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Le plus illustre souverain musulman du Moyen-âge

L'épopée de Saint-Jean d'Acre

Vue de Saint-Jean Acre

Une première attaque musulmane libéra une partie des murs de Saint-Jean-d'Acre depuis la tour Kal'at el Melek jusqu'à la porte Karakush et, à la faveur de cette percée des lignes chrétiennes, la garnison put être renforcée et ravitaillée. Le 16 septembre 1189, à l'aube, un combat plus sérieux se livra. Saladin, à la tête de ses cavaliers mésopotamiens, se rua à l'assaut. Les chrétiens supportèrent sans défaillance le terrible choc et, aux approches de la nuit, on se battait encore avec acharnement. De part et d'autre, les pertes furent extrêmement élevées.

« Ce fut un marché, écrit Beha ed-Dîn, dans lequel chacun vendit sa vie pour gagner le paradis. C'était un ciel déversant de l'eau à torrent dont chaque goutte était une tête d'homme. Le sultan était présent partout, il se portait dans tous les rangs, parcourait à cheval les lignes des chrétiens dans l'espoir d'y trouver un point faible, animant ses soldats par ses exhortations, par son mépris du danger, mais quoiqu'il fût bien secondé par eux, tant de bravoure fut inutile ; il ne put forcer les lignes de l'ennemi et il fut obligé le cinquième jour de se retirer à quelque distance pour laisser reposer ses troupes exténuées. »

Saladin se retira sur les collines qui entouraient la ville. Mais les Francs, à leur tour, prenaient l'initiative des opérations. S'étendant dans la plaine, ils formèrent une colonne impénétrable, plaçant l'infanterie dans le centre et au flanc, et la cavalerie à leurs ailes. Ils s'avancèrent lentement, coude à coude, si serrés entre eux et en si bon ordre que les historiens arabes racontent qu'ils « croyaient voir marcher une muraille. » Cette vague compacte submergea tous les petits postes musulmans qu'elle rencontra et lorsqu'elle eut atteint le gros des troupes de Saladin, une effroyable tuerie commença. Malgré leurs exploits, les adversaires regagnèrent le soir leur ost sans que la fortune des armes se soit décidée pour les uns plutôt que pour les autres. Cependant, Saladin se rendit compte, ce jour-là, qu'il n'avait plus devant lui, sur les champs de bataille, des chevaliers « syriens » ou des bourgeois peu résistants devant ses mameluks, militaires de profession, mais qu'il avait affaire à des troupes de choc remarquablement entraînées, disciplinées, rendues plus dangereuses par le haut idéal religieux qui les animait.

Comme, de part et d'autre, on était décidé à vaincre coûte que coûte, la bataille recommença. Guy de Lusignan avait reçu de nouveaux renforts. Parti pour Acre avec 200 hommes, il avait maintenant sous ses ordres 4.000 chevaux et 80.000 fantassins. Les musulmans avaient davantage de cavalerie, mais moins d'infanterie.

 

Le 4 octobre 1189
Le mercredi vingt et unième jour de Schaban de l'an 585 de l'hégire, le 4 octobre 1189, eut lieu l'une des plus grandes batailles qui se soient jamais livrées en Orient.

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Les Francs quittèrent leurs lignes. Ils s'étendirent dans la plaine, depuis le fleuve Bélus jusqu'à la mer. Sur la disposition des armées franques, il y a plusieurs versions. « D'après Diceto (II, 70), l'armée franque était divisée en quatre batailles, la première commandée par le roi Guy avec les Hospitaliers, la deuxième par Conrad de Montferrat, la troisième par le landgrave de Thuringe avec les Allemands, les Pisans et les Scandinaves, la quatrième par les Templiers, les Catalans et le reste des Allemands. » Selon le Continuateur de Guillaume de Tyr, Guy de Lusignan était resté au camp pour le garder avec son frère, tandis que l'avant-garde était commandée par le grand maître du Temple, Gérard de Ridefort, et l'arrière-garde par André de Brienne. Comme il faut particulièrement se méfier du premier Continuateur de Guillaume de Tyr, nous ferons appel au témoignage d'un auteur dont le nom est resté inconnu, qui rédigea une Historia Hierosolymitana, fragment de l'histoire de Jérusalem comprise entre 1177 et 1190, témoignage qui est à peu près d'accord avec celui de Diceto:
« Le roi, devant lequel on portait le livre des Evangiles couvert d'une étoffe de soie et soutenu dans les angles par quatre officiers, occupait la droite vers le fleuve avec les Français et les Hospitaliers. Le marquis de Montferrat commandait la gauche du côté de la mer, ayant sous ses ordres les Vénitiens et les Lombards. Le landgrave de Thuringe, les Anglais, les Pisans étaient au centre. Gérard de Ridefort, grand maître des Templiers, le duc de Gueldre, les Catalans, formaient le corps de réserve et l'on avait laissé pour la garde du camp Geoffroi de Lusignan, frère du roi, et Jacques d'Avesnes. Les archers et la gendarmerie étaient en avant, et la cavalerie fut placée entre les lignes. Les prélats qui devaient se signaler au cours de cette mémorable journée étaient les archevêques de Ravenne, de Pise, de Ganterbury, de Besançon, de Nazareth, de Montréal ; les évêques de Beauvais, de Cambrai, d'Acre, de Bethléem, armés d'un casque et d'une cuirasse. Un des chefs, admirant la force et la résolution de cette grande armée, s'écria dans son enthousiasme:
« Quelle puissance pourrait nous résister ?
Dieu, soyez neutre, et la victoire est à nous ! »

Quant à Saladin, qui avait l'habitude de toujours camper et marcher en ordre de bataille afin d'être prêt à combattre, il prit position au centre de son armée avec ses fils El Melek el Afdal et Ez Zâfer, les troupes de Mossoul commandées par Zaher ed-Dîn ibn el Bolenkeri. A sa droite se trouvaient les contingents de Mésopotamie sous les ordres des émirs Kotb ed-Dîn, fils de Nûr ed-Dîn, Hossâm ed-Dîn ibn Lajîn, Kâimaz en-Nejmi ; à son extrême droite, au bord de la mer, il avait placé El Melek el Mozaffer Takki ed-Dîn. Son aile gauche était formée par Seif ed-Dîn Ali el Meshtûb et ses Kurdes, par l'émir Mojelli, l'émir Mojâhed ed-Dîn Berenkash, qui commandait les troupes du Sindjar et un corps de mameluks, puis Mozaffer ed-Dîn, fils de Zein ed-Dîn. Enfin, à l'extrême gauche, étaient rangés les officiers principaux du corps de mameluks d'Asad ed-Dîn Shirkûh.

Des deux côtés, l'enthousiasme était indescriptible. Les imams et les évêques promettaient aux soldats la rémission de leurs péchés et la palme du martyre. Pendant quatre heures, les armées s'observèrent. Puis, vers dix heures du matin, les archers francs accablèrent de traits l'aile droite de l'ennemi.

Takki ed-Dîn, suivant une ruse cousue de fil blanc, ordonne aux siens de battre en retraite, autrement dit d'attirer l'assaillant pour le couper de ses réserves, afin de l'écraser plus aisément. Ce mouvement, rapidement exécuté, alarma Saladin qui crut que son cousin était en danger et il lui envoya plusieurs de ses bataillons, dégarnissant ainsi son centre. Les Francs, s'apercevant de cela, chargèrent impétueusement le flanc droit du centre et leur infanterie, soutenue par leur cavalerie, enfonça littéralement les contingents de Diarbékir qui s'éparpillèrent dans le plus grand désordre, sans tenter même de se défendre.

Leur épouvante fut telle que certains de ces soldats s'enfuirent jusqu'à Jisr es Sidd, près de Tibériade. D'autres ne s'arrêtèrent qu'à Damas. Tous ceux qui purent être attrapés dans un périmètre assez étendu autour du champ de bataille furent massacrés par la cavalerie franque. La panique dans l'armée musulmane était telle que l'aile droite, qui n'avait pourtant rien à craindre, se dispersa comme poussière au vent devant ceux qu'elle aurait pu facilement anéantir puisqu'ils étaient très éloignés du gros des forces chrétiennes.

Les Francs poursuivirent leur avantage. Ils escaladèrent la colline d'El Aiâdîya, poste de commandement de Saladin, massacrèrent sous la tente du sultan plusieurs de ses officiers, pillant le camp musulman qu'ils détruisirent. Ce pillage devait d'ailleurs assurer leur perte en ce sens que, tenant déjà la victoire entre leurs mains, ils la laissèrent stupidement échapper. Car tandis que les chrétiens accouraient afin d'avoir chacun sa part de butin, Saladin, au milieu de ce désastre, rassembla en hâte ses fuyards en leur criant:
« En avant ! Pour l'Islam ! » Avec cinq mameluks qui constituaient sa seule garde, il traversa plusieurs fois à cheval les rangs ennemis dispersés dans la plaine. Son aile gauche était toujours intacte. Elle avait conservé ses positions, car la charge des Croisés ne l'avait pas affectée. Les Francs avaient perdu leur bel ordre de bataille. Ils se croyaient certains de la victoire et la confusion régnait chez eux. Saladin comprit qu'il pouvait encore tenter sa chance et il sut transformer en une heure sa défaite en victoire. Il massa les troupes qu'il avait réussi à regrouper au pied de la colline d'El Aiâdîya, leur ordonnant de se faire tuer sur place si cela était nécessaire, et il contre-attaqua avec son aile gauche. Son offensive fut si hardiment menée que l'armée chrétienne, attaquée en outre par la garnison d'Acre sortie au même moment, décontenancée, prit la fuite, abandonnant parmi les morts le butin qu'elle avait fait. Seuls, les chevaliers Templiers luttèrent courageusement, et se laissèrent exterminer pour couvrir la retraite des leurs, évitant ainsi par leur sacrifice, qui ne fut consommé que vers le soir, un plus grand désastre. Il y eut d'autres cas d'héroïsme. Il faut particulièrement citer celui de Guy de Lusignan qui, oubliant que Conrad de Montferrat lui avait fermé les portes de Tyr, lui sauva la vie alors qu'il était en péril de mort au milieu d'un parti de cavaliers mameluks s'apprêtant à l'égorger.

Le lendemain chacun compta ses morts. Les pertes étaient lourdes. Somme toute, le résultat de cette bataille était absolument nul pour Saladin comme pour Guy de Lusignan, et remettait tout en question. Les chrétiens avaient eu cinq mille tués. La puanteur de ces cadavres était telle qu'une épidémie se déclara.

 

Siège de Saint-Jean d'Acre
Acre_fortification_Matson_Collection_1933 Ces morts favorisèrent peut-être les chrétiens, car Saladin et ses troupes furent contraints, à cause de l'odeur pestilentielle du champ de bataille, d'aller dresser leur camp un peu plus loin, sur la colline d'El Kharrûba. Les musulmans perdaient ainsi contact avec Acre ce qui, stratégiquement, avantageait les Croisés. En effet, ceux-ci qui, jusqu'alors, n'avaient pas pu investir Acre, isolèrent cette ville entièrement par terre et par mer. « Ils encerclèrent Acre du côté de la terre en appuyant leurs ailes au rivage, tandis que leurs vaisseaux l'assiégeaient par mer. Ils entreprirent de creuser des fossés et élevèrent un mur avec la terre qu'ils retiraient des tranchées. Chaque jour l'avant-garde musulmane leur offrait le combat, mais ils le refusaient dans la crainte que Saladin ne revînt avant qu'ils eussent achevé leur système de défense », lit-on dans le Livre des Deux Jardins.

Ainsi, musulmans et chrétiens allaient être à la fois assiégeants et assiégés, les uns dans Acre, les autres dans la ville qu'ils édifiaient pour se défendre contre Saladin qui, seul, conservait la liberté de ses mouvements.

L'hiver vint, rendant impossibles les opérations militaires. Le 13 octobre 1189, Saladin réunit un conseil de guerre. Il se montra partisan de la lutte à outrance, représentant à ses émirs et à ses alliés qu'il ne fallait pas attendre le retour de la belle saison pour écraser les Francs qui, au printemps, selon des renseignements qu'il tenait pour sûrs, recevraient des renforts considérables.

« Au nom d'Allah, leur dit-il, à qui louanges soient rendues ; salut à son prophète Mahomet... Sachez que l'ennemi de Dieu et le nôtre est entré dans nos États, et qu'il a osé fouler aux pieds la terre de l'Islamisme. Mais, par la grâce et la volonté de Dieu, nous avons vu briller sur nous l'aile de la victoire ; il nous reste bien peu de chose à faire pour que notre triomphe soit définitif. L'ordre du ciel est que nous unissions nos efforts en vue de l'assaut suprême, afin de chasser loin d'ici les nations infidèles, et pour en détruire jusqu'à la moindre trace. Vous savez que nous n'avons de renforts à attendre que de Melek el Adel, qui ne tardera pas à arriver à la tête d'une nouvelle armée. Vous savez aussi que tout délai sera favorable à nos ennemis. Ils attendent des secours réguliers de l'Europe et ils les recevront lorsque la navigation interrompue par l'hiver sera redevenue libre. Je suis donc déterminé à leur livrer bataille. Cependant, que chacun de vous exprime librement son avis sur notre résolution. »

Il était manifeste que les émirs étaient mécontents. Et puis les troupes musulmanes rassemblées autour d'Acre étaient principalement formées de jeunes recrues arabes excellentes pour les razzias, les opérations punitives, mais non point pour des expéditions de longue durée qui les déconcertaient.

L'immobilité devant l'ennemi, les saisons passées sous la tente les amollissaient. Elles ne possédaient pas la cohésion, le désintéressement, l'audace, la discipline d'une armée nationale, et les émirs de l'entourage de Saladin prétendaient même que les pertes qu'elles venaient de subir devant Acre avaient éprouvé leur moral. Ils firent aussi valoir que le sultan devrait se reposer pour rétablir sa santé altérée par les dernières années de la guerre. Que les épidémies qui s'étaient déclarées dans l'armée musulmane par suite de la décomposition des cadavres faisaient chaque jour davantage de victimes. Qu'il y avait lieu d'attendre, sans rien entreprendre, l'arrivée des troupes de Melek el Adel, dont la présence et les conseils seraient utiles dans des circonstances aussi critiques ; ils ajoutèrent encore qu'il fallait sommer les autres princes de l'Orient qui n'étaient pas présents à Acre de venir prendre part à cette guerre sainte et que, avec leur secours, on pourrait résister aux Francs, quand bien même ils auraient reçu les renforts qu'ils attendaient de l'Occident latin. Saladin dut admettre que les raisons de ses émirs étaient pertinentes et que, les deux armées en présence ne pouvant se détruire, cette guerre allait être interminable, épuisante, meurtrière.

Grâce à leur maîtrise de la mer, les Francs chercheraient à réduire la garnison musulmane par la famine tandis qu'ils seraient eux-mêmes harcelés et assiégés par l'armée de Saladin qui les entourait alors qu'ils investissaient la ville. Ainsi, le siège d'Acre, qui commença en septembre 1189 se poursuivit avec des fortunes diverses jusqu'au 13 juillet 1191.
Sources: Saladin le plus pur Héros de l'Islam — d'Albert Champdor — Editions Albin Michel; 1956

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