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Les Croisades, les possessions des Ordres Militaires en Orient

Les Rois de Jérusalem

Division du Royaume de Jérusalem
Comme j'entreprends de décrire ici les suites, l'histoire et les généalogies des rois de Jérusalem, comme aussi des princes et des grands seigneurs qui ont possédé divers Etats en ce royaume, ou qui s'y sont habitués, il semble nécessaire, avant que d'entrer d'abord dans mon sujet, de donner un léger crayon de ces nouvelles conquêtes, afin qu'ayant représenté les provinces et les places qui ont servi comme de théâtre à leur valeur, je puisse donner quelque ordre à tout cet ouvrage, en réduisant chaque seigneurie particulière sous les générales.

Ca a été une maxime et une politique pratiquées de tout temps par ceux qui ont entrepris de grandes conquêtes, d'en faire part aux compagnons de leurs fortunes, et aux soldats qui les avaient suivis dans leurs expéditions militaires; et véritablement il était juste qu'ayant partagé avec eux les périls et les fatigues qui accompagnent ordinairement les guerres, les uns et les autres recueillissent le fruit des victoires et des avantages auxquels ils avoient contribué par leurs armes ; ce qui s'est observé particulièrement dans les entreprises qui ont été faites par ceux qui étaient en quelque manière égaux en dignité et en condition. Car, comme ils ne cédaient les uns aux autres que dans la subordination du commandement, il était de l'équité qu'ils partageassent ensemble avec une espèce d'égalité les places et les provinces conquises. D'autre part, comme l'indépendance cause ordinairement l'anarchie et la confusion, jette la division entre les princes égaux en dignité et en naissance, et donne les moyens à leurs ennemis communs de les attaquer avec plus de succès, les conquérants se sont choisi des souverains; et, comme ils se sont soumis volontairement aux hommages et aux services militaires envers eux, ainsi les souverains de leur côté se sont obligés de secourir de leurs forces leurs vassaux, lorsqu'ils seraient attaquez par leurs ennemis.
C'est ce qui s'est pratiqué dans la conquête du royaume de Jérusalem et dans celle de l'empire de Constantinople par les Français.

Les auteurs remarquent que celle du royaume de Jérusalem fut entreprise par divers princes et seigneurs particuliers qui, s'étant faits chefs de quelque nombre de troupes, conspirèrent tous à une même fin, qui était de délivrer la terre sainte des mains des infidèles; mais l'expérience de quelques divisions qui survinrent entre eux dans les commencements leur fit connaitre qu'ils ne pourraient pas subsister longtemps dans ces terres éloignées s'ils ne se choisissaient un général à qui ils dussent obéir tous : c'est ce qui les porta, après la prise de la ville de Jérusalem, d'élire Godefroy de Bouillon pour souverain, s'étant obligé de le servir [lui] et ses successeurs, dans leurs guerres, et de leur faire hommage, à cause des terres qui leur échurent en partage, comme l'on avait coutume d'en user en France.

Par ce partage le royaume de Jérusalem fut divisé en quatre principautés ou baronnies, savoir, la seigneurie de Jérusalem, le comté de Tripoli, la principauté d'Antioche, et le comté d'Edesse. Les possesseurs de ces quatre baronnies avaient droit d'avoir un connétable, un maréchal, et cotte prérogative qu'ils ne pouvaient être jugés de leurs corps, de leurs fiefs et de leur honneur, c'est-à-dire en choses qui regardaient leurs baronnies, que par leurs pairs, auxquels aucuns ajoutent le connétable et le maréchal du royaume.

La baronnie de Jérusalem fut laissée au roi comme la principale, d'où elle est appelée ordinairement par Albert d'Aix et Guillaume de Tyr, Regnum, «  le royaume  », Elle commençait à un petit ruisseau qui est entre Gibelet (Jbeil, Byblos) et Barut (Beyrouth), villes maritimes de la Phénicie, et finissait au désert, qui est au-delà de Darun, du côté de l'Egypte. Elle comprenait les villes de Jérusalem, de Naples (Naplouse), d'Acre et de Tyr (Tyrus, aujourd'hui Sur ou Arsur), et quelques autres places, bourgs et villages, qui appartenaient immédiatement au roi, comme de son domaine. Outre cela le roi y avait plusieurs seigneurs qui lui étaient vassaux, savoir : quatre barons principaux, qui étaient les comtes de Japhe (Jaffa) et d'Ascalon (Ashkelon), desquels dépendaient les seigneurs de Rame (Ramla), de Mirabel et d'Ibelin ; les princes de Galilée ; les seigneurs de Sajette, desquels les seigneurs de Césarée et de Bethsan ou Bessan, relevaient ; et les seigneurs de Crac et de Montréal. Tous ces seigneurs avaient cour, coins, c'est-à-dire droit de monnaie et justice, qui est ce que l'on appelait hante cour. Les seigneurs de Rame (Ramla), d'Ibelin, de Bessan, de Saint-Abraham, de Blanche-garde, d'Arsur, du Château pèlerin, de Cayphas (Haifa), de Caimont, de Scandélion, de Sur (Tyrus, aujourd'hui Sur ou Arsur), de Thoron, de Belinas, de Barut (Beyrouth), et quelques autres, qui tous étaient dans l'étendue de la baronnie de Jérusalem, avaient encore les mêmes privilèges.

Les comtes de Japhe (Jaffa) dévoient, à cause de Japhe (Jaffa), vingt-cinq chevaliers, et autant à cause d'Ascalon (Ashkelon); quarante à cause de Rame (Ramla) et de Mirabel, et dix à cause d'Ibelin. (Mirabel, Majdal Yaba, au nord de Ramla et à l'est de Jaffa)

Les princes de Galilée devaient cent chevaliers, savoir, soixante à cause de la terre en deçà du Jourdain et quarante pour celle qui est au-delà.

Les seigneurs de Sajette (Sidon ou Saïda) devaient, à cause de Sajette et de Beaufort, soixante chevaliers; à cause de Césarée (Césarée, en Israël), vingt-cinq, et quinze à cause de Bethsan (Beit Shéan ou Scythopolis).

Les seigneurs du Crac dévoient, à cause du Crac et de Montréal, quarante chevaliers, et vingt à cause de Saint-Abraham.

La seigneurie du comte Joscelin, c'est-à-dire de Joscelin III, comte d'Edesse, dont le père avait été dépossédé de son comté par les infidèles, devait vingt-quatre chevaliers, tant à cause des châteaux du Roy et de Montfort que pour d'autres seigneuries. (La ville de Sanlurfa (Urfa la Glorieuse), plus simplement appelée Urfa, n'est autre que l'ancienne Edesse)

L'évêque de Saint-Georges de Lidde (près de Joppé) devait dix chevaliers ; l'archevêque de Nazareth, six ; le Thoron (Tibnin), quinze ; le Maron, trois, et ainsi du reste.

La cité de Jérusalem, à cause des vassaux qui en dépendaient immédiatement, devait quarante-trois chevaliers ; la ville de Naples (Naplouse), vingt-cinq ; la cité d'Acre (Saint-Jean-d'Acre), soixante-douze, et celle de Sur, vingt-huit.

Les églises et les bourgeois des villes dévoient encore certain nombre de sergents ou de gens de pied, que le livre des Assises fait monter, en la baronnie de Jérusalem, à 5.075, comme celui des chevaliers à 670, ne s'accordant pas avec Sanudo, qui ne compte que 518 chevaliers et 4.775 sergents.

La seconde baronnie du royaume de Jérusalem était le comté de Tripoli, qui commençait au ruisseau d'entre Gibelet (Jbeil, Byblos) et Barut (Beyrouth), et finissait à un autre qui est entre Maraclée et Valenie, villes maritimes, et qui coule au-dessous du château de Margat.

La troisième baronnie était la principauté d'Antioche, qui comprenait toute cette étendue de pays qui est depuis le ruisseau dont je viens de parler, et qui coule sous Margat, à la ville de Tharse en Cilicie, du côté de l'occident.

La quatrième était le comté d'Edesse ou de Rohas, situé au pays des Mèdes, qui commençait à la forêt de Marrins ou Marhit, et s'étendait du côté de l'orient au-delà de l'Euphrate, et contenait plusieurs villes et châteaux.

Toutes ces baronnies avaient semblablement leurs vassaux qui devaient le service militaire, comme je viens de remarquer de celle de Jérusalem. Et ordinairement les barons ne se contentaient pas d'aller trouver le roi, dans les occasions de guerre, avec le seul nombre des chevaliers et des sergents qu'ils étaient obligés de lui fournir, mais chacun s'efforçait de lui en conduire un plus grand, selon la puissance de leurs facultés et la force de leurs seigneuries.

 

Godefroy de Bouillon
Godefroy de Bouillon, duc de la basse Lorraine, seigneur du château de Bouillon, en suite de la prise de la ville de Jérusalem par les chrétiens le vendredi 15e jour de juillet, l'an 1099, en fut élu seigneur et prince huit jours après. Il refusa le titre de roi, qui lui fut déféré par les barons d'un consentement universel, n'ayant pas voulu porter la couronne royale en un lieu où le Sauveur du monde avait été couronné d'épines, quoiqu'Orderic Vital et quelques autres disent le contraire.

[Ekkehard, auteur contemporain, appelle Godefroi duc : «  anno MC, sub Godefrido duce Ierosolymitanam ecclesiam defensante ...  » Enfin, ce qui semble prouver d'une manière péremptoire que Godefroi n'avait pas pris le titre de roi, c'est qu'il n'est pas compté parmi les rois de Jérusalem. Baudouin Ier, Baudouin II, Foulques, etc., s'intitulent toujours dans leurs diplômes, 1e, 2e, 3e roi des Latins de Jérusalem, et, quand ils parlent du fondateur de ce royaume, ils ne l'appellent que le duc Godefroi. Mais ce duc n'en était pas moins regardé comme le souverain du royaume de Jérusalem. Tancrède, prince de Galilée, dans un acte de 1001, le qualifie de «  prince sérénissime de tout l'Orient;  » et dit que son frère Baudouin lui succéda «  au royaume d'Asie.  »]

Il était fils d'Eustache, IIe du nom, comte de Boulogne, et de Ide, fille de Godefroy II, duc de la basse Lorraine, et petit-fils d'Eustache Ie, comte de Boulogne, qui épousa Mahaut, fille de Lambert, comte de Louvain. Il mourut sans alliance le 18e jour d'aout l'an 1100 (1), ayant gouverné cet état un an un mois et deux jours, et fut inhumé en la ville de Jérusalem, en l'église du Saint-Sépulcre, sous le mont du Calvaire, où Notre-Seigneur souffrit la passion, et où ses successeurs furent depuis inhumés. On lui dressa cette épitaphe, qui se voit en la chapelle du saint mont de Calvaire :

HIC IACET INCLITVS DVX GODEFRIDVS DE BVLLON;
QVI TOTAM ISTAM TERRAM ACQVISIVIT CVLTVI CHRISTIANO;
CV1VS ANIMA REGNET CVM CHRISTO. AMEN.

Ou cette autre, qui est rapportée par Reineccius :

FRANCORVM GENTIS, SION LOCA SANCTA PETENTIS, MIRIFICVM SYDVS DVX HIC RECVBAT GODEFRIDVS AEGYPTI TERROR, ARABVM FVGA, PERSIDIS ERROR;
REX LICET ELECTVS, REX NOLVIT INTITVLARI, NEC DIADEMARI, SED SVB CHRISTO FAMVLARI. HVIVS ERAT CVRA, SVA SION REDDERE IVRA, CATHOLICEQVE SEQVI PIA DOGMATA IVRIS ET EQVI, TOTVM SCHISMA TERI CIRCA SE IVSQVE FOVERI;
ET SIC CVM SVPERIS POTVIT DIADEMA MERERI, MILITAE SPECVLVM, POPVLI VIGOR, ANCHORA CLERI. HVIC VIRTVTE PARI FRATER DATVR ASSOCIARI, BALDVIN INSIGNIS, GENTILIBVS ET FERVS IGNIS.

[Godefroi de Bouillon avait établi, pour la police de son nouveau royaume, deux cours de justice : la haute cour, pour les seigneurs, présidée par le roi; la basse-cour, pour les bourgeois, présidée par un vicomte. Il avait fait aussi rédiger un code de lois ou de coutumes qui est devenu célèbre sous le nom d'Assises de Jérusalem; mais cette première rédaction fut modifiée peu à peu jusqu'à celle qui fut exécutée par Jean d'Ibelin, vers le milieu du XIIIe siècle, et qui est restée le texte définitif, du moins pour les assises de la haute cour.]

 

Baudouin Ie
Baudouin, comte d'Edesse, fut appelé à la succession du royaume de Jérusalem après la mort du duc Godefroy, son frère, et en fut couronné roi solennellement en l'église de Bethléem par Daimbert, patriarche de Jérusalem, le jour de Noël, et non pas le jour de la Pentecôte, comme l'a écrit (Conrad Usperg)), l'an 1101 (1); ayant été le premier qui prit ce titre, comme il témoigne lui-même en ses patentes, et n'ayant pas voulu recevoir la couronne en la ville de Jérusalem pour la même raison qui avait porté son frère à la refuser.
1. L'an 1100, selon notre manière de compter. (L'Art de vérifier les dates: les Rois de Jérusalem). Guillaume de Tyr semble commencer l'année à Noël.

Il mourut le 16e jour du mois de mars, l'an 1119 (2), selon notre façon de compter, en un lieu appelé Laris (3), au retour de la guerre qu'il fit dans l'Egypte, après avoir régné dix-huit ans et trois mois.
2. En 1118 (L'Art de vérifier les dates)
3. Ville maritime, située dans le désert, entre l'Egypte et la Syrie (aujourd(hui El-Arisch).

Son corps fut apporté en la ville de Jérusalem le jour de Pâques fleuries, et fut inhumé auprès de son frère sous le Calvaire, au lieu appelé Golgotha, où cette épitaphe lui fut dressée, qui est rapportée par l'auteur du Lignage d'outre-mer et autres :

REX BALDEWINUS, JUDAS ALTER MACHABEUS, SPES PATRIAE, VIGOR ECCLESIAE, VIRTUS UTRIUSQUE:
QUEM FORMIDABANT, CUI DONA, TRIBUTA FEREBANT CEDAR ET ÆGYPTUS, DAN AC HOMICIDA DAMASCUS, PROH DOLOR! IN MODICO CLAUDITUR HOC TUMULO. (4)

4. Cette épitaphe est celle de Godefroi ayant été rapportées par les divers voyageurs avec quelques différences dans la disposition des lignes, l'orthographe est même la nature de certains mots, nous avons cru devoir les reproduire telles que les a données Du Cange, mais non, comme lui en caractères d'inscription, puisque nous ne pouvons établir quelle leçon est la représentation fidèle des épitaphes originales maintenant détruites

Il fut marié trois fois, la première avec une dame nommée par Albert d'Aix Godwere, par Guillaume, archevêque de Tyr, Gutueve, et par Orderic Vital [et Guillaume de Jumièges], Godehilde. Elle était fille de Raoul, IIe du nom, seigneur de Toëny et de Conches, porte-enseigne de Normandie, et d'Elisabeth, fille de Simon, comte de Montfort, et petite fille de Roger, seigneur de Toëny, qui tirait son extraction de Malahulce, oncle de Rollo, premier duc de Normandie. Elle avait épousé premièrement Robert de Beaumont, comte de Meulant, duquel ayant été séparée, elle fut conjointe avec Baudouin, qu'elle accompagna en son voyage de la terre sainte, où elle mourut, avant que les nôtres arrivassent à Antioche, des grandes fatigues du voyage, en la ville de Marèse, où elle fut inhumée. Albert d'Aix et Guillaume de Tyr l'ont estimée Anglaise d'origine, peut-être parce qu'elle était sujette du roi d'Angleterre, à qui la Normandie appartenait. Baudouin étant devenu ensuite comte d'Edesse, Taphnuz, l'un des principaux seigneurs d'Arménie, lui donna en mariage sa fille, dont le nom n'est pas exprimé dans les auteurs [Sébastien Paoli la nomme Arda, sans citer aucune autorité], avec soixante mille bezans de dot, outre toutes les forteresses qu'il possédait, dont il l'institua son héritier. Il la quitta vers l'an 1105, et l'obligea de s'enfermer au monastère de Sainte-Anne de Jérusalem et d'y prendre l'habit de religieuse. Les raisons qui le portèrent à ce divorce sont rapportées par Guibert et par l'archevêque de Tyr, qui semblent l'en blâmer. Le dernier écrit qu'elle s'évada de ce monastère sous prétexte d'aller visiter ses parents à Constantinople, où elle s'abandonna à tous venants, sans aucun respect de sa dignité royale.

Quelque temps après, savoir l'an 1114, il épousa en troisièmes noces Adèle, nièce [ou fille] de Boniface, marquis de Montferrat, pour lors veuve de Roger, comte de Sicile, qui lui apporta de grands trésors, en vue desquels il contracta cette alliance contre toutes les formes, sa femme étant encore vivante. Il la quitta pareillement incontinent après, Arnoul, patriarche de Jérusalem, l'ayant obligé à s'en séparer, en suite de l'ordre qu'il en avait reçue du pape : ce qu'il fit solennellement en l'église de Sainte-Croix d'Acre. Quelques-uns écrivent qu'il la quitta, sous prétexte qu'elle avait les parties propres à la génération rongées d'un chancre. Elle se retira en Sicile, l'an 1117, et mourut l'année suivante incontinent après son mari, et fut inhumée en l'église cathédrale de Pacte où se voit son épitaphe.

Il ne laissa point d'enfants de ses trois femmes, quoique Orderic Vital, lui donne une fille, qu'il confond avec la fille de Baudouin II.

[Baudouin Ier est qualifié dans certains actes de roi de Babylone et d'Asie. En 1101, il s'empara d'Assur et de Césarée; en 1101, il possédait, outre Jérusalem et ces deux villes, Bethléem, Joppé, Nicopolis ou Emmaüs, le mont Thabor, Hébron, Tibériade. Il y ajouta Acre et Accaron (Tyr ou Sur), peu avant son troisième mariage avec Adèle, et, vers le même temps, rendit Ascalon tributaire des chrétiens; mais, à ce qu'il paraît, cet assujettissement ne fut que temporaire. Libéral envers l'Eglise, il confirma et augmenta les privilèges du Saint-Sépulcre et de l'ordre naissant des Hospitaliers. A l'église du Saint-Sauveur, sur le mont Thabor, il fit don de trente-trois casaux, dont plusieurs étaient encore au pouvoir des Turcs.]

 

Baudouin II
Baudouin, IIe du nom, comte d'Edesse, surnommé de Bourg, parce qu'il était seigneur de ce lieu, en Rethelois, et d'Aiguillon ou Aculeus, et par Romuald, archevêque de Saterne, de Rubaia, sans que j'en sache la raison, fils d'Hugues, comte de Rethel et de Mélissende de Montlhéry, fut élu roi de Jérusalem, le jour même de la mort du roi Baudouin Ier, duquel il était proche parent [cognatus], si nous en croyons l'auteur de l'Histoire des comtes d'Anjou [gennanus, selon Guibert de Nogent; consanguineus, dans Guillaume de Tyr]. Il fut ensuite couronné solennellement par Arnoul, patriarche de Jérusalem, le jour de Pâques, selon Albert d'Aix, ou, selon Guillaume de Tyr, le 3e jour d'avril, l'an 1119; et derechef en l'église de Bethléem, le jour de Noël, l'an 1120. Eustache8 (1), comte de Bologne, avait été mandé par quelques barons, pour venir recueillir la succession à la couronne qui lui était échue par la mort de Baudouin, son frère; et même il était venu jusque en la Pouilles; mais, ayant appris que Baudouin II avait été élu, il s'en retourna en son pays, de crainte de troubler le succès des armes des chrétiens.

Le roi Baudouin mourut en la ville de Jérusalem, le 15, selon Orderic Vital, ou, selon Guillaume de Tyr, le 21e jour d'aout, l'an 1131, s'étant fait porter, durant sa maladie, dans la maison du patriarche, qui était voisine de l'église de la Sainte-Résurrection, ou du Saint-Sépulcre, où il se fit donner l'habit de chanoine régulier. Il fut inhumé sous le mont de Calvaire, vis-à-vis de Golgotha, et régna douze ans quatre mois dix-huit jours.

Il avait épousé Marie, fille d'un grand baron d'Arménie, nommé Gavéras par Albert d'Aix, et par d'autres Gabriel, qui était seigneur de Meletin ou de Mélitène, ville capitale de la seconde Arménie, et, quoique Arménien de nation, suivant la créance de l'Eglise grecque. Il en eut quatre filles, savoir Mélissende, Alix, Hodierne ou Odiart, et Juëte ou Joye. Mélissende fut mariée, du vivant de son père, à Foulques, comte d'Anjou, qui succéda à son beau-père, au royaume de Jérusalem. Alix épousa Bohémond II, prince d'Antioche; Hodierne fut conjointe par mariage avec Raymond II, comte de Tripoli; et Joye, qu'il eut de sa femme depuis qu'il fut parvenu à la couronne, fut abbesse du monastère de Saint-Lazare de Béthanie.

Galbert écrit que, durant la prison de Baudouin [qui dura de février 1123 au 29 août 1124, c'est-à-dire dix-huit mois], les barons, qui n'étaient pas satisfaits de son gouvernement et qui le haïssaient, à cause de son avarice, envoyèrent offrir la couronne à Charles de Danemark, comte de Flandres, mais qu'il ne la voulut pas accepter.

[Comme son prédécesseur, Baudouin II accorda des privilèges aux églises, surtout à celle du Saint-Sépulcre, à laquelle il fit plusieurs dons de casaux et de vilains. Par égard pour le patriarche de Jérusalem, et sur sa demande, il exempta du droit d'entrée, aux portes de Jérusalem, tous les marchands, chrétiens ou sarrasins, qui y apportaient du blé, de l'orge, des fèves, des lentilles et des pois. Par le même motif, et probablement aussi en vue d'encourager le commerce, il accorda certaines franchises au port d'Acre, par exemple, l'exemption de tout droit d'entrée pour les draps et les étoffes coupées et cousues en forme de vêtements, et pour tout autre objet de marchandise n'excédant pas 40 besants, etc. Un des diplômes de Baudouin II est daté de son palais de Tyr. Cette ville avait été prise par les chrétiens en 1124, la seconde année de la captivité du roi. Par un acte du 2 mai 1125, daté d'Acre, il accorda des privilèges à la république de Venise.]

Foulques, comte d'Anjou, de Tours et du Mans, succéda à Baudouin II, roi de Jérusalem. Il était fils de Foulques, surnommé Rechin, comte d'Anjou et de Tours, et de Bertrade de Montfort, et avait épousé en premières noces Guiburge ou Eremburge, fille unique d'Hélie, comte du Mans, de laquelle il eut, entre autres enfants, Geoffroy [Plantagenet], comte d'Anjou, qu'il maria, en l'an 1127, à Mahaut, fille unique d'Henry, 1er du nom, roi d'Angleterre.
Les trois autres enfants que Foulques eut de sa première femme sont: Hélie, prétendant au comté du Maine; Mathilde, épouse de Guillaume, fils de Henri Ier, roi d'Angleterre, puis religieuse à Frontevault; Sibylle, femme de Tierri d'Alsace, comte de Flandre, morte en Syrie, dans l'exercice des bonnes œuvres. (Sébastien Paoli, Codices Diplomaticos, tome I, pages 371, 362. Et l'Art de Vérifier les Dates: Les Comtes, vice-ducs d'Anjou.)

Ce mariage achevé, Foulques, étant veuf de sa femme et presque sexagénaire, fut mandé par le roi Baudouin, l'année suivante, à dessein de lui faire épouser Mélissende, sa fille; ensuite de quoi il vint en la terre sainte, et arriva en la ville d'Acre avec une belle suite, vers le printemps de l'an 1129, et là, suivant les traitez qui avaient été arrêtés auparavant, il épousa solennellement, peu avant la Pentecôte, la princesse Mélissende. Quelques auteurs écrivent que Baudouin envoya en France, pour chercher un gendre à sa fille, de l'avis des principaux du royaume, et que Foulques fut choisi par le conseil du roi Louis, des évêques et des grands seigneurs. Tant y a que Baudouin, attendant la succession du royaume, qui devait appartenir à Foulques après sa mort, lui donna la jouissance des villes de Tyr et d'Acre. Guillaume de Tyr dit qu'il refusa d'accepter la couronne du royaume de Jérusalem du vivant de son beau-père, qui la lui offrit; cependant il y a lieu de croire qu'entre les conditions de son mariage avec la fille de Baudouin, il fut convenu que, dès l'instant du traité qui en fut passé en France, il prendrait le titre de roi, veut qu'il se voit un titre de lui, sans date, passé à Angers, avec les chanoines de Saint-Lô de la même ville, où il prend la qualité de roi de Jérusalem et de comte d'Anjou. Mais il est constant qu'il ne fut couronné avec sa femme qu'après le décès du roi, en l'église du Saint-Sépulcre de Jérusalem par les mains du patriarche Guillaume, le 16e jour de septembre, auquel échut la fête de l'Exaltation de Sainte-Croix, l'an 1131.

Il mourut de la chute de son cheval, poursuivant un lièvre à la chasse, en la plaine d'Acre, le 13e jour de novembre, l'an 1142 (1), ayant régné onze ans deux mois vingt-trois jours. Il fut inhumé en la même église du Saint-Sépulcre, sous le mont de Calvaire, entrant à droite, vers la porte, avec ses prédécesseurs. La reine Mélissende, sa femme, après avoir gouverné prudemment le royaume, qui lui appartenait de son chef, l'espace de trente années, tant du vivant de son mari, que sous le jeune Baudouin, son fils, décéda le 11 de septembre, l'an 1161, ayant eu deux enfants de son mari, Baudouin et Amaury, qui furent successivement rois de Jérusalem. Saint Bernard lui a écrit quelques lettres.
1. Il mourut en 1144 (L'Art de vérifier les dates: Les Rois de Jérusalem)

[Foulques, qui n'était roi que par sa femme, déclare dans les actes où il fait quelque donation, soit au Saint-Sépulcre, soit à l'ordre de l'Hôpital, qu'il agit du consentement de la reine Mélissende, son épouse, et même de son fils Baudouin, lequel, en effet, tenait de sa mère ses droits à la couronne. Par un motif analogue, tandis qu'il était baile de la principauté d'Antioche et tuteur de la jeune princesse Constance, il ne confirma au Saint-Sépulcre la possession de certaines terres, situées dans le territoire d'Antioche, qu'après avoir pris conseil du patriarche, des évêques, des barons, de cette principauté et des bourgeois de la ville, dont plusieurs furent témoins de l'acte.]

 

Baudouin III
Baudouin, IIIe du nom, était âgé de treize ans lorsque son père mourut et lorsqu'il vint à la couronne de Jérusalem, laquelle il reçut, avec sa mère, par les mains du patriarche Guillaume, en l'église du Saint-Sépulcre, le dimanche qui suivit le décès de son père.
Guillaume de Tyr s'est étendu fort au long sur les belles qualités de ce prince, qui donna des marques de sa générosité et de sa prudence dans le cours de sa vie, qu'il finit en la ville de Barut (Beyrouth) à l'âge de trente-trois ans, en l'an 1163, selon notre façon de compter, le 10e jour de février, non sans soupçon d'avoir été empoisonné, ayant régné vingt ans trois mois moins deux jours. Son corps fut porté en la ville de Jérusalem, et y fut inhumé en l'église du Saint-Sépulcre, avec ses prédécesseurs. Il épousa, au mois de septembre, l'an 1158, Théodora, fille d'Isaac Comnène Sebastocrator, et nièce de l'empereur Manuel, pour lors âgée de treize ans, de laquelle il n'eut point d'enfants.

[Baudouin III confirma plusieurs fois, et presque toujours avec l'assentiment de sa mère Mélissende et de son frère Amauri, toutes les concessions faites précédemment au Saint-Sépulcre et à l'ordre de l'Hôpital. On peut croire que c'est lui qui fit le serment d'accorder loi, justice et paix à l'Eglise de Jérusalem et au peuple à lui soumis, et de confirmer toutes les donations faites aux patriarches et aux évêques par les empereurs, les rois et les princes.
A l'exemple de Baudouin Ier, il donna aux Hospitaliers de Jérusalem (1160, 29 novembre) cinquante tentes de Bédouins qui ne lui étaient pas soumis.

Il est à remarquer que, dans un acte où Baudouin III confirme la vente d'un terrain faite au Saint-Sépulcre par Hugues d'Ibelin, le 14 janvier 1155, on voit, parmi les témoins, des barons du roi et des hommes du roi formant deux classes distinctes; mais les actes d'Hugues, qui fait cette vente, et d'Amauri, frère du roi, qui l'approuve, quoique conçus tous deux dans les mêmes termes et reproduisant les noms des mêmes témoins, ne présentent pas cette distinction.

Nous remarquerons aussi un accord de Baudouin III avec Rainald le Fauconnier, qui autorise le roi à détourner du fleuve Belus, près d'Acre, autant de cours d'eau qu'il voudra pour l'exploitation d'un plant de cannes à sucre, à condition que, tous ses frais couverts, le roi accordera à Rainald le cinquième de son gain, et, sur tous les moulins d'Acre, les mêmes droits que ce dernier avait déjà sur ceux du fleuve Belus. Ce diplôme fut donné par le roi, tandis qu'il assiégeait Blahasent (Bethasem ?), avec l'assentiment de sa femme Théodora et de son frère Amauri, comte d'Ascalon.

Plusieurs autres documents attestent que la culture des cannes à sucre était pratiquée en Syrie au temps des croisades. Hugues de Césarée (an 1166) se réserve la faculté de conduire de l'eau d'une certaine fontaine au canal des buffles, «  ad cannamellas faciendas.  » Baudouin IV accorde (1182) à la maison des Hospitaliers d'Acre un «  quintarium  » de sucre par an, pour le soulagement des malades. Les cannes à sucre sont encore mentionnées dans un accord, entre les Hospitaliers et les Templiers, fait à Acre en 1262; ce qui n'a rien d'étonnant, puisqu'elles étaient un produit du sol dans le royaume de Jérusalem, comme on le voit par le chapitre CCXLII des Assises de la cour des bourgeois, article 15, et par les observations de plusieurs historiens des premiers temps des croisades.
Il paraît que la culture n'en fut abandonnée qu'après la prise d'Acre par les Turcs; mais on la retrouve florissante en Chypre sous les Lusignan. Une infinité de documents nous prouvent que le sucre était pour ce pays un des objets de commerce les plus lucratifs.]

Amalric ou Amaury, comte de Japhe (Jaffa) et d'Ascalon, frère et successeur de Baudouin III, était âgé de vingt-sept ans lorsqu'il arriva à la couronne, laquelle il reçut solennellement en l'église du Saint-Sépulcre, par les mains du patriarche Amalric, le 18e jour de février, l'an 1163, selon notre façon de compter, et la tint dix ans cinq mois moins sept jours, étant décédé d'une fièvre en la ville de Jérusalem, le 1 e jour de juillet, l'an 1173, âgé de trente-huit ans. Il fut inhumé avec ses prédécesseurs.

[Guillaume de Tyr dit qu'il mourut en 1173, dans la douzième année de son règne; mais 1173 n'en serait que la onzième. Nous avons dans Paoli Codices Diplomaticos deux diplômes de ce prince, 18 avril et fin de juin 1174. Ce dernier chiffre cadrerait mieux avec le compte de ses années de règne. La date de ces deux diplômes est-elle fausse ? Y a-t-il altération dans le chiffre de l'année et de l'indiction vu, qui correspond à l'année 1176, ou Guillaume de Tyr s'est-il trompé sur l'année de la mort d'un roi dans l'intimité duquel il vivait, étant le précepteur de son fils ? C'est ce que nous ne prendrons pas sur nous de décider. ]

Il fut marié deux fois : la première, en l'an 1157, avec Agnès de Courtenay, nommée par quelques-uns Béatrix, fille de Joscelin II, comte d'Edesse, pour lors veuve de Renaud de Mares, de laquelle il eut, vers l'an 1161, Baudouin IV, roi de Jérusalem, et Sibylle, qui fut donnée en mariage par son frère à Guillaume Longue-Epée, marquis de Montferrat, duquel elle eut Baudouin V, roi de Jérusalem; puis, en secondes noces, elle se remaria avec Guy de Lusignan, fils d'Hugues le Brun, qui fut aussi roi de Jérusalem à cause de cette alliance. Ce premier mariage du roi Amaury fut contracté contre les formes, Amaury ayant enlevé cette princesse à Hugues d'Ibelin, qui l'avait fiancée, et qui la reprit depuis, et nonobstant l'opposition que le patriarche Foucher y fit, à cause qu'ils étaient parents au quatrième degré. C'est pourquoi Amaury venant à la couronne après le décès de son frère, le patriarche Amalric refusa de le couronner qu'il ne l'eut quittée; ce qu'il fut obligé de faire. Ceci a été touché par Guillaume de Tyr en termes couverts. Ce mariage ayant été dissous à condition que les enfants qui en étaient issus seraient réputés légitimes, Agnès reprit Hugues, seigneur d'Ibelin.

Le roi Amaury épousa, en l'an 1167, Marie Comnène, fille de Jean Comnène, petite-fille d'Andronique Comnène Sebastocrator, qui était frère ainé de l'empereur Manuel, et eut d'elle Isabelle, mariée premièrement à Humfroy, seigneur de Toron, puis à Conrad de Montferrat, à Henry, comte de Champagne, et à Amaury de Lusignan; et une autre fille [Alix], qui mourut en jeunesse. La reine Marie, étant veuve du roi Amaury, elle se remaria avec Balian, seigneur d'Ibelin.

[Comme comte de Joppé et d'Ascalon, aussi bien que comme roi, Amaury confirma aux divers établissements religieux, à l'église du Saint-Sépulcre entre autres et à l'hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, tous les dons, tous les privilèges accordés par ses prédécesseurs, et leur en concéda de nouveaux : ce qui lui fut commun avec les autres rois de Jérusalem. Mais on peut remarquer un acte du 11 octobre 1168, par lequel il donne aux Hospitaliers la ville de Belbeis ou Péluse, en Egypte, avec des terres et des hommes sur le territoire de cette ville, jusqu'à concurrence d'un revenu annuel de 100,000 besants; plus 50,000 besants assignés sur dix villes de l'Egypte, Babylone (le Caire), Tanis, Damiette, Alexandrie, etc. Les 100,000 besants furent portés à 150,000 par un diplôme de l'année suivante. Il ne lui en aurait pas coûté davantage de leur abandonner tout le royaume de Nour ad-Din, où déjà il ne possédait plus rien. C'est ainsi qu'il leur céda, en 1170, deux châteaux ruinés par un tremblement de terre, et d'autres droits dans le comté de Tripoli, dont il était le procurateur, et où il agissait comme souverain pendant la captivité du comte Raymond II.

Un différend du roi Amaury avec Gérard, seigneur de Sidon ou de Sajette, son vassal, changea la loi constitutive de l'hommage pour les vassaux. Gérard avait dépossédé un homme de son fief sans en donner connaissance à la cour du souverain. Amaury poursuivit son droit par la guerre; et l'accord se fit au moyen d'une assise ou loi, ordonnant que désormais les hommes d'un vassal du roi feraient hommage au roi directement : prérogative jusqu'alors réservée aux hommes liges ou vassaux immédiats de la couronne.]

 

Baudouin IV
Baudouin, IVe du nom, succéda à son père, ayant à peine atteint l'âge de treize ans, et fut couronné solennellement, dans l'église du Saint-Sépulcre, par le patriarche Amalric, le 15e jour de juillet, l'an 1173. Il fut surnommé le Mesel, ou le Lépreux, parce qu'il fut atteint de la lèpre [dès son enfance, comme l'atteste Guillaume de Tyr, qui avait été son instituteur]; nonobstant laquelle maladie il ne laissa pas d'agir et de faire de belles actions contre les infidèles, sur lesquels il remporta des victoires signalées. A la fin néanmoins il fut obligé de se démettre du gouvernement; et, ayant fait couronner le jeune Baudouin son neveu, fils de sa sœur Sibylle, qui n'avait pas encore cinq ans, il donna la régence du royaume, premièrement à Lusignan, comte de Japhe (Jaffa) et d'Ascalon, qui avait épousé sa sœur après la mort du marquis, et, la lui ayant ôtée sur quelques démêlés [et surtout pour cause d'incapacité], il la donna à Raymond, comte de Tripoli. Il décéda quelque temps après, savoir l'an 1184, ou l'année suivante, selon le Moine d'Auxerre (Monachus Altissiodor, page 88 année 1185), sans avoir été marié, ayant régné onze ans.

[Entre autres concessions, ce prince confirma (1176) à l'Hôpital de Jérusalem les donations de son père sur les terres d'Egypte, quand on les aurait conquises, et y ajouta 30,000 besants de rente annuelle, à prendre sur le territoire de Belbeis, si toutefois on pouvait les en retirer. Ces clauses conditionnelles, sans lesquelles la donation était nulle et dérisoire, n'étaient pas énoncées dans les actes de ce genre donnés par les rois précédents. Ils ne doutaient pas, en effet, que tout ne cédât bientôt à leurs armes, ou que l'ordre célèbre auquel ils faisaient ces concessions ne trouvât en lui-même toutes les ressources nécessaires pour rendre la donation valable et réelle, et pour remplir les intentions du donateur. Mais il semble que la confiance abandonne ce roi malade, qui n'avait, il est vrai, que trop de sujets de pressentir la décadence rapide et la chute prochaine du royaume de Jérusalem.]

 

Baudouin V
Baudouin, Ve du nom, fils de Guillaume, marquis de Montferrat, et de Sibylle, fut couronné le 20 de novembre, l'an 1183, du vivant de son oncle, qui lui fit rendre les hommages par les barons du royaume, et, en mourant, le mit sous le gouvernement du comte de Tripoli.

[Le Continuateur de Guillaume de Tyr place le couronnement de Baudouin V après que le roi Baudouin IV eut fait accepter la baillie ou régence du royaume à Raymond de Tripoli; Guillaume de Tyr dit qu'il eut lieu auparavant. Le petit prince, à son couronnement, fut porté par Balian d'Ibelin, pour qu'il ne parût pas plus petit que les chevaliers. A la mort de Baudouin IV, il fut conduit à Acre, sous la garde du comte Joscelin, son grand-oncle maternel ; car le comte de Tripoli avait refusé la garde du jeune prince, pour n'être pas responsable des accidents qui pourraient survenir.]

Il décéda [dans la ville d'Acre] l'an 1186, âgé de sept ans, ou de neuf, selon Arnoul de Lubeck et Guillaume de Neubourg, non sans soupçon d'avoir été empoisonné par le comte [de Tripoli] son tuteur, qui aspirait à la couronne. Mais le patriarche et les barons l'adjugèrent à la mère du roi, qui était pour lors mariée à Guy de Lusignan, qui fut aussi couronné roi. Baudouin fût inhumé avec ses prédécesseurs, où cette épitaphe lui fut dressée :

SEPTIMUS IN TUMULO PUER ISTO REX TUMULATUS EST BALDEWINUS, REGUM DE SANGUINE NATUS, QUEM TULIT E MUNDO SORS PRIME CONDITIONIS, UT PARADYSIACE LOCA POSSIDEAT REGIONIS
Cette épitaphe est rapportée par Du Cange en caractères d'inscription et en écriture ordinaire. Nous la donnons sous cette dernière forme seulement, pour les mêmes motifs que nous avons exposés plus haut à l'occasion des épitaphes de Geoffroi et de Baudouin Ier. Celle-ci est tirée des mêmes relations, quoique Du Cange ne cite ici aucune autorité.

 

Guy de Lusignan
Guy de Lusignan, fils puiné d'Hugues, seigneur de Lusignan (ou Lesignan), VIIIe du nom, comte de la Marche, ayant été banni d'Angleterre pour avoir tué Patrice, comte de Salisbury, en l'an 1168, entreprit le voyage de la terre sainte, et vint se mettre au service de Baudouin le Lépreux, qui lui donna en mariage Sibylle, sa sœur, pour lors veuve du marquis de Montferrat. Cette alliance lui apporta la couronne du royaume de Jérusalem. [Il] en fut solennellement investi, et fut couronné roi vers la mi-septembre, l'an 1186, sans prendre le consentement du comte de Tripoli, à qui la régence du royaume avait été donnée par le roi Baudouin IV, jusqu'à ce que le jeune roi eut atteint l'âge de quinze ans, soit qu'il vécut ou non.

[Malgré le vice de la construction de la phrase, on comprend que ces derniers mots doivent s'entendre de Baudouin IV. Gui fut élu roi de Jérusalem, seulement après que sa femme Sibylle eut été reconnue et sacrée reine par les chefs du clergé, le grand maître du Temple et ses chevaliers, Renaud de Châtillon, seigneur de Montréal, et d'autres amis, qui avaient fait fermer les portes de Jérusalem, pour que personne ne pût entrer ni sortir pendant l'absence des grands barons du royaume, qui se seraient opposés à l'élection.
Gui fut couronné à la mi-septembre. Baudouin de Rame prédit alors qu'il ne serait pas roi un an.]

Ce qui donna matière à une grande division entre ces princes, laquelle causa par la suite la ruine totale de la terre sainte. Car Saladin, ayant eu avis du mécontentement du comte, qui d'abord feignit une réconciliation avec le nouveau roi, s'allia avec lui et entra avec de puissantes troupes dans les terres des chrétiens; et, ayant défait le roi Guy, qu'il fit prisonnier, et toute l'armée chrétiennes, le 4 de juillet, l'an 1187, il s'empara des villes d'Acre, de Barut (Beyrouth), de Sajette (Sidon), de Gibelet, d'Ascalon et des principales places de la principauté d'Antioche, et enfin de la ville de Jérusalem, laquelle il prit le 2e jour d'octobre après quatorze jours de siège [le 3 octobre, selon Coggeshale], ou, selon d'autres, le 28 de septembre de la même année, après avoir été possédée par les nôtres l'espace de quatre-vingt-huit ans. Un auteur de ce temps-là semble attribuer la prise de Jérusalem, ou plutôt les succès de Saladin, non-seulement à la perfidie du comte de Tripoli, mais encore à celle d'Isaac, empereur de Constantinople.

[Thierri, grand précepteur de l'ordre du Temple, dans une lettre au roi Henri II d'Angleterre (1188, janvier), lui fait connaître l'état du royaume après la prise de Jérusalem, et la résistance qu'opposent encore à Saladin le Crac de Montréal; Saphet, appartenant à l'ordre du Temple; le Crac, appartenant à l'ordre de l'Hôpital; Margat, Chastel-blanc; la terre de Tripoli et la terre d'Antioche.
Enfin Saladin, dit-il, a été forcé de lever le siège de Tyr, défendue par Conrad, marquis de Montferrat.

Gui, devenu libre, le 4 septembre 1187, s'était rendu à Tyr; mais, n'y ayant pas été reçu par le marquis Conrad de Montferrat, il alla avec peu de monde former le siège d'Acre, quoiqu'il eût promis, par serment, à Saladin de ne jamais porter les armes contre lui; il prétendait remplir sa promesse en faisant porter son épée par son cheval.
Ce siège entrepris avec si peu de moyens, où les assiégés étaient quatre fois plus nombreux que les assiégeants, réveilla l'ardeur belliqueuse de la chevalerie en Europe et stimula son émulation. Le camp des chrétiens devant Acre fut, comme on sait, le rendez-vous de tous les guerriers de la troisième croisade. La prise de cette ville importante (1191) prolongea d'un siècle l'existence d'un royaume chrétien en Syrie. C'est une obligation que la chrétienté eut à Gui, ce prince si peu capable d'ailleurs, mais dont elle se montra, même alors, peu reconnaissante, puisqu'on le dépouilla de la royauté de Jérusalem en faveur de Conrad de Montferrat, célèbre, il est vrai, par la défense de Tyr, mais qui avait abandonné le siège d'Acre lors de son mariage avec la princesse Isabelle, et avait négligé d'envoyer aux assiégeants les vivres et les secours qu'il leur avait promis, en les laissant dans une situation des plus critiques.]

Il survint incontinent après une autre division dans l'Etat d'outre-mer; car, la reine Sibylle étant décédée sans enfants de ce mariage, Conrad, marquis de Montferrat, qui avait épousé Isabelle, sa sœur, prétendit à la couronne. Le roi Guy eut d'elle [Sibylle] quatre filles, qui moururent du vivant de leur mère, laquelle décéda aussi bien qu'elles durant le siège d'Acre, l'an 1189 [ou plutôt vers juillet 1190]. Roger de Hoveden ne parle que de deux filles, comme aussi Conrad, abbé d'Usperg [et le Continuateur de Guillaume de Tyr]

 

Conrad de Montferrat
Conrad de Montferrat, fils de Guillaume III, marquis de Montferrat [et non de Boniface, comme il est dit dans la continuation de Guillaume de Tyr], et frère puiné de Guillaume Longue Epée, qui avait épousé Sibylle de Jérusalem étant arrivé, incontinent après la malheureuse défaite de Guy, en la ville de Tyr, la défendit généreusement contre les attaques de Saladin, et en obtint la seigneurie, qui lui fut contestée par le roi Guy. Cette division s'accrut incontinent après par le mariage de Conrad avec Isabelle, sœur consanguine de la reine Sibylle, laquelle il enleva à Humfroy, seigneur de Toron, son légitime époux, la princesse consentant à cet enlèvement, sous prétexte de nullité de son mariage, à cause du défaut de consentement. [Isabelle cédait surtout aux obsessions de sa mère, Marie Comnène II, qui haïssait son gendre Humfroy de Toron, autant qu'elle en était haïe, et favorisait les prétentions de Conrad.] Mais Philippe-Auguste, roi de France, et Richard, roi d'Angleterre, qui étaient venus en la terre sainte pour réparer les pertes des chrétiens, moyennèrent un accord entre ces princes, l'an 1191, le 28e jour de juillet, par lequel il fut convenu que Guy jouirait de la dignité de roi sa vie durant, sans que, quoiqu'il se remarias, ses enfants pussent rien prétendre au royaume, qui appartiendrait à Conrad et à sa femme et à leurs héritiers, après le décès de Guy; cependant que les revenus seraient partagez entre eux; que Conrad posséderait les villes de Tyr, de Sajette (Sidon), de Barut (Beyrouth), et la moitié d'Acre, dont il ferait hommage au roi, avec les services accoutumez. Mais ces différends ne furent pas tellement apaisez, qu'il n'y eut eu encore quelques mauvaises suites, si la mort de Conrad ne fut survenue, ayant été tué par deux assassins envoyez par le Vieil de la Montagne, au sortir d'un repas qu'il avait fait avec l'évêque de Beauvais [Philippe de Dreux], le 28e jour d'avril, l'an 1192.
[Ce fut, dit-on, une vengeance du prince des Assassins, parce que, sur le conseil de Bernard du Temple, son bailli à Tyr, Conrad avait fait piller des barques de marchands de cette peuplade. Selon la plupart des historiens, le meurtre de Conrad eut lieu le 27 avril; selon L'Art de vérifier les dates, le 29 avril.]

Conrad, abbé d'Usperg, dit qu'on pariait diversement de la cause de sa mort, les uns l'attribuant au roi d'Angleterre, les autres à Humfroy de Toron. Cet auteur lui donne un fort bel éloge. Il laissa une fille nommée Marie, de laquelle il sera parlé dans la suite.

 

Henry, comte de Champagne
Henry, comte de Champagne, qui était arrivé en la terre sainte durant le siège d'Acre [et qui avait été mis à la tête de l'armée avant l'arrivée de Richard et de Philippe-Auguste], épousa, le 5e jour de mai, l'an 1192, la veuve du marquis, sept jours, et non pas trois, comme dit Sanudo, après sa mort, par les intrigues et à la persuasion de Richard, roi d'Angleterre, son oncle, et des Templiers.

[Raoul de Diceto dit que le meurtre eut lieu le 4 des calendes de mai (28 avril), et le mariage le 3 des nones de mai (5 mai) suivant. Selon le Continuateur de Guillaume de Tyr, Richard fit épouser à Henri, le jeudi, la veuve de Conrad, tué le mardi précédent; ce qui le fit soupçonner de n'avoir pas été étranger à l'assassinat du marquis. Il paraît du moins que le comte Henri resta en bonne relation avec le prince des Assassins. A son retour d'Arménie, où il avait été médiateur d'un accord entre Livon et Bohémond III d'Antioche (1197), il visita le Vieux de la Montagne, qui lui fit connaître, dit-on, par un exemple terrible, jusqu'où allaient le dévouement de ses hommes pour sa personne, et leur soumission à ses ordres.]

Par cette alliance [avec Isabelle], il devint seigneur d'Acre et de Tyr, et, après la mort du roi Guy, arrivée en l'an 1194, de tout le royaume de Jérusalem. Mais il ne voulut pas s'en faire couronner roi parce qu'il [se] proposait toujours de retourner en France. Et comme, quelques années après, il faisait des préparatifs pour cet effet, la mort le surprit, s'étant laissé tomber du haut de la fenêtre du château d'Acre, où il prenait l'air, ou, selon d'autres, où il urinait, dans les fossés de la ville, s'étant écrasé la teste; ce qui arriva en l'an 1197. [Isabelle, qui l'avait épousé presque malgré elle témoigna de sa mort la plus vive douleur.] Il eut de son mariage avec Isabelle trois filles: Marie, qui décéda sans alliance, l'an 1209; Alix, mariée premièrement avec Hugues, roi de Chypre, puis avec Bohémond, prince d'Antioche, et en troisièmes noces avec Raoul, frère du comte de Soissons, et Philippe, qui fut alliée avec Erard de Brienne, seigneur de Rameru (Aube), qui disputa longtemps le comté de Champagne au droit de sa femme. L'état de la naissance de ces filles fut disputé devant le pape Honorius III, au sujet du comté de Champagne, dont elles se prétendaient héritières.

 

Amaury de Lusignan
Amaury de Lusignan, frère puiné de Guy, roi de Jérusalem, auquel il succéda au royaume de Chypre en l'an 1194, devint aussi roi de Jérusalem par le mariage qu'il contracta avec la reine Isabelle, l'an 1198, à la prière des barons [des Templiers et des Hospitaliers], qui dépêchèrent vers lui l'archevêque de Tyr.

[Les barons s'étaient déterminés en sa faveur, de préférence à Raoul de Tabarie, qui prétendait à la main d'Isabelle, parce qu'il leur paraissait, plus que tout autre, capable de défendre et de protéger le royaume de Jérusalem. Ils ne voulaient plus d'un souverain pauvre et sans ressources pécuniaires, tel qu'avait été le comte de Champagne, qui vivait au jour le jour, et souvent le matin ne savait pas ce que lui et sa maison mangeraient dans la journée. Par ce mariage, Isabelle eut pour la première fois le titre de reine.]

Le patriarche de Jérusalem, qui d'abord avait apporté quelque opposition à ce mariage, sous prétexte de parenté, s'en étant départi, les couronna solennellement en la ville de Barut (Beyrouth), en présence de l'archevêque de Mayence, chancelier de l'empereur Henry [VI]. Il tint ce royaume jusques à sa mort, arrivée l'an 1206.

Il eut de la reine sa [seconde] femme un fils nommé Amaury [ou Amarin], auquel les barons donnèrent pour tuteur Jean d'Ibelin, seigneur de Barut (Beyrouth), frère utérin de la reine Isabelle. Mais il décéda du vivant de sa mère [avant son père, selon Robert d'Auxerre et le Continuateur de Robert du Mont; après, selon Sanudo et le Continuateur de Guillaume de Tyr; ce qui est plus probable, puisque les barons lui nomment un tuteur]. Quelques-uns ont mis en avant qu'il mourut de poison ou de sortilège. Il laissa encore [de la reine Isabelle] deux filles : Isabelle [ou plutôt Sibylle], qui épousa Léon, Ier du nom, roi d'Arménie; et Mélissende, femme de Bohémond, surnommé le Borgne, prince d'Antioche et comte de Tripoli. La reine Isabelle survécut son mari et son fils de peu de temps, étant décédée [vers] l'an 1208. Après sa mort, les barons du royaume de Jérusalem, avec le patriarche et les prélats, avisèrent ensemble pour choisir un prince qui put gouverner et défendre cet Etat attaqué partant d'ennemis, et qui put, par un mariage avec Marie, fille de Conrad, marquis de Montferrat [surnommée pour cette raison la marquise] légitime héritière du royaume, en prendre possession à juste titre. Pour y parvenir, ils envoyèrent [en 1208, selon Sanudo, ce qui fait supposer la reine Isabelle morte peu auparavant], l'évêque d'Acre et Aymar, prince de Césarée, vers Philippe, roi de France, qui leur présenta Jean de Brienne comme l'un des plus vaillants chevaliers de son royaume, frère puiné de Gautier III, comte de Brienne en Champagne.

[Gautier III est appelé Gautier II dans la généalogie de la maison de Brienne. Il épousa Albicie, fille aînée de Tancrède, roi de Sicile, et fut père de Gautier III, ou IV, le Grand, comte de Jaffa, qui épousa Marie de Chypre, fille du roi Hugues Ier, et mourut en 1244. Jean n'était pas comte de Brienne, mais il tenait le comté pour son neveu Gautier. Au dire de quelques personnes, le choix que Philippe-Auguste fit de ce seigneur aurait été déterminé par des motifs moins honorables pour tous les deux.]

 

Jean de Brienne
Jean de Brienne partit de France avec un grand nombre de croisés, et arriva [non] en la ville d'Acre [mais au port de Caypha (Haïfa), à 4 lieues au sud d'Acre], le jour [ou plutôt la veille] de l'Exaltation de la Sainte-Croix [ 13 septembre], l'an 1210. Le lendemain [16 septembre], il épousa Marie de Montferrat, reine de Jérusalem; et le dimanche après la fête de saint Michel [3 octobre], l'un et l'autre furent couronnés solennellement en la ville de Tyr [et trois jours après ils rentrèrent dans Acre].

[Selon le Continuateur de Guillaume de Tyr, Jean de Brienne aborda au port de Caypha (Haïfa) un mercredi, veille de la Sainte-Croix, en septembre, en l'an 1208. C'est donc le 13 septembre. Mais on ne trouve le 13 septembre tombant un mercredi que pour les années 1200, 1206, 1217, dont aucune ne peut s'accorder avec les autres notes chronologiques relatives à ce fait. On voit plus loin que les deux époux furent couronnés à Tyr le dimanche 1er octobre 1208 ; or le 1er octobre ne tombe un dimanche que dans ces mêmes années 1200, 1206, 1217, etc. De toute façon il y a erreur, soit dans le jour de la semaine, soit dans le chiffre de l'année, et probablement dans tous les deux. Une lettre d'Innocent III à Philippe-Auguste, pour l'exhorter à seconder de tout son pourvoir Jean de Brienne, époux désigné de la reine de Jérusalem, est datée du 9 des calendes de mai (23 avril), 12e année du pontificat, c'est-à-dire en l'an 1209. Cette lettre, on le voit, est antérieure au mariage, qui, par conséquent, n'a pu avoir lieu, au plus tôt, que le 14 septembre de cette même année. Mais les députés étaient partis en 1208, pour demander un roi à Philippe-Auguste. Lorsque Jean de Brienne eut été choisi, il promit de se rendre à la terre sainte, dans deux ans, époque où devait expirer la trêve faite avec Saladin. C'est donc, d'après ce récit, en 1210 qu'eurent lieu son arrivée et son mariage, comme l'indique Sanudo. D'autre part, deux lettres d'Innocent III, du 9 janvier 1213, adressées au patriarche et au roi de Jérusalem, et dans lesquelles il parle de la mort de la reine Marie comme d'un événement récent, nous prouvent que cette princesse mourut en 1212. Et le Continuateur de Guillaume de Tyr nous apprend qu'elle ne vécut que deux ans après son mariage. Ce qui en fixe encore l'époque à l'année 1210. Il ne peut pas non plus avoir été célébré plus tard, puisqu'un diplôme de Jean de Brienne et de la reine Marie, sa femme, en faveur du Saint-Sépulcre, est daté du Ier juillet 1211. Ce mariage est donc au plus tôt de 1209 et au plus tard de 1210, mais plus vraisemblablement de cette dernière année.]

Sanudo écrit que cette reine mourut en l'an 1219, durant le siège de Damiette, et que sa mort fut suivie de celle de son fils, à l'âge de quatre ans, qui survint quinze jours après. Ce qui est contraire à ce que portent les épitres du pape Innocent III, qui nous apprennent qu'elle mourut en l'an 1212 [deux ans après son mariage], et qu'elle ne laissa qu'une fille, qui fut Isabelle [appelée Yolande par quelques auteurs], que son père accorda en mariage, en présence du pape Honorius III, en l'an 1223, à l'empereur Frédéric II, pour être accompli lorsque la princesse aurait atteint l'âge de quatorze ans, n'en ayant alors que dix ou onze.

[Marin Sanudo n'a rien dit de la mort de la reine Marie de Montferrat. Dans le passage cité et critiqué par Du Cange, il parle évidemment de la seconde femme de Jean de Brienne, princesse d'Arménie, dont il va être question dans l'alinéa suivant, morte, en effet, pendant l'occupation de Damiette, (1220). Il est vrai que Sanudo n'avait pas mentionné ce second mariage de Jean de Brienne; mais il n'y avait pas lieu de s'y tromper, ce semble, puisque ce même auteur ajoute que le roi Jean se préparait à revendiquer, au nom de sa femme, le trône d'Arménie, vacant par la mort du roi Livon, lorsqu'elle-même mourut, et que, quinze jours après, son fils, âgé de quatre ans, mourut aussi. Ce fils n'était donc pas le fils de Marie de Montferrat, comme l'a cru Le Nain de Tilleraont.]

Ce roi, dans une lettre qu'il écrivit à Gervais, abbé de Prémontré, lui donne avis de son mariage avec la fille du roi d'Arménie, par le conseil de tous ses barons, dans l'espérance que cette alliance devoir être beaucoup utile à la terre sainte; et Gervais l'en congratule par une autre lettre. Cette reine ne peut avoir été autre qu'Isabelle, fille de Rupin, roi d'Arménie, qui vivait alors. Cependant nous ne lisons pas qu'il soit parlé de ce mariage dans aucun auteur; ce qui peut faire présumer que ce mariage n'eut aucun effet dans la suite du temps, non plus que celui de cette princesse avec le fils du roi de Hongrie.

[Le mariage de Jean de Brienne, veuf de Marie, avec une princesse d'Arménie, est attesté par les deux lettres que cite Du Cange, par deux diplômes de Léon ou Livon, roi d'Arménie, qui parlent de l'alliance de sa fille avec le roi de Jérusalem; enfin par le Continuateur de Guillaume de Tyr, qui la nomme Estefenie, princesse évidemment distincte d'Isabelle, qui succéda à son père Livon, et non pas Rupin, comme le disait Du Cange. En 1220, Jean de Brienne, chef de l'armée des croisés, apprenant la mort de Livon, saisit cette occasion de quitter Damiette, alors au pouvoir des chrétiens, parce que le légat Pélage prétendait diriger seul toutes les opérations, et alla faire valoir ses droits sur le royaume d'Arménie. Lorsqu'il se disposait à y mener sa femme, elle mourut, et, quinze jours après, il perdit un fils qu'il avait eu d'elle, âgé de quatre ans: c'est celui dont parle Marin Sanudo. Une variante porte qu'il en avait une fille, et qu'ayant appris que sa mère voulait l'empoisonner par jalousie contre cette enfant, dont Jean de Brienne tirait ses droits au trône d'Arménie, il frappa sa femme de ses éperons si violemment qu'elle en mourut. Cette version ne dit pas ce que devint l'enfant. L'alliance de Jean de Brienne avec le roi d'Arménie est donc un fait hors de doute, quoique l'Art de vérifier les dates n'en ait rien dit. Jean de Brienne retourna à Damiette, et, par suite de l'impéritie du légat, fut contraint de rendre cette ville (1221) que les chrétiens avaient gardée trois ans.]

Tant y a que le roi Jean étant venu en France pour chercher des secours du roi Philippes [après avoir établi à sa place, pour garder le pays, le connétable Eudes de Montbéliard], il passa de là en Espagne, où il épousa Bérengère, sœur du roi de Castille et nièce de Blanche, reine de France, mère du roi saint Louis : de laquelle alliance il eut plusieurs enfants qui furent surnommez d'Acre, à cause que leur père était vulgairement reconnu sous le titre de roi d'Acre.

 

Frédéric II
Frédéric II, empereur, envoya l'archevêque de Capoue en la terre sainte pour amener la princesse Isabelle, qui lui avait été accordée en mariage, laquelle fut couronnée solennellement en la ville de Tyr par l'archevêque Simon, et de là elle fut conduite par son père en la ville de Brandis, en la Pouilles, où le mariage fut accompli. L'empereur ensuite, dès le jour même du mariage, fit instance vers son beau-père pour lui faire lâcher la possession du royaume, contre la parole qu'Herman, grand maître des Allemands, qui avait été médiateur en ce mariage, lui avait portée de sa part, qu'on lui en laisserait la jouissance sa vie durant. Jean de Brienne ayant été obligé de quitter le royaume à l'empereur, il se retira en France, mal satisfait de son gendre, avec lequel il fut, depuis ce temps-là, en mauvaise intelligence. De là, Frédéric dépêcha en la terre sainte l'évêque de Melphe, pour recevoir les hommages, y laissant néanmoins Hugues [ou plutôt Eudes] de Montbéliard en qualité de baile ou de régent, laquelle il avait tenue auparavant sous le roi Jean, et auquel il fit succéder en cette dignité Thomas, comte de Calan.

[Ce Thomas, comte de Calan, qui aurait remplacé Eudes de Montbéliard comme baile du royaume de Jérusalem, est appelé par Sanudo, et dans les documents relatifs à la successibilité au trône et à la régence, le comte Thomas, sans aucun surnom. Loredano et les traducteurs français le nomment Tomaso. Thomas, avec des points à la suite du mot, qui tiennent la place du surnom ou de la qualification. C'est assurément le même que Thomas de Lacerne, mentionné par Du Cange un peu plus loin, c'est-à-dire Thomas d'Aquin, comte d'Acerra, ou de Lacherne, comme l'appelle le Continuateur de Guillaume de Tyr et que l'on voit, précisément à la même époque, établi par Frédéric II pour être son lieutenant au royaume de Jérusalem.

C'est donc par suite d'une confusion que Du Cange l'appelle comte de Calan, nom qui paraît être une altération de celui de Celano. Il y eut bien à la même époque un autre Thomas, comte de Celano, qui, s'étant révolté contre Frédéric II, fut dépouillé de ses biens. C'est celui-là qui est nommé comte de Chalan par le Continuateur de Guillaume de Tyr, et qui, en 1229, fut, avec Jean de Brienne, capitaine des troupes du pape contre l'empereur. Quant à Thomas d'Aquin, comte d'Acerra, il ne reçut et ne porta jamais le titre de comte de Celano.]

Cependant l'impératrice Isabelle étant décédée en couche l'an 1228, d'un fils nommé Conrad, qui fut depuis empereur et roi de Jérusalem, l'empereur Frédéric partit pour la terre sainte, nonobstant les défenses du pape Grégoire IX, parce qu'il était excommunié, et vint au royaume de Chypre, d'où il passa en la ville d'Acre, puis il envoya Balian, seigneur de Tyr [ou plutôt Balian, seigneur de Sajette], et Thomas, comte de Lacerne, vers Melec-Equemel, sultan des Turcs [pour lui demander la remise des saints lieux]; et ayant fait alliance, sous certaines conditions, avec lui, il vint en la ville de Jérusalem, qui lui fut livrée, où il prit, en l'église du Saint-Sépulcre, la couronne de dessus l'autel et se la mit sur la tête, pas un prélat n'ayant osé faire les cérémonies accoutumées en ces occasions, à cause qu'il était excommunié. De là, il retourna à Acre, d'où il passa, par l'Isle de Chypre, à Brandis, où il arriva en l'an 1229. Après le départ de l'empereur, Alix, reine de Chypre, mère du roi Henry, vint à Acre, et demanda le royaume de Jérusalem, comme petite-fille du roi Amaury, de par sa fille. Les barons lui firent réponse qu'ils ne pouvaient pourvoir à sa demande, parce que l'empereur avait un baile ou régent qui, en son nom et en qualité de tuteur de son fils Conrad, gouvernait le royaume. Ils avisèrent néanmoins de dépêcher des ambassadeurs vers l'empereur, pour le prier de leur envoyer Conrad, qui prenait alors le titre d'héritier du royaume de Jérusalem, en dedans l'an, lequel passé ils aviseraient à se donner un roi. L'empereur leur dit qu'il en userait pour le mieux, et leur envoya Richard, fils d'Oger [filium Augeri, ou, en un seul mot, Filangerium, Felingher, Filangieri], maréchal de l'empire, qui continua les persécutions et les malversations de son maitre. Enfin les barons, lassez de ce genre de gouvernement, et piquez de ce que l'on enfreignait journellement leurs privilèges [s'allièrent d'abord contre Frédéric avec Henri, roi de Chypre, puis enfin] reconnurent, en l'an 1240, Alix, veuve du roi de Chypre, pour reine de Jérusalem, sauf néanmoins le droit de l'héritier Conrad. Alix s'était pour lors remariée avec Raoul, que Sanudo dit avoir été frère d'un comte qu'il nomme comes Asasonis ; mais il faut lire en cet endroit Suessionis. Ce Raoul était seigneur de Cœuvres (Cœuvres-et-Valsery) et frère de Jean II, comte de Soissons, comme nous apprenons de Baudouin d'Avesnes (Chroniques de Flandres, Histoire de Béthume, tome V, C. III, et, après lui, de l'auteur du lignage de Coucy, qui parle de ce seigneur, en ces termes : «  Cis Raoul fut moult vaillant homs, et, pour la bonté de ly, le print à mary la reine de Chypre ; mais il n'ot nul hoir de ly.  » Raoul fit plusieurs instances envers les barons pour avoir le gouvernement du royaume, qui appartenait de droit à sa femme, et la délivrance de la ville de Tyr, qui avait été enlevée [1240], par le seigneur de Barut (Beyrouth) [Balian d'Ibelin], au [frère du] régent [Ytier Filangieri]. Mais, voyant qu'il n'était pas en grande considération parmi les barons, et que les parents de la reine faisaient tout, il la quitta et s'en retourna en France avec le roi de Navarre, le comte de Bretagne, et autres croisés, où il épousa, après le décès de la reine Alix, arrivé en l'an 1246, la fille de Jean de Hangest, de laquelle il laissa une seule fille, héritière de la terre de Cœuvres.

[Un autre lignage de Coucy, du XVe siècle, dont le manuscrit de Duchesne paraît être un extrait, dit que Raoul de Soissons eut par sa femme la baile du royaume de Chypre et du royaume de Jérusalem. Il fut, en effet, gouverneur, plutôt que baile, du royaume de Jérusalem, au nom de sa femme; mais sans aucune autorité, comme l'affirment les témoignages contemporains. Quant au royaume de Chypre, il n'en pouvait avoir le baile, puisque le roi Henri Ier était majeur, âgé de vingt-trois ans en 1240, lorsque Alix, sa mère, épousa Raoul de Soissons. Le lignage dit aussi que ce seigneur, après la mort de la reine de Chypre, épousa la fille de Jean de Hangest; mais il se tait sur son retour précipité en France, tandis que la reine sa femme restait en Syrie.

Cependant (1244) les Karismiens (1) avaient pris Jérusalem, qui, dès ce moment, fut à jamais perdue pour les chrétiens]
1. Voir la poésie : «  La Complainte d'Outre-Mer.  »

 

Henry, roi de Chypre
Henry, roi de Chypre, après la mort de sa mère, prit le titre de roi de Jérusalem, et envoya en cette qualité un baile ou régent en la ville d'Acre. Mais c'était toujours sauf le droit de l'héritier Conrad, lequel ayant été élu roi des Romains, du vivant de son père, prenait ce titre : «  Conradus dom. Augusti Imp. Frederici filius, Dei gratia rex electus, semper Augmtus, haeres et dominas regni Hierosolymitani.  » Et même l'empereur Frédéric eut quelque dessein de laisser le royaume de Jérusalem à son fils Henry, qu'il avait eu de son mariage avec Isabelle d'Angleterre, si la disposition qu'il en fit, au rapport de Mathieu Paris, est véritable. Néanmoins, le pape Innocent IV, qui était en division avec Frédéric, favorisa le roi de Chypre en cette occasion, ayant exhorté les barons du royaume [de Jérusalem] de lui obéir, et l'ayant relevé du serment de fidélité qu'il avait fait à l'empereur [1267, 5 mars]. Henry mourut l'an 1253 [et Conrad, fils de Frédéric, en 1254].

 

Hugues II, roi de Chypre
Hugues, IIe du nom, roi de Chypre, prit, comme son père, le titre de roi de Jérusalem, et, comme il était fort jeune lorsque son père mourut, la reine Plaisance, sa mère, tint le bail et la régence des deux royaumes, et laissa celle du royaume de Jérusalem à Jean d'Ibelin, seigneur d'Arsur, [A la mort du roi Henri (1253). les barons du royaume de Jérusalem nommèrent baile du royaume Jean d'Ibelin, seigneur d'Arsur, troisième fils de Jean d'Ibelin le vieux, sire de Baruth (Beyrouth). Son cousin, Jean d'Ibelin, seigneur de Japhe et d'Ascalon, le remplaça dans cette dignité (1254), qu'il lui rendit en 1256. En 1267 seulement, la reine Plaisance vint à Acre avec son fils, et là requit et obtint le baile du royaume. Lorsqu'elle s'en retourna à Tripoli, l'année suivante, elle laissa le baile au seigneur d'Arsur.]

Qui mourut en l'an 1258, auquel succéda Geoffroy de Sergines, sénéchal du royaume, qui extermina tous les malfaiteurs par la rigueur de sa justice. Cependant la reine Plaisance étant décédée en l'an 1261, Henry d'Antioche, avec Isabelle sa femme, fille du roi Hugues Ier, vint quelque temps après à Acre, pour demander le bail du royaume de Jérusalem, duquel il était le plus apparent héritier, à cause de sa femme, ce qui lui fut accordé ; mais, parce qu'il n'avait pas amené avec lui l'héritier, les barons refusèrent de lui faire hommage; ce qui fut cause qu'Isabelle retourna en Chypre, laissant son mari à Acre, en qualité de baile. Cela se passa en l'an 1264. Henry tint cette dignité tant que sa femme vécut. Etant décédée [en cette même année 1264], il y eut une grande contestation entre Hugues, son fils, d'une part, et Gautier, comte de Brienne, fils de Marie, sœur ainé d'Isabelle, d'autre : celui-ci soutenant qu'il devait être préféré, dans le bail du royaume de Jérusalem, à Hugues, parce qu'il était fils de l'ainée; l'autre prétendant qu'il lui devait appartenir, parce qu'il était le plus âgé. Les raisons et les plaidoyers de l'un et de l'autre sont rapportez dans les Assises de Jérusalem. Enfin, l'affaire ayant été murement discutée en la haute cour de ce royaume, le bail fut adjugé à Hugues, et, à l'instant, Geoffroy de Sergines se dépouillant de la qualité de baile, il alla, le premier, faire hommage à Hugues, et fut suivi des autres barons et des bourgeois. Le jeune roi mourut en l'an 1267, et eut pour successeur le même.

 

Hugues III, roi de Chypre
Hugues III, roi de Chypre, lequel vint en la terre sainte, et se fit couronner roi de Jérusalem, en la ville de Tyr, par l'évêque de Lidde, commis à cet effet par le patriarche, le 26e jour de septembre, l'an 1269.

[Ce royaume était alors presque réduit à rien, par les pertes successives d'Ascalon en 1247, d'Azot (Haifa), de Césarée, de Saphet, etc., en 1266. On peut voir, sur l'état des affaires à cette époque, la lettre du patriarche de Jérusalem, des grands maîtres de l'Hôpital, du Temple, de l'ordre Teutonique, de Geoffroy de Sargines, sénéchal du royaume, à Thibaud V, comte de Champagne. Quelques années plus tard, Baybars al-Bunduqdari, soudan d'Egypte, par une trêve conclue, le 22 avril 1272, avec Hugues III, ne lui garantissait que la plaine d'Acre et le chemin de Nazareth. Et cependant ce débris de royaume était encore un objet d'ambition et un sujet de discorde entre des princes chrétiens et les membres d'une même famille.]

 

Marie, fille de Bohémond IV
Marie, fille de Bohémond IV, prince d'Antioche, s'opposa au couronnement de Hugues, soutenant qu'elle lui devait être préférée, comme seule héritière légitime de ce royaume, d'autant qu'elle était fille de Mélissende, qui était fille d'Amaury de Lusignan, roi de Jérusalem, et de la reine Isabelle, où le roi Hugues III ne pouvait rien prétendre à raison de la parenté, l'alliance en vertu de laquelle les rois de Chypre l'avaient tenu étant finie en la personne de Hugues II, décédé sans enfants, qui était issu de la reine Alix, fille de la reine Isabelle. Le roi Hugues se défendait par des raisons de droit et de l'usage du royaume, qui se voient aux Assises de Jérusalem, dont la principale était que, par cet usage, celui qui veut demander une succession ou héritage, le doit faire de par celui qui en a été ensaisiné le dernier, s'il est du lignage ; et ainsi Hugues étant le plus prochain héritier du roi Hugues II, qui avait été saisi le dernier du royaume de Jérusalem, il devait seul lui succéder. Enfin, sur ce que le patriarche témoigna vouloir couronner le roi de Chypre, elle en appela au Saint-Siège, nonobstant lequel appel, le patriarche passa outre. Sur ce différend, le pape Grégoire X commit, en l'an 1272, l'archevêque de Nazareth et les évêques de Bethléem et de Belinas, pour informer des droits des parties, et pour les citer, en la cour de Rome, devant Sa Sainteté, qui y rendrait son jugement. L'affaire ayant trainé en longueur, Marie vint en France, au concile qui se tenait à Lyon l'an 1276, pour y demander justice. Le roi de Chypre y envoya aussi des ambassadeurs ; et, sur leurs contestations, l'évêque d'Albe, cardinal, fut commis par le concile pour décider ces différents. Le roi de Chypre soutint qu'ils ne devaient pas être jugés par la cour romaine, mais par les barons du royaume; ce que Marie accepta. Mais durant le procès, dont elle craignait l'événement à cause de la puissance du roi ide Chypre, elle céda, en l'an 1277, en présence des cardinaux, des prélats et de la plus grande partie de la cour romaine, tous les droits qu'elle avait au royaume de Jérusalem, comme en étant légitime héritière, à Charles Ier du nom, roi de Sicile, moyennant une pension annuelle de quatre mille livres tournois sur son comté d'Anjou, dont il fut dressé un acte authentique, autorisé des sceaux des cardinaux et des prélats.

 

Charles roi de Sicile
Charles, roi de Sicile, ayant été saisi du royaume de Jérusalem par cette donation, non-seulement il commença à prendre le titre de roi de ce royaume et à apposer à ses patentes la date du temps qu'il en entra en possession, mais encore il envoya des troupes sous la conduite de Roger de Saint-Severin, comte de Marsique [dont Lorédan fait deux personnages différents], à qui il donna la qualité de baile ou de régent de ce royaume; lequel arriva, avec six galères, le 7e jour de juin, l'an 1277, à Acre, qui lui fut rendue [sans résistance, grâce à ses intelligences avec les Templiers] par Balian, seigneur d'Arsur (Tell Arshaf), qui l'avait enlevée à l'empereur Frédéric ; reçut les hommages des barons [qui avaient d'abord consulté Hugues III sur ce qu'ils devaient faire, et n'en avaient point reçu de réponse], et même du prince d'Antioche, et établit un sénéchal, un contestable, un maréchal, un vicomte et autres officiers. La guerre s'excita ensuite entre les deux rois, que le pape Nicolas tacha d'apaiser, sans effet. Le roi de Chypre vint la même année à Tyr, avec 700 chevaliers et d'autres troupes, à dessein de faire une entreprise sur la ville d'Acre, dans laquelle il avait intelligence ; mais, n'ayant pas réussi, il s'en retourna en Chypre. Depuis, il passa encore une fois en la terre sainte, et vint à Barut (Beyrouth) au mois de janvier, l'an 1283; et, au mois de septembre suivant, il vint à Tyr, où il mourut le 26e jour de mars, l'an 1284.

Le roi Charles avait rappelé quelque temps auparavant le comte de Saint-Severin, après la révolte de la Sicile, et lui avait substitué un autre baile ou régent. Ce comte prend ces titres en des lettres du 18 de septembre 1278 : «  Roger de Saint Severin, par la grâce de Dieu, comte de Marsique et général vicaire et baile au royaume de Jérusalem, de par le roi de Jérusalem (1).  »
1. Nous trouvons ces mêmes qualifications données à Roger de Saint-Sevrin dans un acte du même jour (Codices Diplomaticos, tome I, nº 155, pages 198, 199, 536), par lequel Bohémond VII, prince d'Antioche, comte de Tripoli, déclare que Roger de Saint-Severin et Nicolas de Lorgue, grand maître de l'Hôpital de Jérusalem, se sont entremis comme arbitres pour terminer ses différends avec frère Pol, évêque de Tripoli. Nous croyons bien que cet acte est celui que Du Cange avait vu dans le cartulaire de Manosque.

 

Henry II
Henry [II], fils du roi Hugues III, ayant succédé à Jean son frère aux royaumes de Jérusalem et de Chypre, vint en l'an 1286, avec une belle armée navale, à Acre, où il fut reçu sans difficulté par les barons, 6 ayant obligé Hugues de Pélichin, qui tenait le château pour le roi Charles, où il avait fait entrer toutes les troupes de France, et ceux qui tenaient le party du roi de Sicile, de le rendre après cinq jours de siège [29 juillet ?]. Ensuite de quoi le roi Henry fut couronné solennellement roi de Jérusalem en la ville de Tyr, ou en celle d'Acre, comme écrivent Walsingham et le Continuateur de Guillaume de Nangis, le jour de l'Assomption de Notre-Dame; et parce que le comte d'Artois, qui était régent du royaume de Naples, crut que les chevaliers du Temple et de l'Hôpital avaient trempé dans les desseins du roi de Chypre, il fit saisir tous leurs revenus dans l'étendue du royaume dont il avait le gouvernement. Le roi Henry, après avoir établi Philippe d'Ibelin, son oncle, baile ou régent du royaume, retourna en Chypre la veille de la fête de saint André. Mais il jouit peu de temps du fruit de ce succès; car Melec-Messor, sultan de Babylone, entra en la terre sainte avec une armée de 60,000 chevaux et de 160,000 piétons; prit premièrement les villes de Tripoli et de Laodicée, en l'an 1287 et 1288, puis, en l'an 1291 (1), il vint mettre le siège devant Acre [alors partagée entre dix-sept juridictions différentes, et par conséquent sans unité dans son gouvernement et dans ses moyens de défense], qu'il emporta [le 18 mai]; comme il fit encore les villes de Tyr, de Barut, de Sajette, de Tortose et autres, qui furent, pour la plupart, abandonnées par les chrétiens, qui se retirèrent au royaume de Chypre. Ce prince était venu au secours de la ville d'Acre, sur l'avis des grands au près des Sarrazins, et s'y enferma [le 4 mai] avec 300 chevaliers, [200 chevaliers et 500 hommes de pied, selon Sanudo,] auxquels se joignirent la plupart des troupes chrétiennes qui restaient dans la terre sainte [mais il se retira peu honorablement, le 15 mai, en voyant l'état désespéré des affaires]. Depuis ce temps-là, le roi Henry ordonna qu'à l'avenir les rois de Chypre prennent la couronne du royaume de Jérusalem en la ville de Famagouste, et celle de Chypre en la ville de Nicosie : ce qui fut observé jusques à la prise de Famagouste par les Génois. Car alors les rois de Chypre prirent les deux couronnes dans Nicosie. Ils continuèrent aussi de donner les dignités et les titres des charges de ce royaume aux grands de leur cour; même conservèrent les noms des plus illustres seigneuries, qu'ils affectèrent à certains fiefs, dont ils revêtirent les principaux seigneurs.
1. D'après Martin Sanudo lui-même, Melec-Messor (Maleck el-Mansour) mourut en 1290, lorsqu'il s'avançait pour assiéger la ville d'Acre. Ce fut son fils Séraf (Kalil-Aschraf) qui s'en empara sur les chrétiens, en 1291, le 18 mai. - On sait que nos auteurs du XIIIe et XIVe siècle appellent sultan de Babylone les sultans d'Egypte, du nom de la ville de Babylone, que l'on croit avoir été sur l'emplacement du Vieux-Caire. (Danville, Géographie ancienne, C. 194, grand-in-folio. - Histoire de France, tome XXX, page 89, 212, note etc.),

[Henri II ne désespéra pas de voir se rétablir à son profit ce royaume de Jérusalem dont il avait conquis le titre. Il existe de ce prince un mémoire envoyé au pape Clément V, en 1311-1312, sur les moyens de reconquérir la terre sainte et d'anéantir la puissance des sultans d'Egypte. A la même époque, selon le texte de Baluze, mais probablement avant l'arrestation des Templiers, le grand maître de l'ordre avait donné à ce pape des conseils pour le même objet. En 1311-1312, des mémoires furent également adressés à Clément V par Guillaume Nogaret, chancelier, et Benoît Zacharia, amiral du roi de France, sur le projet d'une nouvelle croisade. C'est encore dans le même but que Marin Sanudo composa son traité «  Secreta fidelium, etc., de 1306-1311,  » et qu'un anonyme, avocat du roi dans les causes ecclésiastiques au duché de Guyenne, adressa au roi d'Angleterre Edouard Ier un curieux mémoire «  De recuperatione Terrœ Sanctœ  », qui se lit à la fin du recueil de Bongars, pages 316-361. Tous ces conseils, tous ces expédients, proposés comme infaillibles pour le recouvrement de la terre sainte, n'aboutirent à rien, pas même à l'entreprise d'une nouvelle croisade.]

 

Assises de Jérusalem
Le roi de Jérusalem avait cour, coing ou droit de monnaye et justice, qui était la haute cour; et il la pouvait tenir en tous les lieux de son royaume, où bon lui semblait.

[Le roi de Jérusalem, dit Jean d'Ibelin, ne tient son royaume que de Dieu. Il doit être couronné à Jérusalem, en l'église du Saint-Sépulcre, si cette ville est entre les mains des chrétiens; sinon, à Tyr, par le patriarche; s'il n'y a pas de patriarche, par l'archevêque de Tyr, primat des archevêques du royaume ; à son défaut, par l'archevêque de Césarée; et, à défaut de ce dernier, par l'archevêque de Nazareth.

On peut lire, dans le chapitre suivant du même Jean d'Ibelin, la cérémonie du couronnement du roi, avec la formule de son serment au patriarche. Ce serment se retrouve encore ailleurs, le même pour le fond, mais assez différent par la forme : tel est celui qui fut prononcé par Aimeri, roi de Chypre et de Jérusalem.

L'existence du royaume de Jérusalem se termine à la prise d'Acre; mais le nom survécut longtemps à la réalité. Les rois de Chypre se regardèrent toujours comme rois de Jérusalem. En même temps, les empereurs, comme successeurs de Frédéric II et de Conrad; les rois de Sicile, comme successeurs de Frédéric II et de Charles d'Anjou, auquel Marie d'Antioche avait cédé ses droits, prenaient également ce titre. Plus tard, les ducs de Savoie, par suite de la cession des droits de Charlotte, reine de Chypre et Venise, par le fait même de la possession de cette île, s'intitulèrent aussi rois de Jérusalem. Parmi ces divers prétendants au titre, à la couronne et à la possession du royaume de Jérusalem, et une foule d'autres énumérés par le père Etienne de Lusignan, dans un ouvrage spécial sur ce sujet, les ducs de Savoie, rois de Sardaigne, paraissent avoir eu les prétentions les mieux fondées, comme héritiers légitimes des rois de Chypre, qui avaient été les successeurs naturels des anciens rois de Jérusalem.]

Pour voir l'ouvrage dur les Assises de Jérusalem

Les Familles d'Outre-Mer par Charles du Fresne Du Cange, publiées par Emmanuel, Guillaume Rey. Paris Imprimerie Impériale M. DCCC. LXIX.

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