épreuve, au cours desquelles ils vécurent uniquement d'aumônes, et avec rigueur observant l'engagement qu'ils avaient pris, vis-à-vis les uns des autres, de toujours accepter le combat, fût-ce un contre trois.
Leur pauvreté leur fait, d'autre part, une obligation de monter à deux sur un seul cheval, faute d'autant de montures qu'ils sont d'hommes, ou pour épargner celles dont ils disposent.
Les sceaux les plus anciens de l'Ordre l'attestent, qui représentent un couple de chevaliers, la lance en arrêt, poussant leur unique cheval au galop contre l'adversaire. [Ce sceau prit, par la suite, le nom de boule. Il était coulé en argent et en plomb (cf. Lavocat, Procès des Frères et de l'Ordre du Temple) et portait cette inscription: Sigium militum Christi.]

Ainsi se représente-t-on Hugues de Payns et Godefroy de Saint-Omer, faire au début de leur association la police des Saints-Lieux sur les pistes de l'immense désert, une maigre besace et la gourde à demi pleine d'eau tiédie, surie, pendues à leur selle.

L'antiquité de ce cachet dément l'accusation de manichéisme que l'on a portée contre les Templiers, en arguant de son symbolisme (Mignard: Preuves du manichéisme de l'Ordre du Temple).
Il n'y faut même pas chercher une allusion à la loi du binaire qui, par la suite seulement, acquerra de l'importance aux regards des Templiers quand ils seront instruits des doctrines pythagoriciennes.
Hugues, Godefroy et les sept premiers Croisés qu'ils s'adjoignirent ne sont que des chrétiens de la plus stricte orthodoxie, choisis par le destin, sans doute, pour accomplir un grand rôle, mais qui ne voient pas au-delà de la tâche qu'ils se sont assignée:
« mettre les païens hors d'état d'opprimer les fidèles ».
Nulle subtilité d'esprit, aucun ésotérisme, apparemment, chez les deux compagnons, le Champenois de terre ingrate, triste, crayeuse, le Flamand de sol balayé, fouetté par l'âpre vent de mer, mais tous deux de piété fervente et sérieuse, de volonté tenace et de coeur vaillant. Le noyau des soldats du Christ est dur si le fruit, en mûrissant, gonflera une pulpe charnue, tendre, riche de sucs capiteux sous sa peau veloutée, cuivrée par le soleil d'Orient.

 

Le recrutement
Les premiers Templiers, qui dépendent de la charité publique, n'ont pas d'habit distinctif. Quelle meilleure preuve, alors, d'humilité de la part de chevaliers ? Au surplus, leur communauté n'a rien d'exclusif. Mieux:
quoique ce point ait été controversé, il faut tenir pour certain, avec Prutz, que leur règle primitive leur ait enjoint de rechercher tout particulièrement les « chevaliers-escomeniés » (excommuniés) et de les convaincre d'entrer clans leur Ordre, après absolution de l'évêque. On admire ce qu'il y a de généreux, de chrétien [d'habile, en même temps, s'il est vrai qu'on peut attendre plus des âmes ardentes à l'excès que des tièdes dans une telle entreprise de rachat, des sacrilèges, des impies.]
Les voleurs, des meurtriers, des parjures et des adultères !
Discipliner les rebelles, ramener les égarés, fournir aux coupables l'occasion de se réhabiliter, voilà oeuvre qui ne doit pas être moins agréable à Notre-Seigneur que celle de donner en son nom la mort aux oppresseurs et tourmenteurs des fidèles. Ainsi, le sénéchal du roman intitulé La Rose (1199 ou 1201, selon Servois), pour se punir d'avoir fait violence à Liénor,« entre dans l'Ordre des Templiers »; de même le duc de La Châtelaine de fergi (1288), après le meurtre de sa femme.
Tard, la communauté restera une espèce de légion étrangère où l'on pourra, par une conduite édifiante, se refaire un nom respecté... De là, dans l'avenir, le privilège qui sera conféré aux Templiers de jouir d'une complète immunité touchant les sentences d'excommunication prononcées par les évêques et les prêtres paroissiaux. Qu'on fasse soit purgatoire ici-bas, dans le cercle de cette nouvelle milice composée de chevaliers qui sont aussi des religieux, inquiète cependant l'Église et éveille ses soupçons.

 

Les inquiétudes d'Hugues de Payns
Après tout, Hugues de Payns était-il si simple que cela ?
N'a-t-il pas deviné la force de l'union, entrevu l'immense avenir proposé à ceux qui savent, par la volonté, la soumission librement consentie à une rigoureuse discipline, dominer un monde instable, hésitant entre les voies à suivre, tiraillé par des motifs frivole, animé par un vain appétit de gloire, le désir de s'emparer, aussitôt d'un bien convoité ?
Il sentit, en tout cas, le péril qui le menaçait, et l'urgence d'obtenir pour son Ordre, enrichi déjà par les dons de pèlerins débordant de gratitude, la sanction la plus haute, c'est-à-dire sa reconnaissance par le pape.
Dès l'automne de 1127, il délègue à Rome six de ses plus féaux, dont André de Montbard et Gondemare précédés par une réputation de courage et de sainteté. Il faut lire le vibrant panégyrique (De laude novae militiae), que devait écrire en l'honneur des Templiers, Bernard, le puissant abbé de Clairvaux (la claire vallée) en Champagne, pour comprendre qu'avant même qu'ils touchassent sa terre natale, les ambassadeurs de Hugues de Payns avaient cause gagnée. « L'âme des Croisades », comme on l'a appelé, le saint petit moine au poil roux, dévoré de divine ardeur et de phtisie, qui domine de son haut esprit la chrétienté tout entière, conseille s'il ne régente le pape, accueillit à bras ouverts ces preux selon son coeur. Énergiques: le réformateur de Cîteaux est homme d'action; simples: il abhorre les ornements fastueux sous lesquels la superstition des croyants masque ou dérobe l'idéale figure de la Divinité, les Templiers lui apparaissent comme l'incarnation même des mâles serviteurs, dont il a toujours rêvé pour la foi.
Au service de la religion, de la Vierge à laquelle il avait voué un culte, il voulait une milice de taille à frayer la voie de la Terre Sainte aux foules des croyants (Lettre 332 aux clercs et au peuple de France; Lettre 395 à Manuel Comnène).

 

Étienne de la Fierté
Le patriarche Étienne de la Fierté avait sollicité d'Honorius II:
[Lambert, évêque d'Osie, élu pape le 11 décembre 1124 sous ce nom]
l'accord aux Templiers de la règle qu'ils demandaient. Mais on ne pouvait faire mieux que de s'adresser à Bernard pour qu'il appuyât leur requête. Aussi les émissaires de Hugues de Payns étaient-ils munis de la lettre ci-dessous, adressée à l'abbé de Clairvaux par le P. Chrysostome, et tout au long reproduite par Henriquez:
« Beaudouin II, par la grâce de Jésus-Christ roi de Jérusalem, prince d'Antioche au vénérable P. Bernard abbé de Clairvaux, salut et respect. »

« Les frères Templiers, que Dieu inspira pour la défense de cette province et protégea d'une façon remarquable, désirent obtenir la confirmation apostolique, ainsi qu'une règle fixe de conduite. A ce fait, nous avons envoyé André de Montbard et Gundomar, illustres par leurs exploits guerriers et la noblesse de leur sang, afin qu'ils sollicitent du Souverain Pontife l'approbation de leur Ordre, et s'efforcent d'obtenir de lui des subsides et des secours contre les ennemis de la foi, ligués tous pour nous supplanter et renverser notre règne. »

« Sachant lien de quel poids peut être votre intercession tant auprès de Dieu qu'auprès de son Vicaire et des autres princes orthodoxes de l'Europe, nous confions à votre prudence cette double mission dont le succès nous sera très agréable. »
« Fondez les constitutions des Templiers de telle sorte qu'ils ne s'éloignent pas du fracas et du tumulte de la guerre, et qu'ils restent les utiles auxiliaires des princes chrétiens »
« Faites en sorte que nous puissions, si Dieu le permet, voir bientôt l'heureuse issue de cette affaire. »
« Adressez pour nous des prières à Dieu. »
« Qu'il vous ait en sa Sainte Garde. »

Munis de cette recommandation royale, les ambassadeurs de Hugues de Payns s'étaient embarqués pour le port d'Italie le plus proche, et avaient été accueillis à Rome par le pape qui leur avait fait rendre les hommages dus à leur rang et à leur courage, et s'était entretenu longuement avec eux de l'état de la Terre Sainte.
A Troyes, on a vu qu'ils ne furent pas reçus avec moins d'égards par Bernard que par Honorius Il.
L'objet de l'abbé de Clairvaux était, comme on l'a dit, d'associer l'« épée temporelle et l'épée spirituelle ».
N'écrivait-il pas au pape Eugène (Lettre 56):
« Il faut sortir les deux glaives » ? Pour servir d'avant-garde à l'armée de la foi qu'il voulait lever (c'est lui qui prêchera la seconde Croisade en 1147), il ambitionnait de constituer une milice, permanente, composée de guerriers d'élite. Et voilà qu'elle venait à lui tout équipée et prête à férir. Dans son exultation, il se hâta de convoquer un concile dans la capitale de la Champagne. Ce concile s'ouvrit le 13 janvier 1128 ou 1129; et Bernard s'excusa d'abord de ne point s'y rendre, arguant d'une fièvre aiguë qui l'épuisait. Les affaires pour lesquelles on veut interrompre mon silence sont faciles ou non, disait-il en outre. Si elles sont faciles, on peut les faire sans moi; si elles sont difficiles, je ne puis les faire, à moins qu'on ne nie croie capable de ce qui est impossible aux autres. Mais, enfin, dominant par un immense effort de volonté ses maux, sa faiblesse, il parut à l'assemblée que présidait le cardinal Mathieu, évêque d'Albane et légat pontifical, assisté de treize évêques et archevêques, de neuf abbés illustres et de plusieurs grands seigneurs, enflammant tout le monde par son seul aspect. Bernard, chacun le sentait, était l'âme du concile. En suivit-il régulièrement les débats ?
On l'ignore. Mais c'est lui qui a tracé le plan, inspiré la rédaction de la règle sollicitée par les Templiers [règle dite latine] et qui, complétée, réformée, comme elle devait l'être par la suite, reçut toujours l'approbation sans réserve de l'Eglise.
L'humble écrivain, le scribe de la règle du Temple, Iohannes Michaelensis, rédigea, en effet, celle-ci par commandement du concile et du vénérable père Bernard abbés de Clervaux.
Il est écrit dans la prologue paragraphe 13 « Etant donné qu'ils [les Pères du concile] ont examiné et prononcé des sentences vraies, moi, Iohannes Michaelensis, j'ai mérité par grâce divine d'être l'humble copiste de cette page, par le commandement du concile et du vénérable abbé de Clairvaux Bernard, à qui cela avait été confié comme devoir et comme honneur. » sources: Simonetta Cerrini - La Révolution des Templiers.

 

Approbation de la Règle
Ayant approuvé la Règle, le concile de Troyes accorda par la même occasion le droit de porter le manteau blanc, de percevoir les dîmes, de posséder des terres et des vassaux. Ces clauses durent réjouir les frères, ils ne vivaient pratiquement que des maigres libéralités des chanoines du Temple et du roi de Jérusalem. Aussi, dès la clôture du concile, les voyons-nous partir, Maître en tête, à la recherche de donations et de nouveaux compagnons.
La Champagne eut le privilège initial de donner une partie de son sol aux premiers chevaliers du Christ. Parmi les personnages les plus illustres de la province, le comte Hugues de Troyes fut le grand bienfaiteur de l'Ordre naissant. Ce qui explique la sévérité de l'abbé de Clairvaux à son égard. L'attitude du comte alla jusqu'à l'hostilité et, malgré les supplications de Bernard, il entra dans l'Ordre du Temple au lieu de devenir cistercien.

Les premiers grands domaines s'établirent aux environs des années 1129 - 1130. Sans conteste, les patrimoines des premiers chevaliers furent à l'origine des premières commanderies templières. Les choses se passèrent très probablement ainsi:
le Maître fondateur céda à son Ordre ses propres propriétés de Payns, les coopérateurs directs, riches seigneurs eux aussi, l'imitèrent:
Geoffroy de Saint-Omer avec la maison d'Ypres et la commanderie de Fontaines, Payen de Montdidier avec la commanderie du même nom. Cela semble d'autant plus vrai que les premiers chevaliers, au moment de faire profession entre les mains du patriarche de Jérusalem, durent abandonner tout leur avoir à l'Ordre qu'ils fondaient, car « en la main du patriarche, ils vouèrent chasteté, obéissance et renoncèrent à toute propriété. » D'ailleurs, cela concorde parfaitement avec les premiers documents relatifs à ces commanderies.

 

Le voeux de pauvreté
Cette pauvreté monastique, ce désintéressement total à l'égard des biens, on les retrouve dans le document concernant la commanderie du Mont-de-Soissons, et provenant de Josselin, évêque de Soissons et père du concile de Troyes. Pour la défense du christianisme, note le prélat, les frères prodiguèrent non seulement. leurs biens, mais également leur vie.

 

Les premiers établissements
En dehors de ces premières donations, l'Ordre s'établit rapidement en France, Champagne, Bourgogne, Poitou, Belgique, dans les Flandres et la Péninsule Ibérique.
On ne sait pas quelles donations fit Hugues de Champagne lors de son entrée dans l'Ordre. Si le Temple naquit officiellement en 1128 ou 1129 par la confirmation et l'élaboration de sa Règle, il n'en fut pas de même dans le domaine temporel. L'éveil des sympathies envers les Templiers atteint son point culminant lors de la donation du 31 octobre 1127. Par cet acte, Thibaud de Champagne, comte de Blois, fit donation du domaine appelé Barbonne, entre Sézanne et Chantemerle, qu'il possédait à titre héréditaire. Cette donation, qui comprenait une maison, une grange, un pré et une terre, fut à l'origine de l'une des grandes commanderies de l'Ordre Barbonne.

 

Intéresser les princes et seigneurs
Hugues de Payns voulut intéresser les princes et les seigneurs occidentaux à son institution naissante. Guillaume de Tyr, ennemi acharné de l'Ordre du Temple dès ses débuts, affirme que le roi de Jérusalem avait donné des instructions au Maître du Temple au sujet des biens à acquérir. Comme dit l'archevêque, « il n'était pas facile d'allier les circonstances politiques de l'époque à, une action commune entre les princes des royaumes d'Occident avec les peuples de l'Orient ».

Baudouin II, songeant à une reconquête de Damas et ayant décidé une nouvelle croisade, aurait envoyé en France le Maître des pauvres chevaliers du Christ pour provoquer l'élan de la chrétienté. A Supposer que ce voyage ait eu lieu, il fut un échec. Hugues de Payeras n'eut de succès - et pour son ordre uniquement qu'en Anjou et en Angleterre. En Anjou, les démarches aboutirent grâce à l'appui du comte de Foulques. Ce dernier était à Jérusalem durant les premières années du Temple. Son action dans la Ville Sainte fut importante: il entretint, à ses frais, cent hommes d'armes. Devant son courage, sa charité et sa générosité, Baudouin II songea à lui comme héritier, en lui faisant épouser sa propre fille, Mélisande.
Hugues de Payeras, comme le confirme un acte de 1127, fut à l'origine de cette union. Veuf de sa première femme, Eremburge, depuis le 26 février 1126, Foulques fut désigné par Louis VI et plusieurs prélats comme futur roi de Jérusalem. En venant prendre sa part d'héritage, il consolida son influence féodale et politique dans la province d'Anjou en mariant son fils Geoffroy avec Mathilde d'Angleterre, fille d'Henri Ier. Leur union fut célébrée en grande pompe dans la cathédrale du Mans, au mois de juin 1129.

 

Le recrutement des nouveaux Templiers
Le recrutement se poursuivit dans les Flandres où le Maître fut accueilli avec enthousiasme. Les Flandres avaient non seulement donné plusieurs Croisés, c'était aussi le pays d'origine du premier compagnon d'Hugues Geoffroy de Saint-Omer. Selon la chronique de Saint Bertin, le seigneur flamand fit transformer en maison de l'Ordre, une demeure qu'il avait reçue en héritage de ses ancêtres, dans la ville d'Ypres. Cela se trouve fondé par le synode de Reims en 1131.

Le comte de Flandres, Guillaume, et les seigneurs du pays encouragèrent les pauvres chevaliers par d'importantes libéralités. Le 27 mai 1128 ou 1129, peu de temps avant sa mort, le comte abandonna aux Templiers tout ce qui relevait de lui dans ses fiefs. Le 13 septembre de la même année, Thierry, comte de Flandres et successeur de Guillaume, renouvela les libéralités par-devant Jean, évêque de Thérouanne. Suivant l'exemple, ses barons cédèrent à leur tour les redevances de leurs fiefs. Cette donation se fit dans l'église Saint-Pierre de Cassel, en présence de Maître Hugues, de Geoffroy de Saint-Omer, de Payen de Montdidier et de plusieurs autres frères. Malheureusement, le texte ne cite aucun nom. Cependant, il semblerait déjà que plusieurs frères du Temple, des recrues, aient été présents.

 

Le voyage d'Hugues de Payns en Angleterre
On ne peut donner une vue juste des chevauchées d'Hugues de Payens en Angleterre en se bornant uniquement aux actes qui ont trait à l'Ordre dans les Iles britanniques. Les annales de l'abbaye de Wawerley indiquent qu'en 1128 ou 1129 Hugues de Payens se dirigea vers l'Angleterre en compagnie de deux chevaliers et de deux clercs, et qu'ils parcoururent le pays jusqu'en Écosse. Toutefois, ce fait, mentionné par plusieurs chroniques anglaises, pose un problème qui ne peut pratiquement pas être élucidé.

Le voyage du Maître, s'il eut jamais lieu, a été relativement court. A l'Ascension 1129, il se trouvait au Mans, lors des préparatifs de départ du comte d'Anjou pour la Terre Sainte. Hugues regagna la Palestine en passant par la vallée du Rhône, en compagnie de plusieurs frères. Il s'arrêta dans la future ville pontificale d'Avignon où il reçut, en l'église Saint Jean-Baptiste, une donation de Laugier et de son chapitre.

 

Les Templiers au Portugal
L'Ordre du Temple fut accueilli au Portugal l'année même où il reçut sa Règle, comme nous l'apprend une charte de la reine Thérèse. Le 19 mars, elle donna aux chevaliers du Temple de Salomon, la forteresse de Source, sur le territoire de Coïmbra. L'acte fut passé, entre les mains de Raymond-Bernard qui serait, croit-on, d'origine catalane étant donné que son nom est mentionné de nombreuses fois dans les documents de cette région. Cependant, cette charte ne signifie aucunement l'entrée et l'installation de l'Ordre dans le royaume du Portugal.
Les premiers chevaliers n'ont pas eu, semble-t-il, un recrutement important dans cette partie de la péninsule Ibérique, tout au moins au début. Cela, bien que dans l'acte du 14 mars 1129 une mention veuille faire de Don Alfonso Henriques un chevalier du Temple. Les donations d'aumônes continuèrent néanmoins. Le 26 février, Godina Soarit céda aux frères la troisième part de ses biens, meubles et immeubles, sans indication de lieu. Au Portugal, on trouve effectivement trace de l'Ordre entre 1138 et 1140.

 

Les Templiers en Aragon
Le 28 novembre 1129, Pierre Bernard et sa femme se donnèrent, avec leur « honneur », au Temple de Douzens, entre les mains d'Hugues Rigault et Raymond Bernard, tous deux chevaliers du Temple. Il est logique de penser que par cette entremise les Templiers s'infiltrèrent jusqu'en Espagne, par l'Aragon. Le père Cocheril dit qu'ils n'eurent aucune activité en Aragon et en Catalogne avant la prise de Monzon. Cette affirmation est un peu rapide. En effet, il s'avère que l'Aragon et la Catalogne accueillirent le Temple dès le 17 décembre 1129 à travers le diocèse d'Huesca. Les donations se poursuivirent et le roi encouragea lui-même ses seigneurs à recevoir favorablement les pauvres chevaliers du Christ, afin de dresser, face à la montée des Maures, une véritable frontière aux limites de la Castille. Le 14 juillet 1130. Raimond Bérenger donna, entre les mains d'Hugues Rigault, le château-forteresse de Granena et celui de Barbera. Cette donation fut faite après le premier fait d'armes victorieux des chevaliers dans la Péninsule. Sur les marches sarrasines de l'Aragon, la nouvelle milice montrait très tôt de quoi elle était capable.

Un fait marquant durant cette période: les testaments de Raimond-Bérenger III, le 8 juillet 1131, et d'Alfonso le Batailleur, en octobre de la même année. Si le premier ne donne à l'Ordre que son cheval et son armure, il n'en est pas de même du second. Aux trois ordres du Saint-Sépulcre, de l'Hôpital des pauvres de Jérusalem et du Temple de Salomon, il concède tout son royaume. Le Temple, en outre, se voit attribuer son cheval et ses armes. Quant à ses biens, ils seront divisés en trois parts égales.

En Aragon, l'Ordre fut connu très tôt. Il n'en sera pas ainsi en Castille. Malgré certaines possessions, il n'y eut pratiquement aucune influence, les ordres de Calatrava dans le Sud et de Santiago dans le Nord l'ayant supplanté.

 

Après l'approbation de la Règle
Après l'approbation de la Règle par le concile de Troyes, l'Ordre du Temple prit un essor relativement rapide, et le recrutement des frères s'opéra avec originalité. Saint Bernard lui-même nous apprend comment étaient choisis les Templiers. On y trouvait tout d'abord des seigneurs pressés de mettre leur épée au service de Dieu. Des gens peu recommandables s'enrôlaient également dans la jeune milice: scélérats, impies, ravisseurs, sacrilèges, homicides, adultères. L'abbé de Clairvaux attribue au plus grand nombre d'entre eux des qualificatifs peu flatteurs. Dans le traité de la « Louange à la nouvelle milice », il peint l'ensemble des chevaliers sans faux idéalisme. Pour lui, l'institution a un double avantage:
« Le départ de ces gens-là est une délivrance pour le pays et l'Orient se réjouira de leur arrivée, à cause des prompts services que la Palestine attend... C'est ainsi que le Christ sait tirer vengeance de ses ennemis, non seulement Il triomphe d'eux, mais Il s'assure, par eux, un triomphe sans précédent. Il change ceux qui depuis longtemps l'oppriment en défenseurs de Sa cause, d'un ennemi il en fait un chevalier, comme jadis d'un Saül persécuteur Il en a fait un Paul apôtre. »

A la lecture de certains articles de la Règle et d'autres passages du traité de saint Bernard, on peut dire qu'aucune condition de naissance n'était exigée pour être admis dans l'Ordre. La Règle dit d'ailleurs:
« Si un chevalier ou un autre homme veut s'en aller de la masse de perdition ou abandonner le siècle et élire notre vie commune, ne tardez pas trop à le recevoir ». Et saint Bernard ajoute:
« Parmi eux aucune distinction de personne, on a égard à la vertu et non à la noblesse. Ils se préviennent d'honneur, ils portent mutuellement leurs fardeaux et accomplissent ainsi la loi de Jésus-Christ. »

 

Le titre de naissance
Pour être admis dans l'Ordre à un titre quelconque, ils ne devront faire preuve de naissance qu'à partir du XIIIe siècle. On leur demandera alors de répondre à cette question du rituel: « Etes-vous chevalier et fils de chevalier ou êtes-vous sorti de chevalier par votre père de manière que vous deviez être et puissiez être chevalier ?
Etes-vous de mariage légitime ? »

 

Les non combattants
Cela laisse supposer que les débuts du Temple furent plus ou moins désastreux. Les fondateurs devaient faire face à une masse de postulants. Il n'était pas question de les emmener tous au combat: dans leur majorité, ils n'étaient guère exercés aux armes et auraient été de piètres auxiliaires. Leur service était plus utile en Occident. Nombre d'entre eux connaissaient l'agriculture et le commerce. Ils devenaient précieux pour l'exploitation des propriétés. C'est ainsi que s'établit, dès les débuts de l'Ordre, et même chez les auxiliaires, un principe hiérarchique.
Ceux qui pouvaient combattre allèrent en Terre Sainte, ou dans la Péninsule Ibérique, en compagnie des grands seigneurs féodaux. Les autres furent employés dans les granges et les maisons domaniales. Pour ces derniers, les Templiers réclamèrent des biens et des terres en friche, comme nous le signale l'acte de l'abbé de Saint-Pierre-le-Vif. L'abbé donna les terres de Serilly que les frères échangèrent, peu de temps après, avec l'abbé de l'abbaye cistercienne de Vauluisant. On retrouve ce système dans toutes les premières donations. Près de Châlons-sur-Marne, les frères du Temple s'installèrent dans les plaines; ils y créèrent un domaine qui donna naissance à Neuve-Ville, connue aujourd'hui sous le nom de Neuville-le-Temple. Autre donation du même type, celle que fit Josselin, évêque de Soissons, aux Templiers de Courtil-de-Sèches; elle devint le siège de la commanderie de Mont-de-Soissons. Même situation encore au temple de Montdoubleau. A Coulours, dans l'Yonne, une convention fut passée entre l'abbé de Saint-Rémy de Sens et les Templiers, dans le même but qu'à la commanderie de Coudrie dont nous avons fait état lors du voyage d'Hugues de Payens dans le Poitou.

Malgré cette énumération de propriétés, tous les Templiers n'étaient pas des agriculteurs: seuls y étaient employés ceux qui ne pouvaient guerroyer.

 

La hiérarchie primitive
La hiérarchie primitive de l'Ordre prévoyait deux catégories de frères les frères du couvent et les frères de métiers. Nombre de mentions leur sont consacrées:
« Nul frère de couvent ne doit aller en ville... S'il est frère chevalier ou frère sergent du couvent, qu'il prenne garde de son équipement, et s'il est frère de métier qu'il prenne garde de son travail. »

Certes, il est impensable d'établir ce principe hiérarchique dès les toutes premières années de l'Ordre. Déjà cependant, une classification se dessine. Les chartes qui suivent l'approbation du Temple sont une confirmation de son développement temporel et, par conséquent, numéraire, ainsi que des possessions assurant un rapport sûr.

 

Les propriétés de l'Ordre
Mansuet, l'érudit chanoine prémontré, écrit d'ailleurs: « A peine sept ou huit ans s'étaient écoulés depuis la confirmation de l'Ordre, qu'on le vit s'étendre prodigieusement... Les donations qu'on leur fit n'étaient pas des terrains incultes ou à défricher, comme ceux que recevaient les disciples de saint Norbert et de saint Bernard, c'étaient des châteaux, des fiefs, des bourgades avec leurs appartenances ».

Si elle fut un fait réel, l'approbation de l'oeuvre d'Hugues de Payns ne suffit pas à certains prélats. Beaucoup aidèrent les premiers membres à survivre et aussi à s'enrichir. L'épiscopat, tant en France que dans les autres royaumes, avait une tâche très lourde: développer l'entreprise et intervenir en faveur des Templiers.

Les évêques ne firent que s'associer aux seigneurs: à lire les textes, c'était un devoir auquel ils ne pouvaient se dérober. Un véritable courant de charité se dessina, tout d'abord en Champagne, et les prélats de la province en furent les propagateurs. En 1133, Josselin, évêque de Soissons, précisait son action, et le préambule de sa charte ne laisse aucun doute sur ses intentions:
« Plus généreuse a été la charité avec laquelle frère Hugues, très cher dans le Christ, vous et vos frères, avec prodigué pour la défense du christianisme, non seulement vos biens mais encore vos vies, de plus, nous et ceux qui ont la charge de veiller sur les églises, nous devons pourvoir aux besoins nécessaires de votre milice ».

Les évêques métropolitains s'engagèrent à soutenir la nouvelle milice. Le 19 octobre 1131, Renaud de Martigny, archevêque de Reims, prit l'initiative d'une quête générale en faveur des Templiers. Le synode étant réuni, tous les évêques et abbés de monastères l'approuvèrent. Il fut décidé que durant huit jours, à l'époque des rogations, des aumônes seraient faites en faveur de l'Ordre des Templiers, dans la chapelle d'Obstal à Ypres.

Il en fut de même en 1132. Lors d'une assemblée épiscopale, les prélats furent unanimes à recevoir les frères du Temple. Assistaient à cette réunion, Milon, évêque de Thérouanne, Alvis, évêque d'Arras, Rainaud ou Renaud, archevêque de Reims, Geoffroy, évêque de Chartres, Josselin, évêque de Soissons, Barthélemy, évêque de Laon, Elbert, évêque de Chalons, Bernard, abbé de Clairvaux. Les Templiers étaient déjà établis à Neuville-le-Temple lorsqu'en 1132, Elbert, évêque de Chalons, confirma et reconnut les terres que les frères pouvaient cultiver sur l'étendue de la paroisse. Par ce même acte, l'évêque affranchit les chevaliers de toute dîme.

 

La participation des évêques
Tous les évêques de la Picardie et du nord de la Champagne participèrent à cette propagation de l'Ordre. Barthélemy de Joux, ou de Vire, avait repris le diocèse de Laon dans un lamentable état de désastre et d'abandon. Désirant lui donner un nouvel élan de vie religieuse, il fit appel à plusieurs ordres. Il favorisa la fondation de l'ordre de Prémontré, développa Cîteaux et encouragea l'Ordre du Temple en lui donnant la résidence de Puisieux-sous-Laon; au début de la même année. Louis VII confirma les possessions du Temple à Laon même.

Cet exemple fut suivi par les puissants seigneurs, les bourgeois, les autres personnes d'Église et toute la population foncière du diocèse. Une sorte de rivalité dans la générosité se fit jour: ce fut à qui ferait des donations. Cela se traduit dans l'acte de 1149 qui n'est autre qu'un mandement et un éloge pour les chevaliers du Temple. L'évêque de Laon ne cite pas moins de cinquante localités où l'Ordre possédait des biens et des revenus.

La participation des évêques champenois en faveur du développement et de l'établissement des maisons du Temple fut des plus importantes, du moins lors des premières années. En dehors des archevêques du nord de la province, l'évêque de Troyes, qui encouragea beaucoup les chevaliers, mérite une mention spéciale.

En Espagne, on rencontre le même mouvement. Les rois et les évêques de la Péninsule Ibérique virent dans la milice un secours fort utile contre l'invasion musulmane. Dans tous les actes, la diplomatique note ce fait. La hiérarchie ecclésiastique est très souvent citée dans les actes de la Péninsule, même dans ceux qui émanent de simples seigneurs. Ainsi, dans une donation du 17 décembre 1129, faite par un certain Miro, trouvons-nous les évêques d'Huesca, de Tarazona et de Calahorra. Au mois de septembre 1137, ceux d'Huesca, Calahorra, Pamplona, Tarazona, Zaragoza, et ainsi de suite dans tous les actes. L'Église est toujours représentée. Comme nous le verrons, le Temple eut une croissance considérable dans la Péninsule. A la mort du fondateur, les chevaliers étaient bien implantés, tant en Aragon qu'en Catalogne.
Ce développement rapide s'explique uniquement par un intérêt politique: la défense des frontières contre les Maures. Les princes et les seigneurs ibériques ne pensaient qu'à leur défense.
En France, comme dans les îles Britanniques, le problème ne se posait pas de la même façon.

 

Les premiers titres Templiers
Dès la fin du concile de Troyes, on trouve, dans les actes relatifs aux premières donations, les noms de plusieurs chevaliers avec, déjà, quelques titres: Sénéchal, Maître de province, Procureur, Commandeur, Précepteur, etc.

Dans la Péninsule Ibérique et en Provence-Languedoc, deux noms reviennent assez souvent: Hugues Rigault et Raymond Bernard. A travers les documents, on peut facilement tracer leur itinéraire. Hugues Rigault apparaît pour la première fois en 1128 ou 1129, sans aucun titre. A mesure que l'Ordre évolue, il devient Maître en Provence. Le cas de Raymond Bernard est plus intéressant. De mars 1129 à novembre 1147, nous suivons sa trace dans les royaumes de Portugal, Castille, Aragon, dans les provinces du Languedoc et en Provence.

 

Les recruteurs des provinces
La situation est semblable dans les autres provinces, en Picardie, Champagne, Bourgogne. Durant les dix ans qui suivent l'approbation de la Règle, on rencontre les mêmes noms, instruments actifs de la propagande. Pour la partie de la France située entre le Rhône, les Vosges, les Ardennes et l'Ile de France, il s'agit de Payen de Montdidier, de Guillaume le Faucon et de Guillaume de Beaudemont.
Payen de Montdidier est connu dans certains actes sous le nom de Nivard. Homme d'action de l'Ordre naissant, il exerça dans sa propre province une influence importante. Il en fit une terre privilégiée de recrutement.

Quand Hugues de Payens retourna en Palestine, en 1130, il laissa à son compagnon la charge des aumônes. Nous retrouvons également sa trace en Angleterre, en 1139 - 1140, dans une donation faite par Alexandre, évêque de Lincoln, et en 1140 - 1144, dans un acte de l'abbé de Walden.
Si Payen de Montdidier se contenta du Beauvaisis, la Champagne eut comme recruteur Guillaume le Faucon. Chargé par le Chapitre de l'Ordre de recueillir les aumônes d'outre-mer, il voyagea, de ce fait, jusqu'à Nantes. C'est là que nous le trouvons avec le titre de Maître, en 1141, dans l'acte de Conan, duc de Bretagne. En 1144, il est signalé comme témoin en Palestine, dans un acte du roi Baudouin, en compagnie de Geoffroy, abbé du Temple, de l'abbé de N-D. la Latine et de Pierre, prieur du Saint-Sépulcre.

Guillaume de Baudemont fut délégué en Bourgogne par Hugues de Payens lui-même. Il porta, lui aussi, le titre de Maître, et fut à l'origine de l'entrée de Guy de Til-le-Châtel au Temple. Un ami de Guy le suivit en Palestine, Guy de Bure qui, en 1133, abandonna sa terre aux pauvres chevaliers de la milice du Temple de Salomon; elle deviendra le siège de la commanderie majeure de Bure-les-Templiers.

 

Les donations de corps
Le Temple ne reçut pas seulement des biens. Beaucoup de gens se placèrent sous sa protection. Chacun apportait son lopin de terre, ce qui permettait aux frères d'occuper les non-combattants. La Règle défendait de recevoir des sueurs, mais on se demande si cela fut vraiment observé. En effet, tout au long de sa brève existence, le Temple accepta des femmes. Cependant, peut-on affirmer qu'elles furent des religieuses à part entière ? Cela est en contradiction avec la vie du Temple dans son ensemble.

Nous connaissons, au moins, deux cas types de femmes qui prononcèrent des voeux. L'une en Angleterre, vers 1190, en la personne de Jeanne, épouse de Richard Chaldefelde. Elle promit, entre les mains d'Azo, archidiacre de Wiltshire, de vivre dans la chasteté, suivant la Règle du Temple, parce qu'elle avait passé l'époque des mauvais soupçons. Elle avait donc l'âge canonique. L'autre, Gilotte, femme de Robert d'Attichy, devint, en 1297, soeur du Temple - le mot est transcrit - dans la maison d'Arras. Il existe de nombreux autres cas, mais on peut se demander si ces femmes furent de véritables templières.

Sauf exception, ceux qui se donnaient ne prononçaient que très rarement des voeux. Ils se mettaient, avec leur famille et leurs biens, sous la protection de l'Ordre. On recherchait surtout à participer aux privilèges et aux bénéfices, temporels et spirituels, du Temple. Ces sortes de donations seront plus fréquentes lorsque le Temple aura obtenu l'exemption.

Les donations de corps, sans mention de profession religieuse, sont très reconnaissables dans les actes. Les signataires disent pratiquement la même formule: « Je me donne, ou je donne mon corps et mon âme à Dieu, Notre-Dame et aux frères de la milice du Temple, ainsi que mes biens, honneurs. »

Tous ces « donats » ne devenaient pas des religieux. Nous sommes en présence d'une inféodation camouflée. En des temps si troublés, ils obtenaient des protections égales à celles des Templiers. Les bulles pontificales du XIIIe siècle ne font pas défaut. Personne ne devait s'opposer à l'entrée d'un homme ou d'une femme en confraternité. C'est ce que dit une bulle d'Innocent IV datée du 17 août 1245. Le 1er septembre de cette année, le pape notifie aux évêques et à tous les prélats que les frères de la milice du Temple, en vertu de leurs privilèges, pourront entrer une fois l'an dans les églises paroissiales pour leur confrérie. Ceux qui refuseraient ce privilège devaient être excommuniés. Les évêques ne devaient également pas s'opposer à ce que les fidèles élisent leurs sépultures dans les cimetières templiers, sans s'acquitter du droit de paroisse réclamé par les curés. Ce souci d'être à l'abri de toutes les menaces fut à l'origine de la plupart des donations.

 

La protection du pape
Le 3 novembre 1249, Innocent IV, à la demande du Maître, prohiba à toutes personnes ecclésiastiques, légats ou laïcs, de nuire aux fiefs, possessions, maisons ou autres biens de la milice. Aucun prélat ne pouvait, sans permission expresse du pape, jeter l'interdit ou une peine d'excommunication à l'encontre des frères du Temple et de leurs hommes. Déjà, au XIIe siècle, Innocent II, avait donné un texte semblable. Il fut renouvelé par Honorius III, Alexandre III, et Alexandre IV. Les animaux eux-mêmes étaient protégés et devaient porter la croix du Temple cousue sur un morceau d'étoffe. Le pape Urbain IV évoqua cette croix dans une bulle adressée à l'Ordre de Calatrava. Il accorda les privilèges de protection aux animaux en ces termes: « Ils devront porter la croix de l'Ordre sur un tissu, comme ceux des frères de la Milice du Temple ».

La bulle la plus importante pour le Temple, et dont découleront toutes les autres, est celle accordée par Innocent II, au Maître Robert de Craon, datée du Latran, le 29 mars 1139: « Omne datum optimum ».

Par ce document, le Temple était officiellement reconnu. Le pape le prenait sous la protection du Saint-Siège et de sa personne. Dix ans après avoir reçu sa Règle, le Temple devenait directement soumis au Saint-Siège. L'étude critique des premières bulles pontificales n'est pas notre propos. Cependant, les détails qu'apporte celle-ci sont si importants qu'il est nécessaire de s'y attarder afin de mieux comprendre la suite des événements. On peut déjà se rendre compte de l'amertume de Guillaume de Tyr: il reproche aux Templiers d'avoir été fondés par le patriarche et de s'être enlevés de sa houlette.
Le pape émancipe les Templiers de toute autorité ecclésiastique. Cela est très important. Par son Maître, et surtout par le Chapitre, l'Ordre était responsable. Une indépendance tant temporelle que spirituelle. Cela suscita d'ailleurs quelques scandales. Robert de Craon, deuxième Maître, renchérit demanda et l'exemption totale, chose rarement accordée.

Le début de la bulle est des plus intéressants: « Nous vous exhortons de combattre avec ardeur les ennemis de la Croix, et en signe de récompense Nous vous permettons de garder pour vous tout le butin que vous prendrez aux Sarrasins, sans que personne ait le droit de vous en réclamer une part et [ point important ] Nous déclarons que votre maison, avec toutes ses possessions acquises par la libéralité des princes, des aumônes, ou de n'importe quelle autre manière, demeure sous la tutelle et la protection du Saint-Siège ».

Tous les frères doivent obéissance, et aucune maison, sauf celle où l'Ordre s'établit à l'origine, ne doit être la tête et la maîtresse. Le pape intervient alors dans le droit de l'Ordre, à propos de l'élection: « Nous ajoutons, en outre, qu'à votre décès, cher fils dans le Seigneur, Robert, ou à chacun de vos successeurs, nul ne peut être élu qu'il ne soit de l'Ordre, qu'il soit de votre habit et de votre profession et que l'élu soit choisi par tous les frères ensemble ou aux plus sages d'entre eux ». Il n'est permis à aucune personne, ecclésiastique ou laïque, de modifier les observances. La Règle ne peut être changée que par le Maître, avec l'assentiment du chapitre. « Nous prohibons, poursuit le pape, à toutes personnes d'exiger de vous des serments ou des hommages tels qu'ils se pratiquent parmi les gens du siècle. Nous défendons aussi, à vos frères, d'abandonner l'habit de votre maison, ou de se rendre dans un autre ordre sans la permission du Maître et du Chapitre. Personne ne peut vous forcer à payer les dîmes, mais nous vous confirmons la possession et la jouissance des dîmes qui vous auront été données avec l'assentiment des évêques. Afin que vous ayez la plénitude du salut et du soin de vos âmes, vous pouvez adjoindre à votre collège, des clercs et des prêtres, pour la célébration des offices divins et pour donner le sacrement ecclésiastique. Vous pourrez les recevoir sans l'assentiment des évêques du diocèse, mais par l'autorité de la Sainte Église de Rome. Avant d'entrer dans votre maison, les clercs devront faire un an de probation et, s'ils se montrent des fauteurs de troubles ou seulement inutiles à la maison, vous pouvez les renvoyer et en choisir de meilleurs. Ils ne devront pas se mêler du gouvernement de votre maison, si ce n'est de l'assentiment du Maître. Ils ont la charge du soin des âmes. Ils ne sont assujettis à personne, sinon au Chapitre. Ils te doivent obéissance, cher fils Robert ainsi qu'à tes successeurs. En dehors des réserves que nous formulons aux droits des évêques, en ce qui concerne les dîmes, les offrandes et les sépultures, nous vous concédons la faculté de construire des oratoires dans tous les lieux rattachés au Temple, afin que vous et vos familiers, puissiez entendre les offices et y être enterrés, car il est mauvais, pour votre conversion des moeurs, que les frères du peuple, en allant à l'église, se mêlent à la tourbe des pêcheurs et de fréquenter de femmes ».

Cette bulle sera suivie de beaucoup d'autres, rappelant ou développant certains points particuliers. Ainsi, en 1145, Eugène III, reprendra, dans sa bulle « Militia Dei », le point des oratoires. Ce fut l'un des plus difficiles à obtenir de la part des Templiers. Les évêques n'admirent pas facilement cette clause, et il fut relativement difficile aux chevaliers d'imposer leur volonté, même avec l'approbation pontificale. Les luttes commencèrent surtout quand le Temple développa son système temporel. Les évêques profitèrent de leurs droits, oubliant complètement les prérogatives pontificales. Des legs furent à l'origine de nombreuses disputes, les prélats prenant le tiers des revenus lorsque des personnes se faisaient enterrer dans les cimetières de l'Ordre. Les papes reprendront maintes fois la bulle « Dilecti filii » d'Alexandre III, qui obligeait les prélats à ne rien exiger des aumônes faites aux Templiers par des personnes malades ou bien portantes, en cas de décès ou de rétablissements des donateurs. Ils ne pourront exiger que le quart des biens laissés par testament par ceux qui y avaient choisi leur sépulture. Urbain III, développera ce thème dans la bulle « Sacra templi militia » du 30 juin 1186. Pour leur part, les papes juristes du XIIIe siècle reprendront complètement les lettres de leurs prédécesseurs.

Pour les constructions d'églises, les choses ne se passèrent pas si facilement qu'on peut le croire. Des interventions pontificales furent souvent nécessaires quelquefois pour empêcher les Templiers d'accepter des fidèles et d'exiger les dîmes paroissiales. Cependant les fidèles pouvaient aller écouter l'office des Templiers après la messe paroissiale et donner des aumônes à qui bon leur semblait. Alexandre III, donnera ces préceptes dans la bulle « Quoniam dilecti filii » du 28 octobre 1187 - 1189.

Ce furent surtout les cas d'excommunication et d'interdit qui intéressèrent les Templiers. Luttant âprement pour leurs privilèges, ils obtinrent d'aller ouvrir l'église et célébrer la messe dans les villages interdits, et cela une fois l'an. Le fait le plus typique se situe en 1144. Geoffroy de Mandeville avait été frappé d'interdit par le pape en raison de ses nombreux crimes. A sa mort, les Templiers le recouvrirent de leur manteau blanc à croix rouge: ainsi, il était reçu dans l'Ordre. Sans aucune cérémonie, il fut enterré dans le vieux Temple de Londres, en attendant l'absolution du pape. Quand ce fut fait, on exhuma son corps pour l'enterrer cette fois avec toute la pompe ecclésiastique dans le Temple neuf.

Tout au long du XIIIe siècle, les papes rappelleront les évêques au respect des droits des chevaliers. Néanmoins il faudra attendre une bulle de Grégoire IX pour défendre officiellement à quiconque de pénétrer dans les commanderies de l'Ordre sans autorisation des précepteurs. De ce fait, les autels pouvaient être consacrés par n'importe quel prélat. Ainsi, l'étude du fonctionnement du droit templier montre combien, jalousement, les frères du Temple, toujours prêts à s'assurer des appuis en cour de Rome, veillèrent sur leurs privilèges.

Premier chapitre


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