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Le plus illustre souverain musulman du Moyen-âge

Renaud de Châtillon, le seigneur de Kérak
Renaud de Chatillon Kérak apparaît déjà dans les textes bibliques mais ce furent les croisés qui lui conférèrent sa puissance. Renaud de Châtillon reçut avec cette forteresse la mission de défendre la principauté d'Outre-Jourdain.

Après avoir conquis Jérusalem en 1099 alors que l'occupation de la Palestine restait encore largement à réaliser, des chevaliers de la première croisade partirent en chevauchée de reconnaissance vers de nouveaux territoires. À l'est du Jourdain se trouvait une immense contrée d'apparence désertique, peuplée de tribus bédouines, qu'il était urgent de connaître et de contrôler afin d'éviter les dangereuses et perpétuelles razzias qui, si souvent, mettaient en péril l'existence des populations et des biens. Sans vouloir les soumettre de façon absolue, les Francs se préoccupaient de leur imposer le respect du nouveau royaume et d'éviter qu'elles ne se rallient à leurs puissants voisins. Ce fief à conquérir allait devenir la principauté d'Outre-Jourdain.

Les raisons de cette conquête sont multiples. On pourrait penser que c'est la soif d'aventures, de grands espaces ou bien l'appel du désert qui la justifia. Ce serait mal connaître les actions des croisés qui, trop peu nombreux, durent toujours agir avec précaution et stratégie pour conserver ce qu'ils avaient si difficilement acquis. C'est donc pour des raisons plus sérieuses qu'eut lieu cette nouvelle chevauchée. Elle répondit, peut-être, à une demande de certaines populations bédouines qui, dans les zones de Madaba et de Kérak étaient en large majorité chrétiennes. Cependant, ce n'est pas là non plus qu'il faut voir les motifs profonds de cette action. Celle-ci était d'abord d'ordre militaire:
Il s'agissait de couper en deux les forces musulmanes, celle des Fatimides du Caire en Égypte et celles des Turcs de Damas, et d'empêcher ainsi une réunion qui aurait pu être fatale aux nouveaux arrivants.

L'intérêt de cette conquête était aussi économique:
Se rendre maître du sol de l'actuelle Jordanie signifiait contrôler la principale route commerciale qui, venant du sud, de l'Arabie, du Yémen et de l'Égypte, de la mer Rouge et à travers elle de l'Inde, faisait monter vers les ports du Levant les riches produits de l'Orient. Cette route était parcourue chaque année par des caravanes constituées parfois de milliers de chameaux. Pour assurer leur sécurité, on exigeait d'elles un important tribut qui assurait la majeure partie des revenus dont avait tant besoin le royaume naissant. Ceux-ci étaient augmentés des lourdes taxes perçues sur la Derb al-Hadj, la route du pèlerinage que parcouraient chaque année d'innombrables pieux musulmans se rendant aux villes saintes de l'islam:
La Mecque et Médine.

De l'histoire de la nouvelle principauté d'Outre-Jourdain nous savons peu de chose. Romain du Puy avait été en 1118 le premier seigneur de Montréal. Convaincu de trahison, il avait été remplacé avant 1128 par Payen, dit le Bouteiller parce qu'il était l'échanson du roi. Ce fut lui qui, pour compléter l'œuvre de ses prédécesseurs, construisit en 1142, beaucoup plus au nord, à Kérak, dans un site autrement formidable bien plus rapproché de Jérusalem, un non moins immense château dans une oasis du pays de Moab, de biblique mémoire.

La grande route du commerce et du Hadj passait sous les hauteurs abruptes qui portaient cette merveilleuse place de guerre. On la nomma « château de la Pierre du Désert », Petra deserti, en souvenir de son antique voisine, Rabba, l'ancienne capitale des Moabites. Mais c'est surtout sous le nom de Karak, c'est-à-dire « le château », qu'elle entra dans l'histoire. Pour la distinguer de ses homonymes, on l'appela le Krak de Moab ou simplement le Krak. Elle devint bientôt la clé de voûte de cette principauté.

 

Un château réputé imprenable
L'ancienne cité dont on parle fréquemment déjà dans la Bible et aux époques romaine et byzantine, n'avait jamais atteint la puissance que lui donnèrent les croisés. Forts de leurs nouvelles techniques acquises en Antiochène et de la science des architectes orientaux, ils construisirent une muraille immense qui enserra dans ses flancs la ville et le château, leur donnant une capacité de résistance inégalée. Séparé de la ville par un fossé artificiel d'une trentaine de mètres de large creusé dans la roche, le château, élevé sur le piton rocheux, était à lui seul une véritable prouesse architecturale ainsi qu'en témoignent les vestiges qui subsistent encore aujourd'hui et que peuvent parcourir les touristes. Pour asseoir les puissantes murailles sur cette arête saillante, les maçons durent bâtir plus de dix niveaux artificiels, donnant au soubassement l'apparence d'un authentique labyrinthe éclairé jusqu'au plus profond de ses entrailles par d'étroits puits de lumière. Au-delà de la muraille, le terrain qui descend en pente très raide était recouvert d'un glacis soigneusement appareillé qui en rendait l'escalade impossible.

Quelques années plus tard, en 1161, la seigneurie d'Outre-Jourdain étant retombée entre ses mains, Baudouin III, qui sentait la nécessité de la placer sous l'autorité directe d'un chef militaire, la donna à Philippe de Milly en échange de son fief de Naplouse. Quand Philippe de Milly, vers 1167, entra dans l'ordre du Temple, sa fille Étiennette hérita de la seigneurie, aux revenus considérables grâce aux péages, à l'indigo, au baume, au vin et au sucre de canne, et aux riches moissons du plateau de Moab qui fournissaient comme aujourd'hui une énorme quantité de blé.

Or, depuis quelque temps, cette principauté était en péril extrême du fait de l'arrivée au pouvoir de Saladin. Celui-ci, succédant au grand Nur el-Din, avait réuni sous son autorité les forces musulmanes de Syrie et d'Égypte et voulait mettre fin à cette baronnie pour pouvoir circuler librement entre les deux parties de ses États et réduire par ce moyen les établissements latins de Syrie et de Palestine. On avait vu ainsi l'émir venir assiéger pour la première fois Montréal en 1172. Cette ascension rendait improbable le maintien de l'autorité franque sur cette région, essentielle pourtant à sa sécurité. Pour la conserver, il lui fallait un maître à sa hauteur. Or, dans les derniers mois de l'an 1174, le deuxième mari d'Étiennette, Miles de Plancy, sénéchal du royaume, périssait à Saint Jean d'Acre et laissait vacante la défense active du fief.

L'heure était trop grave pour qu'une baronnie si importante, la plus importante du royaume à cette époque, exposée à tout moment aux attaques de l'infatigable Saladin, demeurât privée d'un bras expérimenté pour la défendre. Or c'est à ce moment qu'après une longue captivité Renaud de Châtillon revint à Jérusalem. Le roi ordonna que, comme Renaud avait brillamment gardé la terre d'Antioche, et qu'il était bon chevalier, on lui donnât la dame du Krak comme femme avec la principauté. En ces temps terribles, les chevaliers périssaient en si grand nombre que presque toutes les jeunes femmes de la croisade, reines ou princesses de Terre sainte, avant d'atteindre la trentaine, en étaient à leur second, à leur troisième, voire à leur quatrième époux. C'est ainsi qu'en épousant Étiennette de Milly en l'an 1177, Renaud de Châtillon devint son troisième mari, régnant sur l'Outre-Jourdain.

Fils cadet d'un pauvre seigneur de Châtillon Coligny près de Gien, Renaud avait dû faire partie trente ans plus tôt des hommes de la seconde croisade. Il était venu en Terre sainte davantage en quête d'aventures et de preux exploits que pour des motivations religieuses. Par d'extraordinaires circonstances, il devint prince d'Antioche avant d'être retenu prisonnier près d'Alep environ seize années, détention qu'il mit à profit pour apprendre à connaître la langue et la coutume de ceux qu'il venait combattre.

Comme nul pouvoir authentique n'existait à Jérusalem en ce moment, on avait le plus pressant besoin de son bras redoutable contre les incessantes attaques de Saladin, si bien que le petit roi et ses conseillers n'osèrent que rarement lui adresser des remontrances. Il se considéra de suite comme à peu près indépendant, n'agissant qu'à sa guise, ne s'estimant soumis à aucune loi, engagé par aucun traité. Ainsi, pendant dix ans, Renaud mena la vie dure aux forces de l'islam. Il tenta en 1183 par voie de mer une expédition fantastique à l'assaut des cités saintes de l'islam, La Mecque et Médine, faisant frémir d'effroi le monde musulman. Pendant plus d'un an son expédition pilla toutes les cités des bords de la mer Rouge jusqu'au Yémen et à Aden, mais ne parvint pas à prendre ces villes. Pour se venger, Saladin en personne vint assiéger le Krak mais tous les efforts des Sarrasins, dit le chroniqueur arabe Kemal ed-Din, avaient été paralysés par la profondeur des gigantesques fossés de Kérak. C'est au cours de ce siège le 22 novembre 1183 qu'eurent lieu les épousailles solennelles du jeune prince Onfroy IV de Toron, beau-fils de Renaud, avec Élisabeth, la seconde fille du roi Amaury. L'intrépide Renaud n'avait pas hésité à faire célébrer joyeusement ces fêtes nuptiales, bien que ses espions lui eussent annoncé l'arrivée de la formidable armée ennemie. Apprenant l'arrivée du sultan, la princesse Étiennette, gardienne des antiques traditions de la courtoisie, lui fit porter des plats du festin. Saladin en retour tint à saluer les jeunes époux et demanda dans quelle tour ils se trouvaient afin que nul mal ne leur arrivât et que nulle flèche ne les atteignit. Quel chevaleresque épisode… s'il est authentique !

Un fait est certain:
C'est que malgré un terrible siège, Kérak résista. L'année suivante, Saladin attaqua de nouveau le Krak ; cette fois encore l'attaque fut d'une violence inouïe. L'émir fit, dit-on, battre les murailles de la ville, trois semaines durant, avec quatorze mangonneaux, mais dut se retirer une nouvelle fois à l'annonce de l'arrivée imminente d'une armée de secours. Le cadi El Fadhel décrit Kérak avec horreur:
« Kérak est l'angoisse qui étreint la gorge, la poussière qui obscurcit la vue, l'obstacle qui étrangle les espérances... »

Tout à la fin de l'an 1186, à la suite d'une entrevue avec le roi Guy de Lusignan, Saladin offrit de prolonger pour trois ans la trêve qui allait expirer à Pâques. Guy s'empressa d'accepter cette proposition tant la faiblesse du royaume était grande. Mais presque au même moment une nouvelle agression de Renaud, razziant une caravane, vint mettre à néant tous les avantages d'une trêve inespérée et amena avec Saladin une brouille aussi affreuse que définitive. Le sultan apprenant que sa propre sœur avait été capturée par Renaud lors de ce coup de force, jura de tuer celui-ci de sa propre main. Aux demandes du sultan comme du roi qui attendaient de lui qu'il rendît sa prise, Renaud répondit qu'il était seigneur de sa terre, comme le roi l'était de la sienne, et que pour lui il ne pouvait y avoir de trêve véritable avec les Sarrasins.

Dès ce moment, Saladin prépara son armée, qui était au faîte de sa puissance et, après une courte campagne qui débuta une nouvelle fois par une tentative infructueuse de prendre Kérak, défit complètement le 4 juillet 1187 la fine fleur de la chevalerie franque aux Cornes de Hattin, près de Tibériade, après un combat de titans dont l'issue avait longtemps oscillé et qui eût pu être différente. « L'année 583 de l'hégire (1187), écrit Imad ed-Din, l'année de la défaite de Hattin, de la conquête du littoral fut la plus heureuse pour l'islam... »

 

Saladin, généreux et implacable
Au soir de la bataille, Saladin fit défiler devant lui ses prisonniers. Quant au prince de Kérak, prisonnier lui aussi, on se rappelle que Saladin avait promis de ne pas lui pardonner, mais de verser son sang et de le faire disparaître du monde des vivants. Une tradition latine incertaine raconte que, se trouvant devant Renaud, Saladin lui aurait demandé ce qu'il aurait fait de lui s'il avait été à sa place, et que Renaud ayant répondu qu'il lui aurait coupé la tête, Saladin le décapita sur l'instant de sa propre épée.

Ainsi périt, à l'âge d'au moins soixante ans, l'illustre Renaud de Châtillon, ex-prince d'Antioche, seigneur de la terre d'Outre-Jourdain, de la main du plus fameux des Sarrasins. Ce chevalier sans peur, sinon sans reproche, était l'une des plus éclatantes personnalités du courage aventureux au pays de Terre sainte.

Dans les semaines qui suivirent, Saladin réduisit à néant les cités franques. Il occupa Jérusalem, la ville royale, la Ville sainte, qui ouvrit ses portes le vendredi 20 octobre 1187. Il y fit venir aussitôt sa sœur, celle qui avait été la prisonnière de Renaud, accompagnée d'un grand nombre de princes et seigneurs défaits à Hattin ainsi qu'Étiennette de Milly, la veuve de Renaud. Le sultan généreux rendit sa liberté à cette vaillante femme et à son fils Onfroy à la condition qu'elle obtienne la reddition des forteresses de Kérak et de Montréal dont elle était la suzeraine. Lorsqu'Étiennette se présenta devant Kérak, elle s'opposa à un refus violent des habitants qui, en dignes fils de Renaud, préféraient la lutte à la reddition. Repoussée par eux, elle revint humiliée et se retira à Tyr, mais auparavant, elle remit son fils prisonnier au sultan qui lui promit de le lui rendre lorsque les places se soumettraient.

En tenant Onfroy prisonnier, le sultan espérait obtenir la capitulation des deux puissantes forteresses que jamais il n'avait pu prendre malgré tous ses efforts et dont l'occupation devait le rendre maître de tout l'intérieur du pays et permettre de rejeter définitivement les chrétiens sur le littoral. Ses espoirs ne furent pas vains. Les vaillants défenseurs de Kérak, privés de tout espoir de secours extérieur, réduits à la famine, furent obligés de se rendre en novembre 1188 à El-Malek el-Adel, le frère de Saladin. L'année suivante, ce fut au tour de Montréal assiégé depuis plus de deux ans de tomber. La belle forteresse d'Arabie Pétrée ayant épuisé ses vivres, ouvrit ses portes au même Malek qui fit de suite remettre Onfroy en liberté en le renvoyant à sa mère. Les autres forteresses chrétiennes installées sur la voie Royale ne tardèrent pas à se soumettre.

Il faut rendre grâce à Saladin du fait que, impressionné par tant de courage et sans doute heureux de cette issue victorieuse, il rendit leur liberté aux assiégés qui purent rejoindre libres les villes franques du littoral. Il ne resta dès lors plus rien de la belle principauté de Renaud de Châtillon qui avait durant tant d'années si héroïquement défendu le royaume. C'en était définitivement fini de la possession franque de Transjordanie. Même si les croisades continuèrent encore après ce terrible revers – et les Francs reprirent des cités du littoral – plus jamais ils ne pourront reconquérir ces territoires.

Dans son Chant de Victoire, Imad ed-Din al-Isfahani pouvait déclarer:
« Kérak s'est rendue, c'est cette forteresse dont le maître insolent se flattait d'envahir le Hedjaz et tendait ses filets impurs sur le passage des pèlerins de La Mecque. L'année précédente, nous lui avions versé un breuvage mortel, nous sommes aujourd'hui les maîtres de la place où il comptait se retrancher. L'infidèle est contraint de s'incliner devant l'islam et la conquête de cette demeure complète la sécurité de sa maison sainte. »
Sources Clio Texte de: Christian Marquant Directeur du Centre international d'histoire religieuse (CIHR)

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