Les Templiers   Salah ed-din   Les Croisades

Le plus illustre souverain musulman du Moyen-âge

Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion contre Saladin
Philippe et Richard Coeur de Lion Richard Ier, surnommé Cœur de Lion, autant pour sa bravoure que pour sa cruauté, avait succédé en 1189 au vieux Henri II sur le trône d'Angleterre. De mauvaises langues enfumées dans les tavernes d'Oxford l'accusèrent d'avoir aidé la malemort lorsque son père expira en le maudissant. Quoi qu'il en soit de ces racontars, les premières années du règne de Richard Ier sont marquées par les pilleries et les débordements de fureur de l'ombrageux monarque et, dans tout le royaume des Plantagenets, les bûchers et les gibets se multiplièrent.

Richard Ier fut le bourreau des Juifs. Il fit brûler vives des centaines de femmes juives, et confisqua les biens des communautés juives. Avant de s'embarquer pour la Terre Sainte, il s'aperçut que son trésor de guerre avait été dilapidé. Les revenus produits par cette fameuse dîme saladine, que son père avait prélevée pour entretenir l'armée anglaise de la croisade contre Saladin, s'étaient depuis longtemps évanouis dans la lutte qu'Henri II avait soutenue contre le roi de France, lutte qui n'était que la préface de la guerre de Cent Ans.

Richard chargea donc son peuple d'onéreux impôts, vendit au poids de l'or tout ce qui pouvait s'acheter, c'est-à-dire des charges, même les plus insignifiantes, des dignités, des domaines appartenant à la Couronne. Il aurait même vendu, se plaisait-il à répéter, la ville de Londres s'il avait pu trouver un acquéreur assez cossu pour la lui acheter. Les prélats de son royaume ne furent point épargnés:
Il leur loua à bon prix les titres, les honneurs, les droits seigneuriaux qu'ils désiraient acquérir. L'évêque de Durham, entre autres personnages désireux de profiter des bonnes dispositions de son souverain, et malgré sa réputation de vieillard avare, employa le pécule des pauvres amassé pendant l'administration de son évêché pour acheter la province de Northumberland. Ce qui fit dire à Richard qu'il venait d'opérer un miracle en faisant un jeune comte d'un vieil évêque.

Ainsi, par dol, crime et vilenie, le roi d'Angleterre reconstitua ses finances. Il réussit à obtenir du Pape la permission d'exempter de service en Terre Sainte ceux qui avaient prononcé leurs vœux de Croisé, moyennant le versement d'un droit exorbitant pour les gentilshommes ou vilains désirant obtenir cette dispense. Il put ainsi équiper une flotte de deux cents vaisseaux dont il confia le commandement à l'archevêque Gérard et à Bernard, évêque de Bayonne. Il désigna pour la régence pendant son absence la reine-mère Éléonore, et Guillaume de Longchamp son chancelier. Après quoi, il débarqua en France afin de prendre, d'accord avec Philippe Auguste, les dernières dispositions du voyage des deux souverains en Orient.

Le bourdon de pèlerin qu'il avait reçu à Tours s'étant cassé, ce qui fut considéré comme un mauvais présage par les gens superstitieux, Richard Cœur de Lion se rendit à Vézelay pour en faire bénir un autre, avec toute la pompe attachée à cette cérémonie. En attendant Philippe Auguste qui devait le rejoindre à Vézelay, il mena une vie tapageuse dont l'écho nous est apporté par des chroniqueurs de l'époque. L'un d'eux n'hésite pas à écrire que quoique le roi d'Angleterre fût d'un caractère dur, cruel, implacable, qu'il se souillât sans scrupule de tous les crimes, qu'il violât dans ses débauches les règles de la pudeur, qu'il méprisât la religion et ses ministres, il s'imposait des pénitences rigoureuses et allait souvent, dans ses accès de dévotion, se jeter en chemise longue au pied des prêtres auxquels il avouait ses fautes. Foulques, curé de Neuilly, lui ayant publiquement reproché ses vices et lui ayant dit qu'il avait trois sœurs qui le conduisaient en enfer, Richard lui répondit en se levant:
« Eh bien ! je donne mon orgueil aux Templiers, mon avarice aux moines, et ma luxure aux prélats de mon royaume. »
Tel était l'homme avec lequel Saladin allait avoir maille à partir.

A côté de ce monarque retors et fanatique, le roi de France Philippe Auguste n'était qu'un apprenti sorcier malgré ses roueries pour s'emparer du trône d'Angleterre. Les calamités publiques dont la populace le rendait responsable n'étaient que broutilles à côté des violences du Plantagenet sanguin, et c'était aussi le sentiment de son chapelain qui raconta la vie du successeur de Louis VII en vers hexamètres latins.

A Vézelay, les deux rois, après s'être juré une fidélité à toute épreuve, s'embrassèrent et firent mine de ne plus vouloir se quitter. L'astucieux Richard Cœur de Lion, dont la cervelle était toujours farcie de noirs desseins, se défendit d'avoir d'autres soucis que ceux nécessaires à l'entretien d'une alliance qui ferait tant de dupes, à commencer par le roi de France. Après les embrassades et les cérémonies de l'accueil, on songea au départ pour la Terre Sainte et à ceux qui luttaient désespérément sur le littoral libanais pour sauver ce qui pouvait encore l'être du malheureux royaume de Jérusalem.

Avant de partir, Philippe Auguste reçut dans l'église Saint-Denis le bourdon et l'oriflamme rouge, couleur du monastère de Saint-Denis. Il laissa le gouvernement du royaume à sa mère Adèle, fille de Thibault, comte de Champagne, et à son oncle maternel Guillaume, archevêque de Reims.

 

Départ de Philippe Auguste
Vezelay Le 4 juillet 1190, il quitta Vézelay en compagnie de Richard Cœur de Lion. A Lyon, les deux alliés se séparèrent. Le roi de France prit la route de Gênes, le roi d'Angleterre celle de Marseille et ils se donnèrent rendez-vous à Messine. Lorsqu'ils furent de nouveau réunis en Sicile, sans doute trouvèrent-ils que le climat y était agréable car ils y demeurèrent six mois, et faillirent s'y battre.

Le Normand Guillaume, roi de Sicile, qui avait conquis cette île, étant mort sans enfant, les Siciliens se choisirent pour maître Tancrède de Lecce. Henri VI, empereur des Germains, ayant revendiqué ce trône, Tancrède rechercha l'appui du roi d'Angleterre qui, pour sa commission d'honnête courtier, demanda qu'on lui rendît sa sœur Jeanne, veuve du défunt roi de Sicile, la dot qu'elle avait reçue et une flotte de cent vaisseaux. Tancrède envoya la femme, mais point d'argent et point de navires. A titre d'avertissement, Richard Cœur de Lion s'empara de deux citadelles, assiégea Messine, la prit d'assaut, passa une partie des habitants au fil de l'épée, sans égard pour Philippe Auguste et sa cour qui se laissaient agréablement vivre dans la magnifique et douce cité. Les armes étaient par trop inégales et Tancrède s'inclina devant son coléreux protecteur.

Que se passa-t-il alors ?
Ici, l'histoire n'est point nette et les avis sont partagés.
« Les chroniques anglaises accusent le roi de France d'avoir comploté avec le roi de Sicile, Tancrède de Lecce, la destruction de l'armée anglaise et la perte de Richard. » (Cf. A. Luchaire, Histoire de France [Lavisse], III.)

Le point de vue capétien dans l'histoire de la Troisième Croisade nous est présenté par Rigord, Gesta Philippi Régis, et Philippide. (Œuvres de Rigord et de Guillaume Le Breton.)

Le point de vue anglo-normand est présenté par Ambroise, « Estoire de la Guerre sainte » ; Richard de Caen, « Itinerarium peregrinatium et gesta régis Ricardi » ; Richaid de Devizes, « De Rébus gestis Ricardi, I » ; Haymar le Moine, « Carmen tetrastichum de expugnata Accone. »

Quoi qu'il en soit, les rois de France et d'Angleterre furent sur le point de vider leur querelle par les armes. L'orage ne s'était pas encore dissipé que de nouveaux nuages s'amoncelèrent dans le pur ciel de Sicile. Nous n'avons pas oublié que, quelques années auparavant, le roi d'Angleterre avait été fiancé avec la sœur de Philippe Auguste, et qu'il n'avait fait la guerre à son père que parce que celui-ci retenait sa promise dans l'humide cachot d'une prison de Londres. Depuis lors, les saisons avaient succédé aux saisons et le Plantagenet avait oublié celle qu'il aurait dû épouser. Séduit par les charmes d'une Espagnole rencontrée en Sicile, Bérangère de Navarre, il la demanda en mariage et ce doux propos parvint aux oreilles du roi de France.

Philippe Auguste ressentit l'injure faite à sa sœur et il la considéra comme une injure faite par les Plantagenets à la couronne de France. Aussi les rapports entre les deux grands chefs de la Troisième Croisade étaient-ils fort tendus lorsque Philippe Auguste quitta Messine, le 30 mars 1191. Quinze jours plus tard, il arrivait devant Acre avec six vaisseaux et il fut accueilli avec enthousiasme. Les musulmans remarquèrent surtout « qu'il avait apporté de son pays un faucon dont il faisait grand cas:
C'était un gros oiseau au plumage blanc d'une espèce rare, qu'il frisait et choyait beaucoup. Or, ledit faucon s'échappa et vint s'abattre sur les murs d'Acre. Les vrais croyants s'en emparèrent et l'offrirent au sultan. Les chrétiens voulurent le racheter mille dinars, mais notre sultan refusa de le rendre. » (Le Livre des Deux Jardins.)

Prise de Saint-Jean Acre Musee de VersaillesA peine installé à son poste de commandement de la Tour Maudite, c'est-à-dire à l'endroit le plus exposé, Philippe Auguste fit accélérer les travaux de siège qui duraient déjà depuis deux ans. Jour et nuit, de nouvelles machines de guerre crachèrent leurs boulets dans la ville. Des centaines de béliers à tour et à tortue furent mis en place ainsi que des tours roulantes hautes de quatre étages qui inspirèrent une telle frayeur aux musulmans qu'ils songèrent à se rendre.

Cependant, Guy de Lusignan, qui maintenait plus fermement que jamais ses prétentions au trône de Jérusalem, fut dépité car le roi de France, sur l'appui duquel il comptait, se déclara pour Conrad de Montferrat. Ce choix réveilla dans le camp des chrétiens des rancœurs qui s'étaient apaisées. Une partie des troupes, qui restaient attachées à la cause de Guy de Lusignan, refusèrent de reconnaître en Philippe Auguste le chef de l'armée chrétienne devant Acre.

Quant à Guy de Lusignan, furieux de se voir dépossédé de ses droits, il se révolta contre le roi de France et il s'embarqua pour Chypre avec son frère Geoffroi ; Renaud de Sagette qui venait de perdre son château de Beaufort ; Onfroi IV de Toron, le Grand Maître de l'ordre des Templiers, fils de la Dame dou Crac, Étiennette de Milly, et un grand nombre de barons qui lui restaient fidèles.

Celui qui avait perdu la bataille de Hattîn, ouvert les portes de Jérusalem à Saladin et bu le sorbet de neige et d'eau de rose sous la tente du vainqueur, avant de voir rouler à ses pieds la tête de l'infortuné Renaud de Châtillon recevant la mort de la main même du sultan, trahit ses compagnons d'armes et mit son épée et sa foi au service du roi d'Angleterre.

Celui-ci ne fut pas long à peser le profit qu'il pourrait recueillir dans cette excellente affaire et il accepta de faire siennes les prétentions dynastiques de Guy de Lusignan qui devenait son protégé. Le roi de France parut ne pas s'inquiéter outre mesure du départ de son vassal. Il avait imaginé, pour jouer un tour de sa façon à son associé, qu'il pourrait prendre Acre tout seul avant qu'apparussent les quarante vaisseaux du Plantagenet ; il essaya de traiter à l'amiable la reddition de la garnison musulmane. Il pria Saladin de lui envoyer un de ses émirs afin de savoir combien Acre valait de dinars. Saladin fit dicter sa réponse au messager du roi de France:
« Dites à votre maître que, s'il a besoin de moi, il peut envoyer lui-même l'un de ses officiers. Quant à moi, je ne lui demande rien et je n'ai aucune proposition à lui faire. » C'était une fin de non recevoir.

Après avoir célébré ses fiançailles en Sicile, Richard Cœur de Lion s'embarqua enfin pour la Terre Sainte. En vue des côtes du Levant, des vents contraires dispersèrent sa flotte. Trois de ses vaisseaux, à bord desquels se trouvaient sa fiancée, Bérangère de Navarre, et sa suite, vinrent s'échouer sur les côtes de Chypre qui appartenait aux Grecs. Un Isaac, de la maison des Comnènes, y régnait. Il s'y était rendu indépendant des empereurs de Byzance, véritables possesseurs de l'île sous le règne d'Andronic, et s'y maintenait sous celui d'un autre Isaac:
Isaac l'Ange.

Comme tout Grec honorable, il vouait aux Latins une haine tenace et lorsque les équipages britanniques abordèrent en son île, en compagnie de l'Espagnole Bérangère de Navarre, il fit enchaîner les matelots et feignit d'ignorer la qualité de la belle naufragée. Devant de tels affronts, le roi d'Angleterre ne put réprimer son impatience de châtier le Cypriote et il débarqua le 23 mai 1191 dans l'île. Le sort d'Isaac fut vite réglé:
Il fut chassé de son trône et Richard Cœur de Lion se fit à sa place proclamer roi de Chypre. Et tandis que le peuple se réjouissait d'avoir changé de maître, le roi d'Angleterre profitait de cet incident de voyage pour épouser Bérangère de Navarre en présence de Guy de Lusignan, des princes d'Antioche et de Tripoli, du Grand Maître des Templiers, de Renaud de Sagette, du frère du roi d'Arménie et de la noblesse franque de Syrie qui avait suivi Lusignan et qui venait précisément d'arriver à Chypre en apprenant que le roi d'Angleterre s'y trouvait.

Cette conquête de Chypre allait avoir d'heureuses influences sur la suite de la Troisième Croisade. Outre que les chrétiens accrochés au littoral syrien devant Acre n'avaient plus à craindre que les Grecs de Chypre arrêtassent leurs navires comme cela s'était déjà produit, cette île constituait une base importante pour eux, étant donnée sa position stratégique, situation qui, dans la suite des siècles, ne devait pas échapper à la diplomatie britannique. Les bateaux francs pouvaient y faire escale, s'y approvisionner.

Après avoir laissé une garnison dans l'île conquise grâce aux vents, Richard s'embarqua pour Acre avec quarante galères. Le voyage se passa sans incident et au début de juin 1191 les Anglais arrivèrent devant les côtes syriennes.

Dans les eaux de Beyrouth, ils détruisirent le plus grand des vaisseaux que Saladin avait fait équiper, une botcha, qui transportait six cent cinquante soldats, des armes et des provisions, destinés à la garnison d'Acre. Les matelots de la galéasse musulmane, surpris par la flotte anglaise, crurent lui échapper en arborant le pavillon blanc, mais ils furent sans doute trahis par leurs barbes car Richard ne fut point dupe de cette ruse. L'attitude des musulmans fut, en cette occasion, digne de l'exemple des plus illustres corsaires. Ne voulant pas abandonner leur galère aux Anglais déjà maîtres du tillac, après avoir coulé un de leurs vaisseaux, sur l'ordre de leur capitaine Ya' kûb, natif d'Alep, ils ouvrirent les flancs des cales à coups de hache et se laissèrent engloutir vivants au fond des eaux, avec leurs armes et les provisions qui leur avaient été confiées.
La perte de ce navire était un grand succès pour Richard Cœur de Lion car, écrit Ambroise « si ce vaisseau était entré dans le port d'Acre, jamais la forteresse musulmane n'aurait pu être réduite à merci. »

Quant au sultan, selon l'auteur du Livre des Deux Jardins, « il supporta courageusement cette épreuve, dans l'espoir que Dieu, dont il défendait la cause, lui en tiendrait compte. » Il faisait ainsi allusion au passage du Coran:
« Dieu ne laisse pas périr la récompense de ceux qui font le bien. »

 

La flotte anglaise devant Saint-Jean d'Acre
Vue de Saint-Jean AcreLe 8 juin 1191, la flotte anglaise mouilla devant Acre. Ce fut un événement qui retentit dans tout l'Orient. Partout, les Croisés furent dans l'allégresse et reprirent courage. Devant Acre, l'armée franque illumina. Les prières, les appels des trompettes et des cors se succédèrent jusqu'à l'aube. « Par les rues du camp, des échansons distribuèrent du vin aux grands et aux petits.
Je ne crois pas que l'on ait jamais vu ailleurs tant de cierges et tant de lumières, si bien qu'il semblait à l'armée ennemie que la vallée était embrasée de feux », raconte Ambroise dans son poème.
Et Beha ed-Dîn écrit:
« Les Francs considéraient que l'arrivée du roi d'Angleterre allait leur donner sans délai la victoire. Aussi, quand les musulmans virent que les chrétiens illuminaient, ils furent remplis de terreur. »

Pendant les premiers jours de leur vie commune, les rois de France et d'Angleterre s'affichèrent comme de vieux amis fort aises de se retrouver après une longue absence. Ils paraissaient avoir oublié leurs querelles d'autrefois, leurs soucis dynastiques et la mésentente fâcheuse entre les deux cours, servilement nourrie par des clientèles habiles. Ils ne pouvaient s'apercevoir sans échanger l'accolade royale et les politesses veloutées. En grands comédiens, Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste se défiaient l'un de l'autre et cherchaient à se nuire.

Tandis que devant les barons, sous la tente d'apparat, ou dans l'ost chevauchant de conserve, les souverains des deux plus grandes nations de la terre se montraient l'un pour l'autre aimable et prévenant, dans le secret de leur pensée, ils méditaient les coups qu'ils pourraient se porter. Cependant, avant l'estocade finale, chacun entreprit une action personnelle dont on ne saurait contester la souplesse. Philippe Auguste offrit trois besants d'or par mois aux Croisés qui prendraient du service dans son armée et Richard Cœur de Lion, faisant surenchérir par ses sergents recruteurs, offrit quatre besants à ceux qui s'inscriraient sur les rôles de l'armée anglaise !

Il ne faut pas oublier que Conrad de Montferrat, soutenu par le roi de France, et Guy de Lusignan, protégé du roi d'Angleterre, étaient prêts à entrer en lice pour défendre leurs droits au trône de Jérusalem. Et le drame éclata. Philippe Auguste, en vertu du traité de Vézelay qui stipulait entre autres clauses que les conquêtes faites par l'un ou par l'autre en Terre Sainte devaient être partagées par moitié, réclama à son compagnon la moitié de l'île de Chypre qui, quoique n'étant pas située en Palestine, se trouvait sur son chemin. Richard refusa de céder une parcelle de terre chypriote et, pour éviter des contestations futures, il vendit l'île de Chypre à ses amis les Templiers pour la somme de vingt-cinq mille marcs d'argent. L'Anglais faisait une excellente affaire. Quant à l'ordre très pauvre des Templiers, il pouvait encore s'offrir le royaume de Chypre après avoir, au lendemain de la chute de Jérusalem qui le privait de la source principale de ses revenus, racheté un grand nombre de captifs, assuré la solde des troupes qui combattaient sous sa bannière. Il faut d'ailleurs noter que les chevaliers du Temple avaient vraisemblablement sur l'île de Chypre les mêmes projets que les Hospitaliers devaient réaliser plus tard sur Rhodes et sur Malte. S'ils avaient su conserver ce royaume, ils auraient certainement survécu au désastre de la chrétienté en Terre Sainte qui, après les brillants succès de la Reconquête, sera soutenue par la France seule dont les nombreuses missions religieuses et culturelles diffuseront pendant des siècles, jusqu'au jour où elle sera chassée du Proche-Orient, l'humanisme et la civilisation de l'Occident.

Après avoir vendu Chypre et encaissé le magot, le roi d'Angleterre pouvait faire manœuvrer la cavalerie de saint Georges. Certes, il était bien le plus riche Croisé que l'on vît jamais en terre d'Orient et il sut employer à des fins personnelles ce trésor que le hasard des navigations avait placé entre ses mains. Auprès de lui, le roi de France toujours en quête de pistoles faisait figure de vassal. Sa tente et sa table ne parvenaient pas à égaler celles du Plantagenet. Ses officiers, séduits par l'offre d'un meilleur salaire, n'hésitaient pas à traverser le pont d'or des Anglais. Quant aux gens ordinaires fournissant la piétaille, ils préféraient s'inscrire sur les listes de Richard. Naturellement, Guy de Lusignan comprit qu'il augmentait ses chances en jouant gagnant le roi d'Angleterre et son parti ne tarda pas à dominer celui de son rival, entraînant les indécis, les fidèles de la dernière heure, tels les Pisans, les Flamands, le comte de Champagne et les Hospitaliers.
Cessant d'être diplomate, il devint arrogant et, accusant le marquis de Tyr de trahison et de parjure, il le provoqua en duel. Écœuré, Conrad de Montferrat abandonna le siège d'Acre et se réfugia à Tyr avec ses partisans.
Comme si tant de causes d'inimitiés ne suffisaient pas à entretenir des dissentiments inutiles, Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion furent abattus par les fièvres tous les deux en même temps. Aussitôt, ils s'accusèrent mutuellement de s'être fait empoisonner.

Ces propos réjouirent le cœur de Saladin qui, cependant, fit preuve d'une surprenante grandeur d'âme à laquelle personne n'était plus habitué dans ces milieux chrétiens d'Acre où fermentaient tant de haines, s'affrontaient tant d'intérêts, se nouaient tant de complots... Ayant su que ses ennemis, les ennemis de l'Islam, grelottaient de fièvre sur leur lit de camp, il leur fit envoyer des poulets et des rafraîchissements et il voulut être tenu jour par jour au courant des progrès du mal et de la convalescence des deux souverains.

Les chrétiens qui, pendant la maladie de leurs rois, avaient suspendu les opérations de siège, ce qui rendit un peu d'espoir à la garnison musulmane d'Acre fort abattue parce que les machines de siège avaient démoli une partie des murailles à hauteur d'homme, envoyaient de fréquents bulletins de santé au sultan.

Les historiens orientaux prétendent que les Francs cherchaient à gagner du temps et que, parfois, leurs messages étaient peu sérieux. C'est ainsi que le roi d'Angleterre, tout souffreteux qu'il fût, sollicita une entrevue avec Saladin, et lui fit offrir de magnifiques faucons apportés d'outre-mer. Aux dires de l'ambassadeur chrétien, ces rapaces de la tribu des falconidés avaient souffert du climat d'Acre et ils se languissaient sur le poing royal, maigres à faire pitié, déplumés du jabot, affaiblis par le manque d'exercice. C'est pourquoi le roi d'Angleterre, qui désirait offrir ces volatiles à Saladin, priait celui-ci de lui faire tenir une douzaine de poulets pour lui permettre d'engraisser ses faucons avant de les lui faire porter.

Les musulmans comprirent surtout que Richard Cœur de Lion désirait ces poulets pour s'en faire des tisanes fortifiantes. C'est du moins ce que raconte le docte Abu Shâma. Ces jeux ne pouvaient pas durer indéfiniment. Après que les Anglais eussent accusé Philippe Auguste de trahir les Croisés pour quelques bols de neige du Liban, les Français rétorquèrent que Richard Cœur de Lion, en acceptant les volailles de Saladin, était d'accord avec ce dernier pour fomenter de nouvelles discordes dans le camp chrétien.

Cependant, il fallait trouver une solution au conflit opposant Guy de Lusignan et Conrad de Montferrat. Les évêques présents se réunirent et cherchèrent un compromis. Ils proposèrent que Guy de Lusignan conservât son titre de roi de Jérusalem, sans pouvoir le transmettre à ses héritiers, et que Conrad de Montferrat devînt, après la mort de Guy de Lusignan, l'héritier de la couronne de Jérusalem.

Les rois de France et d'Angleterre s'engageaient en outre à renouveler solennellement leur traité d'alliance, à partager loyalement les conquêtes qu'ils feraient au détriment des musulmans, et à se soutenir par les armes contre l'ennemi commun chaque fois que cela serait nécessaire. Les deux monarques ayant entériné les décisions des évêques, et les deux prétendants au trône de Jérusalem se trouvant chacun avantagé, Conrad de Montferrat, à la prière du roi de France, revint prendre sa place parmi les Croisés et l'on songea enfin que, s'il y avait trois cent mille chrétiens devant Acre, c'était pour faire la guerre à Saladin.

Saladin avait mis à profit les dissensions et les incertitudes de l'adversaire. Il avait reçu d'importants renforts. Mojâhed ed-Dîn Berenkash était arrivé avec des contingents levés en Mésopotamie ; A'iem ed-Dîn Korji Seîf ed-Dîn Soukor avec une armée égyptienne et d'autres émirs amenaient des troupes du Haurân et de Mossoul. Dans Acre, Karakush faisait creuser de nouveaux fossés, élever des fortifications à la place de celles qui avaient été renversées.

Enfin l'été, qui était revenu, permettait une plus grande activité des armes. Dès les premiers jours de juin 1191, attaques et contre-attaques se multiplièrent. Au milieu de ces combats incessants, les ordres militaires auraient vu fondre leurs effectifs s'ils ne s'étaient sans cesse recrutés parmi les Croisés qui affluaient d'Europe.

Un grand nombre de jeunes nobles, en débarquant sur la côte libanaise, s'engageaient dans les ordres du Temple de Saint-Jean. Ils passaient leur noviciat sous les armes avant de se consacrer à l'ascèse. C'est ainsi que Robert de Sablé, qui avait commandé la flotte de Richard Cœur de Lion, se fit Templier dès son arrivée devant Acre. Les grandes actions par lesquelles il s'était distingué en Espagne et en Sicile lui tinrent lieu de probation ; à peine eut-il été admis qu'il fut élevé aux premières charges et bientôt à la plus haute dignité de l'ordre car c'est lui qui fut choisi pour occuper la place de grand maître, vacante depuis dix-huit mois.

La journée la plus sanglante fut celle du 2 juillet 1191. Les Français réussirent à abattre une partie de la Tour Maudite qui constituait le meilleur système de défense des musulmans. Philippe Auguste avait fait dresser « contre elle une puissante pierrière dénommée « Maie Voisine » qui bombardait la ville avec d'énormes blocs, mais à laquelle les défenseurs répondaient par le jet d'une autre pierrière non moins redoutable que la bonne humeur française dénomma « Maie Cousine. »
A côté de Maie Voisine, Philippe Auguste avait fait construire d'autres engins de siège, notamment un « chat » et une « cercloie » d'où il faisait lui-même le coup d'arbalète contre les Acconitains. (R. Grousset, op. cit.)
Dès que la brèche fut ouverte, les chrétiens livrèrent un furieux assaut à la ville.
Mais Saladin veillait. Il galopait de bataillon en bataillon, ranimant l'ardeur des soldats pour la guerre sainte, criant leur mot de ralliement:
« Ô, famille de l'Islam ! » Chaque fois qu'il regardait Acre, surgissant au loin dans la fumée et la poussière de la bataille, il imaginait les calamités que cette ville endurait, les souffrances accablant ses défenseurs et alors il se précipitait dans la mêlée plus furieusement et il y entraînait ses troupes, les conduisant au cœur du combat. Jusqu'à ce que la nuit fût venue et, avec elle, les premières chevauchées dans le ciel des héros morts, Saladin fut présent sur le champ de bataille, ne prenant qu'une potion que son médecin lui avait ordonnée. Ô, terrible et sanglante journée du 2 juillet 1191 !

En dépit des prodiges de valeur des « ribauds » de Philippe Auguste, les musulmans eurent l'avantage en ce sens que les chrétiens durent abandonner les murailles d'Acre qu'ils auraient sans aucun doute escaladées sans l'opportune diversion qui sauva les assiégés. Les Croisés perdirent ce jour-là des milliers d'hommes et leurs plus belles machines de siège furent incendiées. Mais Saladin, malgré cette victoire, était désespéré. Les chefs de la garnison musulmane lui avaient fait remettre, le soir même de cette bataille, ce billet laconique:
« Nous sommes si épuisés par les privations que si, demain, vous ne pouvez pas nous libérer de l'étreinte franque, nous devrons capituler sans autre condition que celle d'avoir la vie sauve. »
Jamais nouvelle plus grave, plus douloureuse, n'était parvenue aux musulmans, car dans la ville d'Acre étaient réunis tous les moyens de défense du littoral, de Jérusalem, Damas, Alep et même d'Egypte. Le lendemain, à l'aube, Saladin fit une tentative inutile pour secourir Acre. Il échoua.
« Les fantassins francs, écrit Beha ed-Dîn, à l'abri derrière leurs retranchements, étaient aussi solides qu'un mur. Quelques-uns des nôtres réussirent à pénétrer dans leur camp, mais ils y trouvèrent des adversaires inébranlables. Un Franc, d'une taille énorme, monté sur le parapet, repoussait nos soldats à lui tout seul ; à ses côtés, des camarades lui passaient des pierres qu'il lançait sur les nôtres. Il fut atteint par plus de cinquante flèches et par des boulets, mais, malgré les souffrances qu'il ressentait de ses blessures, il continua à repousser les musulmans jusqu'à ce qu'il fût brûlé vif par une bouteille de naphte qu'un de nos officiers jeta sur lui. On vit aussi une femme revêtue d'une mante verte et armée d'un arc de bois, qui tirait sans arrêt ; déjà, elle avait blessé plusieurs des nôtres lorsqu'elle fut éventrée par un mameluk. On porta son corps devant Saladin qui fut étonné par le courage de cette femme chrétienne. »

Cependant, dans Acre, la situation devenait de plus en plus tragique pour les musulmans. Voici l'extrait d'une lettre du frère de Saladin au Grand Conseil de Bagdad, traduite par M. Reinaud dans les Extraits d'auteurs arabes relatifs aux Croisades:
« Votre serviteur ne renonce pas à son devoir, mais il s'inquiète et se lasse des progrès d'un ennemi dont la force s'accroît chaque jour davantage, dont la méchanceté ne connaît pas de limites. Quel spectacle inouï et sans exemple nous est ici donné ! Un ennemi qui assiège et qui, lui-même, est assiégé ! Le nombre des chrétiens devant Acre n'est guère inférieur à cinq mille chevaliers et à cent mille fantassins. Les épidémies les ont affaiblis, la guerre les a dévorés, la victoire les a engloutis, mais la mer les protège avec ses flots. Le nombre des armées venues de l'Occident et celui des langues qu'elles parlent défie l'imagination, et l'on peut répéter en évoquant Acre le poème d'Abû Thayyeb:
. ».. Là sont rassemblés les langues et les nations de la terre ; aux interprètes seuls il est donné de pouvoir converser avec elles... » C'est au point que lorsque nous faisons un prisonnier, nous avons besoin de plusieurs interprètes pour l'entendre. En vérité, nos soldats sont découragés. Les troupes qu'on nous envoie arrivent ici épuisées par les épreuves d'un long voyage ; leur ardeur, qui diminue au combat, ne se réveille que pour implorer l'ordre du retour chez eux. »

Dans la ville assiégée depuis presque trois ans, les habitants manquaient de tout. La disette d'eau — les Croisés avaient réussi à détourner le cours d'un ruisseau qui alimentait la ville — était particulièrement insupportable avec les grandes chaleurs du mois de juillet. Pour tenter de sauver quelque chose avant que la place fût contrainte d'ouvrir ses portes, l'émir Seif ed-Dîn el Meshtûb essaya d'obtenir des conditions de capitulation honorables. Il se rendit auprès du roi de France:
« Chaque fois, lui dit-il, que nous avons assiégé l'une des villes qui était au pouvoir des chrétiens, nous avons toujours laissé la vie sauve à ses défenseurs, même si nous étions déjà maîtres de la place, et nous les avons traités avec humanité ; bien mieux, nous avons protégé et nourri ceux qui désiraient s'installer en d'autres lieux. Aujourd'hui, nous vous rendrons Acre si vous nous accordez l'aman, et la liberté de nous retirer avec nos femmes et nos enfants. — Si vous voulez avoir la vie sauve, lui répondit le roi de France, il faut que Saladin me restitue la Croix du Crucifiement, libère les chrétiens qu'il tient en captivité et rende les villes qu'il a prises après la bataille de Hattîn. » Seif ed-Dîn el Meshtûb, rejetant des conditions de paix aussi exorbitantes, apostropha grossièrement le roi de France, et se letiia en pi étendant que les musulmans d'Acre préféreraient se tuer plutôt que de se rendre et que pas un d'eux ne mourrait avant d'avoir exterminé de sa main cinquante soldats chrétiens. Les négociations étaient rompues. De retour à Acre, l'émir convoqua les habitants ; ceux-ci jurèrent de lutter jusqu'à la mort, et ils adressèrent la missive suivante à Saladin:
« Aucun vrai croyant ne verra de ses yeux les chrétiens pénétrer dans la ville, car elle ne sera prise que lorsque nous serons exterminés. »

Le roi d'Angleterre, ayant appris qu'un émissaire musulman s'était secrètement entretenu avec le roi de France, trouva ceci fort déplaisant, et ne sachant au juste ce qui s'était passé entre Philippe Auguste et Saladin, il envoya un ambassadeur auprès de ce dernier pour s'informer de ses intentions. Le Kurde, flatté par ces démarches, se montrerait évidemment disposé à converser avec les souverains des deux plus grands royaumes de l'Occident, mais non sans avoir au préalable reçu certains apaisements pouvant calmer ses inquiétudes au sujet de l'honnêteté des propositions de paix que l'on pourrait lui faire.

Nos rois étaient perplexes. S'ils avaient connu la véritable situation de l'armée musulmane lasse de guerroyer, ils n'auraient certainement pas désiré négocier à n'importe quel prix la paix, car il leur suffisait alors d'attendre quelques semaines pour entrer dans Acre sans perdre un seul homme et voir s'évanouir derrière le Liban les contingents disparates de l'ennemi musulman. Cependant, les chrétiens, eux aussi, avaient perdu confiance dans l'issue de cette lutte entre deux mondes aux ressources inépuisables. Toutes les batailles qu'ils avaient livrées avaient été de sanglants échecs. Malgré le débarquement de nouvelles armées ayant à leur tête les rois de France et d'Angleterre, ils n'avaient jusqu'à présent obtenu aucun résultat positif et bientôt ils seraient à la veille d'un nouvel hiver, le quatrième devant Acre ! Voilà pourquoi le roi de France et le roi d'Angleterre cherchèrent à traiter à l'insu l'un de l'autre avec le sultan. Richard Cœur de Lion voulait la paix. Il insista, promit de venir voir le sultan.

Ce dernier fit préparer une somptueuse tente de réception. C'est en vain que, le jour fixé pour l'entrevue, Saladin l'attendit. L'Anglais ne vint pas. Il s'excusa. « Ne croyez pas, écrivit-il au sultan, que j'aie renoncé à mes projets de paix. Mais une fièvre maligne, dont je suis à peine guéri, ne m'a pas permis de quitter ma tente. Dès que ma santé sera rétablie, je ne manquerai pas d'aller vous voir. »
Que s'était-il donc passé ?
Quoique cette conférence fût soigneusement tenue secrète, Philippe Auguste avait-il appris que son collègue voulait lui faire de nouvelles infidélités ?
Cela est fort possible. Cette entrevue fut remise sine die.
Dans Acre, il n'y avait plus un grain de blé. Saladin comprit qu'il ne restait aucun espoir de secourir la garnison musulmane, et il lui fit remettre par un nageur adroit le message suivant:
« Essayez de tromper la vigilance de nos ennemis ; concertez-vous et sortez en masse à la faveur de la nuit en suivant le rivage. Profitant de la confusion qui s'ensuivra dans le camp des chrétiens, les nôtres attaqueront en masse. Quant à la ville, abandonnez-la avec tout ce qu'elle renferme. »

Les assiégés se préparèrent alors à quitter Acre nuitamment, mais chacun voulait emporter son bien, s'encombrer de coffrets, et le jour parut sans que la fuite des musulmans assiégés pût avoir lieu. Ce départ ne réussit pas mieux la nuit suivante parce que le secret courut les ruelles et passa les remparts. « Sans cela, nous confie Imad ed-Dîn, le but aurait été atteint. Malheureusement, les Francs, prévenus de ce qui se tramait, gardèrent soigneusement toutes les issues de la ville. L'éveil leur fut donné par deux renégats qui, se réfugiant au camp de ces maudits, leur révélèrent ce qui se passait. »

Outre cet échec, de nombreuses défections alarmèrent Saladin. Le chef d'un régiment d'élite des gardes Naçerites, natif d'Alep, déserta. L'émir d'Arbèles écrit:
« Plusieurs émirs, dont la confiance en Dieu était faible et le cœur aveuglé par l'impiété et le libertinage, prirent la fuite, trahissant les musulmans dans le poste qu'ils défendaient. » Et les événements se précipitèrent. Le il juillet 1191, « toute l'armée franque prit les armes et exécuta des mouvements d'ensemble », relate Ibn Cheddad dans le Livre de la Conquête.

Les Anglais, commandés par le comte Leicester, André de Chavigny, Hugues le Brun, comte de La Marche, et l'évêque de Salisbury qu'appuyait une troupe de Pisans, montèrent à l'assaut, sur la brèche de la Tour. Il s'en fallut cette fois de bien peu qu'ils ne réussissent à s'en emparer de vive force. Pendant plusieurs jours, les combats continuèrent sans répit et les musulmans de Saladin qui avaient refusé de se battre, sans cesse harcelés par leurs adversaires, furent bien obligés de se défendre. Acre ne pouvait plus tenir.

Son gouverneur, Karakush, fit prévenir Saladin qu'il se voyait dans l'obligation de capituler.
« Craignant d'offenser Dieu très grand et très puissant en laissant périr par le fer tant de bons musulmans enfermés dans Acre, importuné par les plaintes des femmes et des enfants qui se meurent de faim, je suis forcé de traiter avec les chrétiens, à la condition que ces derniers accorderont aux habitants la liberté de sortir avec leurs meubles et leurs effets; qu'on rendra la ville et tout ce qu'elle contient ; que vous restituerez la Croix du Crucifiement ; que vous libérerez quinze cents prisonniers de tous états et cent des plus considérables au choix des Francs ; que vous paierez deux cent mille pièces d'or plus quatre mille qui seront directement versées à Conrad de Montferrat qui s'est chargé de la négociation de la paix. »

Saladin refusa de ratifier un tel traité qui anéantissait son oeuvre politique. Il assembla ses émirs. Au moment où ils délibéraient, ils virent tout à coup flotter sur les murailles de Saint-Jean-d'Acre les larges bannières franques tandis que les drapeaux noirs et jaunes de l'Islam étaient arrachés de leurs mâts. Voici le récit d'Ibn Cheddad, relatant cette journée du 11 juillet aussi mémorable dans l'histoire de l'Islam que celle de Hattîn précédant la conquête de Jérusalem:
« Le sultan discutait avec ses officiers et les membres de son conseil pour déterminer dans quelles conditions pourrait s'effectuer la reddition d'Acre. Nous étions le vendredi 17 djomada II, à midi. Soudain, une immense clameur retentit du côté des Francs, et l'affliction des musulmans redoubla.
Les plus sages se bornaient à répéter: « Nous appartenons à Dieu, et c'est vers Dieu que nous retournons ! »

Tous étaient saisis d'épouvante. Le camp retentissait de cris, de sanglots, de plaintes. Chacun participait à la douleur commune, dans la mesure de sa foi. Ce fut un spectacle odieux quand le marquis de Montferrat — que Dieu le maudisse ! — entrant dans Acre avec quatre drapeaux des rois chrétiens, en planta un sur la citadelle, un autre sur le minaret de la grande mosquée — et c'était le vendredi ! —, un troisième sur la Tour des Templiers et le dernier sur le Bordj el Kital, la Tour du Combat, à la place des drapeaux de l'Islam.

La douleur de Saladin était immense. Je lui prodiguai les consolations, je le suppliai de songer à l'avenir, aux villes du littoral, à Jérusalem, à la situation nouvelle, aux mesures qu'il faudrait prendre pour le salut des musulmans prisonniers dans Acre. Je lui disais:
« Pour une ville qui nous est ôtée, l'Islam n'est pas perdu ! »

Voici le fragment d'une lettre écrite par El Fadel, le frère de Saladin, à Chems el Dawleh ibn Mounkidh, négociateur du sultan près de la cour du Maghreb:
« Les Francs ont perdu devant Acre cinquante mille hommes. Nous avons perdu Acre, et cependant nous ne sommes ni découragés ni affaiblis par le malheur qui nous accable pour la cause de Dieu. Nous ne reculerons pas, nous ne partirons pas ; nous sommes postés sur toutes les voies de l'ennemi et nous campons près de leurs campements. Mais, ce qu'il nous faut par-dessus tout, c'est un renfort maritime, c'est la flotte du Maroc. Grâce à elle, ce que nous avons prêté nous sera rendu et notre armée retrouvera sa vigueur. Il importe que notre émir porteur de ce message transmette ses renseignements sur la situation et sur le danger que court l'Islam. Qu'il les dévoile dans tout le Maroc, à l'heure de la prière solennelle du vendredi. L'Islam maintenant tourne ses regards vers l'Occident. »

Le 12 juillet 1191 est une grande date dans l'histoire des Croisades parce qu'elle marque le premier jour victorieux de l'ère de la Reconquête:
Après un siège qui avait duré presque trois ans, devant l'armée musulmane impuissante et épouvantée, les chrétiens prirent possession de la ville que la famine leur livrait. Ce triomphe coûta cher:
120.000 chrétiens trouvèrent la mort au cours de cette Troisième Croisade. Sur les 12.000 Scandinaves qui étaient partis pour la Terre Sainte, à peine une centaine était en état de porter les armes. Presque 100.000 Germains, avec leur empereur, et le fils de l'empereur, étaient morts sur la route.

Ce sang qui coula au pied des murailles de Saint-Jean-d'Acre anémia l'Europe pour de nombreuses années. Une partie de la noblesse française fut anéantie:
Érard de Brienne, Jean de Vendôme, les comtes Thibaud de Chartres et de Blois, Etienne de Sancerre, Rotrou de Perche, Gilbert de Tillières, Raoul, comte de Clermont, le comte de Ponthieu, le vicomte de Turenne, Adam, grand chambellan du roi de France, Albéric Clément, maréchal de France, le vicomte de Castellane, Florent de Hangest, Gui de Châtillon, Josselin de Montmorency, Enguerrand de Fiennes, Raoul de Hauterive, Bernard de Saint-Valéry, Geoffroi de Brière, Gaultier de Mouy, Gui de Dane, Anselme de Montréal, Eudes de Gonesse, Raoul de Fougères, Raynaud de Magny, Philippe, comte de Flandre, Henri, comte de Bar, Geoffroi, comte d'Eu, Raoul de Marie, Érard de Chacenai, Robert de Boves, le vicomte de Chatellerault, Ermengard d'Aps, tous ces preux et leurs compagnons, et les « ribauds » anonymes qui montèrent les premiers à l'assaut de la Tour Maudite derrière Philippe Auguste.

Aussitôt installés dans Acre, les chrétiens purifièrent les mosquées avant de les consacrer au culte catholique. Ils se partagèrent l'immense butin qu'ils trouvèrent et même ils prétendirent distribuer aux nouveaux venus les biens des bourgeois chrétiens qui, satisfaits de l'administration musulmane dont ils n'avaient jamais eu à se plaindre, demeuraient à Acre depuis de nombreuses années et avaient subi sans dommage sa domination. Se voyant sur le point d'être spoliés par les vainqueurs que l'ivresse de la victoire aveuglait sans doute, ils vinrent trouver le roi de France pour protester contre ce qu'ils considéraient être un vol. Ils lui représentèrent assez durement que les chrétiens étaient venus pour délivrer Jérusalem et non pas pour les dépouiller des biens dont les Infidèles leur avaient laissé la jouissance.

Philippe Auguste sut défendre leur cause et il prit les mesures nécessaires pour que les anciens chrétiens d'Acre ne fussent pas maltraités par les vainqueurs. Mais bientôt les Anglais, les Français, les Templiers, les Hospitaliers, les Scandinaves, les Flamands, les Pisans, les Vénitiens, les Allemands devinrent autant de maîtres dans la cité qu'ils avaient conquise ensemble. Seul, l'infortuné Guy de Lusignan, à la poursuite de son royaume perdu à Hattîn, se lamentait car il pressentait que de nouveaux déchirements se préparaient au sein de la chrétienté militante. En effet, la bonne entente parmi les Croisés fut de courte durée. Le lendemain même de leur entrée dans Acre les chrétiens faillirent se battre entre eux. Léopold, duc d'Autriche, avait installé ses aîtres dans une tour au sommet de laquelle il avait planté sa bannière. La vue de ces couleurs flottant allègrement dans le ciel déplut au bouillonnant Cœur de Lion qui n'admettait pas que l'on pût planter son gonfanon à l'improviste et sans son assentiment. Il fit arracher cette bannière et après en avoir terni l'éclat dans la boue, il la remplaça par la sienne. Les Germains, outragés, parlaient d'égorger les Anglais rencontrés dans les souks et il fallut la diplomatie du duc Léopold pour que l'incident n'eût point de conséquences fâcheuses. Ce dernier devait d'ailleurs se venger par la suite. Le roi d'Angleterre n'en continua pas moins à se conduire comme s'il était le seul maître à qui chacun, du plus humble au plus puissant, devait obéissance. C'est tout juste s'il ne traitait pas Philippe Auguste comme un vassal. Il est certain que le roi de France, avec ses coffres vides et ses vêtements qui se fripaient, avait toutes les apparences du parent pauvre à côté du richissime Anglais qui, avec l'or cypriote, pouvait se payer des officiers, des nobles, des soldats et des émirs infidèles à Saladin. Écœuré, malade — un nouvel accès de fièvre l'avait terrassé, — ayant par surcroît appris que des désordres s'étaient produits en France, Philippe Auguste préféra quitter Acre. Il se rendit à Tyr, auprès de son protégé Conrad de Montferrat qui demeurait fidèle à son ami pauvre et désabusé. C'est dans cette ville qu'une ambassade solennelle lui fut envoyée par Saladin qui désirait quérir des nouvelles de sa santé, le féliciter pour la victoire qu'il avait remportée sur lui et lui offrir des présents vraiment dignes d'un grand roi.

Après s'être reposé quelque temps, Philippe Auguste songea à rentrer en France. Il laissa quinze cents hommes en Terre Sainte et il en confia le commandement au duc de Bourgogne Hugues III. Il céda au vieux marquis de Tyr la portion d'Acre qu'il avait reçue comme part d'associé, et il stipula que les conquêtes futures qui devaient être partagées entre la France et l'Angleterre en vertu des traités de Vézelay et d'Acre seraient remises à Conrad de Montferrat, qui les gérerait pour le compte du roi de France.

Ayant ainsi réglé ses affaires politiques, le 2 août 1191, il s'embarqua pour l'Italie. Sa flotte, composée de quinze galères, arriva à Brindisi sans incident. Il reçut, selon la coutume, les palmes de son pèlerinage des mains du pape Célestin III et, de retour dans son royaume, il réorganisa ses finances et rechercha comment il pourrait s'approprier les terres que les Plantagenets possédaient en France, feignant d'oublier le serment qu'il avait fait de les respecter, de les garantir de toute invasion et de s'interdire tout acte d'hostilité jusqu'au retour du roi d'Angleterre.

Son départ laissa le champ libre à Richard Coeur de Lion, devenu le seul chef de la Troisième Croisade. Il n'était point dépourvu de valeur militaire, mais ses qualités de bon soldat étaient gâchées par son imprévoyance politique. Il se crut prématurément en pays conquis. Les armes, même si elles sont victorieuses, doivent être soutenues par une habileté d'homme d'État qui faisait quasiment défaut au bouillant Plantagenet. Il se brouilla avec Conrad de Montferrat, spécialiste des questions d'Orient, dont les conseils lui eussent pourtant été utiles, parce que celui-ci refusait de reconnaître l'autorité du roi d'Angleterre sur sa principauté de Tyr. Il confisqua même les biens que Conrad de Montferrat possédait à Acre et qu'il tenait du roi de France. Puis, il commit une faute énorme qui, pour longtemps, devait faire haïr le nom des Anglais dans le Proche-Orient.

En effet, en vertu des termes de la capitulation d'Acre, les musulmans avaient trois mois pour en exécuter les clauses. Saladin ne les avait pas approuvées, mais il s'inclinait devant le fait accompli et il avait donné des instructions pour que fût payé à son échéance le tiers de la rançon, que fussent livrés le matériel, les armes, les navires exigés par le vainqueur et libérés les prisonniers chrétiens. Il devait également restituer la sainte Croix le jour de la première échéance.

Lorsque ce terme fut arrivé, Richard Cœur de Lion envoya quelques-uns de ses officiers au camp de Saladin pour prendre livraison de la Croix du Crucifiement que les musulmans avaient fait revenir de Bagdad, de cent mille dinars d'or et de six cents captifs chrétiens. Saladin fit remarquer que, en même temps qu'il devait remettre la sainte Croix, les pièces d'or et les chrétiens, le roi d'Angleterre, en vertu de ce même traité, était tenu de libérer une partie de la population musulmane d'Acre prisonnière dans un quartier de la ville. Richard Cœur de Lion, outré que le sultan lui rappelât ce qu'il devait faire, s'obstina à vouloir être payé le premier.

Méfiant, Saladin ne voulut rien donner sans voir au moins, de loin, les musulmans quitter Acre. On s'entêta de part et d'autre. Alors le roi d'Angleterre, pour se venger, commit un acte abominable. Il fit sortir les musulmans, nus, hommes et femmes, attachés avec des cordes, au nombre de trois mille. Le 20 août 1191, à quatre heures de l'après-midi, sous les yeux de Saladin campé près de Tell Kai-sân, il ordonna à ses Turcopoles, mercenaires apatrides qui se vendaient tantôt aux chrétiens et tantôt aux musulmans, de les massacrer et d'enfouir les corps des suppliciés dans les puits situés sous la colline d'El Ayadhiâh, en face d'Acre. Cet acte de cruauté que rien ne pouvait justifier souleva d'indignation le monde musulman.
« J'ai vu, écrit Imad ed-Dîn, ces martyrs de notre foi gisant dépouillés et nus dans la plaine aride. Mais assurément Dieu les a parés du riche vêtement du bonheur. Il les a appelés au séjour de la paix dans la gloire éternelle. »

Saladin disposa alors de la rançon qu'il devait remettre entre les mains des officiers du roi d'Angleterre. Il la partagea entre ses émirs et il renvoya les prisonniers chrétiens à leurs anciens maîtres. Beaucoup d'entre eux reprirent le chemin de Damas. Quant à la Croix du Crucifiement, il la remit dans son garde-meubles, non par respect, mais au contraire en signe de mépris, parce que le plus grand malheur qui pouvait affliger les chrétiens était de la savoir en possession des musulmans. En vain les Grecs, puis les Géorgiens prodiguèrent leurs présents et envoyèrent à Saladin délégués sur délégués. Celui-ci refusa de les recevoir et la Croix du Crucifiement resta dans les bagages du sultan...
Sources: Saladin le plus pur Héros de l'Islam — d'Albert Champdor — Editions Albin Michel; 1956

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