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Le plus illustre souverain musulman du Moyen-âge

La question de Mossoul
La question de Mossoul Le malheureux Kaîmaz, qui avait défendu les intérêts de Mossoul comme s'ils avaient été les siens, paya de sa personne l'insuccès des négociations de Damas. Dès son retour à Mossoul, il fut dépouillé de sa charge de vizir, de ses biens et de ses femmes, mis aux fers sans plus de procès. Mais il avait de fervents partisans et l'injustice du sultan apparut si évidente que Mossoul fut bientôt à feu et à sang. Les troubles gagnèrent les villes de la province. Ça et là les émirs se rebellèrent. Et le calife de Bagdad lui-même s'empara de l'un des fiefs de Mossoul, faisant ainsi la guerre au sultan de Mossoul en même temps qu'il priait Saladin de lui accorder la paix. Devant l'ampleur de cette révolte et de ses conséquences politiques, le prince de Mossoul, Izz ed-Dîn Masûd, gracia son vizir, lui restitua ses pouvoirs et fit supplicier les émirs qui s'étaient acharnés à perdre Kaîmaz. Ce dernier eut tôt fait de se venger des émirs récalcitrants, de ces roitelets à l'affût des querelles dynastiques et des intrigues ténébreuses des favoris, et pour leur montrer son ire il incendia les domaines de l'un d'entre eux. Celui-ci, Mozaffer ed-Dîn, prince d'Arbela, dépêcha sur-le-champ un courrier à Saladin pour lui demander l'appui de son amitié et de ses armes. Il lui proposait en outre le paiement d'une somme de cinq mille dinars pour contribuer au financement d'une nouvelle expédition contre Mossoul.

Sans tarder, Saladin reprit le chemin de l'Euphrate. Il estima les profits qu'il pouvait tirer des mésententes chroniques entre Mossoul et les sultanats gravitant autour d'elle. Le 25 mai 1185, il était à Harran. Quatre jours plus tard, il fit arrêter l'émir d'Arbela sous le prétexte qu'il avait tenu des propos urticants sur sa personne et celles des Ayyûbides, mais en réalité parce que les cinq mille dinars, tout séduisants qu'ils fussent, n'étaient pas plus réels que l'un de ces mirages dont la région abonde. Il lui retira le gouvernement et les revenus des villes de Harran et d'Édesse, puis, l'or étant peut-être arrivé sur ces entrefaites, il remit l'émir d'Arbela en liberté, le combla d'honneurs et l'attacha à sa fortune.

Il rencontra ensuite à Ras el Aïn un ambassadeur de l'un de ses protégés mésopotamiens qui le prévenait que les différents princes du Roum, de Perse, du Kurdistan, d'Arménie, de Médie, s'inquiétaient de la présence dans la vallée de l'Euphrate des troupes syriennes et qu'ils s'étaient jurés de marcher contre elles à la tête de leurs forces associées si Saladin n'abandonnait pas ses projets contre Mossoul. Ils craignaient que la chute de cette ville ne fût le prélude de l'invasion de leurs territoires. Ces menaces furent sans effet.

Brûlant les étapes, Saladin reparut sous les murs de Mossoul. Izz ed-Dîn Masûd tenta de l'apitoyer. Il envoya vers lui sa mère, accompagnée d'un choix heureux d'adolescentes, afin d'implorer sa clémence et la paix. Saladin se montra galant, combla la délégation féminine de délicates prévenances, lui témoigna son respect, offrit des cadeaux, mais n'accorda rien de ce qu'elle demandait. En vain, la mère du sultan de Mossoul chercha-t-elle à l'émouvoir:
« Nous ne réclamons point, lui dit-elle, la reconnaissance de nos droits sur la Syrie et l'Egypte. Dieu vous a donné ces royaumes. Étendez-en les limites du côté des Francs, qui sont les ennemis de notre religion, mais que l'Euphrate vous serve au moins de frontière à l'orient. Rendez nous les villes de Mésopotamie et permettez que les gouverneurs zengîdes, autrefois vos maîtres et vos bienfaiteurs, règnent paisiblement dans ces régions. »

Saladin fut intraitable. Il renvoya ces dames et fit élever les machines de siège autour de Mossoul. Pour priver d'eau ses habitants, il voulut détourner le cours du Tigre. Ses troupes étaient occupées à ces travaux grandioses lorsqu'un événement imprévu lui fit espérer la possession de l'Arménie.

En juillet 1185, le roi de l'État chrétien d'Arménie mourut. Il fut remplacé sur le trône par l'un de ses officiers nommé Begtimur. Mais le roi de l'Azerbidjan, l'une des plus belles provinces de la Perse, convoitait l'héritage et, traitant Begtimur d'imposteur, il marcha contre Khelat, petit ville arménienne située à la source de l'Euphrate, dans le dessein de destituer Begtimur et de s'approprier ses terres. Begtimur, quoique chrétien, s'adressa à Saladin, en déclarant avec emphase qu'il préférait « lui livrer l'Arménie plutôt que de la voir tomber sous le joug des Perses et être admis au nombre de ses serviteurs. »

Le sultan de Damas fut sensible à cette offre. Devenu l'arbitre des conflits, protecteur des intérêts d'une nuée de petits princes, il entendait utiliser au profit de son œuvre politique toutes ces rivalités providentielles. Aussi expédia-t-il d'urgence dans la capitale arménienne le juriste Aïsa accompagné de scribes afin de coucher sur le papier d'aussi belles propositions et il leva le siège de Mossoul, impatient de recevoir ce nouveau royaume.

Cependant, le roi de l'Azerbidjan l'avait devancé. Il était arrivé avant les ambassadeurs de Saladin aux portes de Khelat et Begtimur, auquel il avait donné l'une de ses filles en mariage, fut contraint de choisir entre son beau-père et Saladin. Celui-ci était encore loin. D'ailleurs, il n'y avait pas à hésiter, le beau-père menaçant de couper la tête du gendre et de réduire le pays en cendres s'il refusait de se soumettre. Aussi Begtimur accorda au roi de l'Azerbidjan tout ce qu'il voulait et lorsque les délégués syriens arrivèrent, il était trop tard:
l'Arménie venait de trouver son maître.

Saladin apprit ceci à Miafarekîn, dont il s'était emparé après de violents combats. Il rebroussa chemin et, pour la troisième fois, il installa ses troupes devant Mossoul. On était alors au milieu de l'été pendant lequel les chaleurs, dans ces régions, sont torrides.

Saladin tomba gravement malade. Son état empira de jour en jour et les médecins accourus à son chevet désespérèrent de le sauver. Ils lui ordonnèrent de se rendre immédiatement à Harran dont le climat tempéré et l'air « salubre pouvaient adoucir sa fin. »

Porté en litière, délirant déjà, il perdit plusieurs fois connaissance en cours de route et son entourage ne croyait pas qu'il arriverait vivant aux portes de la ville. Le bruit de son agonie se répandit aussitôt en Syrie et à Mossoul.

Les gens de Mossoul se réjouirent naturellement et festoyèrent pour célébrer l'événement. Seul, le vizir Kaîmaz songeait opportunément aux intérêts de l'État. Il fit valoir à Izz ed-Dîn Masûd que, loin de partager l'exubérance du menu peuple, il convenait de profiter des dernières clartés du moribond pour lui arracher la signature de la paix.

« Si Saladin meurt, expliqua-t-il à son souverain, les engagements que vous allez prendre n'auront aucune valeur, parce qu'il ne sera pas plutôt enterré que les Ayyûbides s'arracheront son empire. Les frères dévoreront les fils, les cousins accourront eux aussi. Vous pourrez alors profiter de ces querelles familiales pour reprendre ce que vous fûtes contraint de céder sous la pression des nécessités. Si Saladin, ce qui paraît impossible, ne rend pas son âme à Allah, vous trouverez non pas en lui un ennemi acharné à votre perte, mais un allié puissant, dont on aurait tort de méconnaître les mérites. Ainsi, vous êtes certain de conserver ce qui demeure de vos États et vous pro- curerez à vos sujets, las de cette guerre interminable, le repos auquel ils aspirent. »

Ce raisonnement prévalut dans l'esprit du sultan. Il envoya une ambassade à Saladin, chargée de négocier la paix de toute urgence. Saladin, surmontant ses défaillances physiques, la reçut avec fermeté. Il accorda la paix au seuil de la mort, mais à des conditions telles qu'il aurait pu les imposer si, maître de Mossoul, il eût tenu Izz ed-Dîn Masûd dans les fers. Il exigea la capitale du Kurdistan, la Mésopotamie ; il imposa que la souveraineté des Ayyûbides fût reconnue dans les provinces qu'il consentait à laisser sous le contrôle administratif de Mossoul et que la khotba fût prononcée en son nom dans les mosquées de Mossoul. Et Izz ed-Dîn Masûd, qui croyait bien que la mort de Saladin réduirait à néant ces clauses draconiennes, signa cette paix qui faisait de lui un vassal de Damas.

Mais Saladin, autour duquel on ne parlait plus qu'à voix basse, se rétablit peu à peu, au grand ébahissement de ses familiers.

Cependant l'annonce de sa mort avait couru prématurément les pistes caravanières, consternant le peuple syrien. Les fils et les frères pleurèrent le disparu et songèrent à son héritage politique. L'émir de Homs, Nasir ed-Dîn Muhammad, fils du fameux Shirkûh qui avait emporté son jeune neveu réticent sur le chemin de l'Egypte et de la gloire, décida de prendre possession de la Syrie et de se faire proclamer sultan. Il tenta de gagner à sa cause les gouverneurs des principales villes. Il paya cher son imprudence car il fut empoisonné sur l'ordre de Saladin qui confia le gouvernement de Hama à Asad ed-Dîn Shirkûh, petit-fils de son oncle, âgé de douze ans.

Les historiens arabes rapportent que Saladin l'aima beaucoup. Un jour, l'ayant interrogé sur ses études, et principalement sur ses connaissances coraniques, cet enfant lui répondit:
« Seigneur, j'en suis à ce passage où il est écrit que ceux qui pillent les richesses des orphelins sont dévorés par un feu cruel qui les consumera dans ce monde en attendant qu'ils soient brûlés en enfer. » Ils ajoutent que Saladin sourit et feignit de ne pas comprendre que le jeune Shirkûh exprimait ainsi l'opinion de tous ceux qui pensaient que la fortune politique de Saladin avait été volée au fils de Nûr ed-Dîn.

 

Le 23 mai 1186 Saladin rentrait à Damas
Maître d'Alep dont il confia l'administration à son fils El Melek ez Zaher, de Mossoul, de la Mésopotamie, de la Syrie et de l'Egypte, il était plus puissant que jamais.

Le vainqueur fut reçu dans l'allégresse générale. Il avait rendu sa force à l'Islam. Un groupe d'États arabes entourait aux trois quarts le royaume latin de Jérusalem et désormais Saladin, artisan de cette œuvre, pouvait envisager avec sérénité l'avenir, achever l'édification de cet empire qui s'étendait des rives du Nil jusqu'à celles du Tigre en portant le coup de grâce aux Étals francs, déjà ébranlés par les rivalités de ses princes qui, obstinément aveugles, ne voulaient pas voir la terre se dérober sous leurs pas.

Les énergies de l'empire musulman vont être mobilisées, les volontés vont s'unir dans la plus sanglante des guerres saintes, auprès de laquelle les précédentes campagnes de Saladin feront figure de promenades militaires.

Une lutte, qui peut être considérée comme la préface des luttes futures entre l'Islam et l'Occident, va commencer entre deux mondes, impitoyable de part et d'autre.
Sources: Saladin le plus pur Héros de l'Islam — d'Albert Champdor — Editions Albin Michel; 1956

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