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Les Croisades, les possessions des Ordres Militaires en Orient

Préface
M. Jean Richard nous donne, sur le Royaume Latin de Jérusalem, le manuel qui nous manquait, que nous souhaitions, qu'il était urgent de voir paraître pour faire participer les étudiants comme le grand public lettré au bénéfice des recherches effectuées et des résultats acquis dans ces toutes dernières années par les Louis Bréhier, les Chabot, les Paul Deschamps, les Abel, les Vincent, les Claude Cahen, les La Monte, et aussi par M. Jean Richard lui-même. Car la thèse de l'auteur sur le comté de Tripoli à l'époque de la dynastie toulousaine est de celles qui renouvellent un sujet. Entre autres découvertes précieuses, ne nous a-t-elle pas apporté la preuve que notre langue d'oc était bien, au moins jusqu'en 1187, la langue parlée à la cour de Tripoli ? Depuis la publication de ce beau travail, tout de suite accueilli par M. Dussaud dans la Bibliothèque archéologique et historique de l'ancien Service des Antiquités de Syrie et du Liban, M. Jean Richard, tant chez nous qu'en Italie, pendant son séjour à l'École de Rome, a poursuivi ses recherches et hâté la solution de plusieurs autres problèmes. La haute bienveillance du cardinal Tisserant l'a guidé dans les archives du Vatican, comme celle de Paul Pelliot l'avait naguère conseillé dans les questions franco-mongoles. Jean Richard est en effet, avec Claude Cahen, de ces érudits des nouvelles générations qui ont abattu la cloison trop longtemps maintenue entre médiévistes de l'Orient Latin et Orientalistes. Membre lui-même de la Société Asiatique, il apporte à nos études, en même temps que sa rigueur de chartiste, le « sens de l'Asie », la curiosité des vastes horizons musulmans et, à la fin, mongols, qui s'étendaient à perte de vue, au-delà des étroites frontières du pays franc.

Ainsi, au préalable, situé en orientalisme, le résumé que nous présente Jean Richard mérite de retenir la faveur du grand public comme des spécialistes par la netteté avec laquelle sont dégagés les ensembles, posés les grands problèmes, par la densité de l'information, par la précision qui, à chaque page, se manifeste dans les recherches de détail. Qu'un livre qui, par l'ampleur du sujet, doit servir de manuel, se révèle comme une oeuvre vraiment personnelle, c'est toujours rencontre à marquer d'un caillou blanc. Or, tel est bien le cas ici. L'auteur a tenu la gageure de nous présenter un récit continu des faits avec un panorama des institutions, tout en repensant chaque question, tout en indiquant brièvement l'état et l'orientation des recherches, plus d'une fois en suggérant quelque hypothèse nouvelle. Aucune synthèse, on s'en convaincra vite, plus minutieusement étayée. Suffisantes sans être encombrantes, les références aux collections de sources ou les indications bibliographiques prennent chaque fois par la main le lecteur qui voudrait pousser plus avant, lui montrent les pistes à suivre, avec poteaux indicateurs pour comprendre l'itinéraire. Un travail de cette sorte doit, pour remplir sa mission, être à la fois un point d'arrivée, à la halte de rencontre des grandes routes, à la convergence des travaux antérieurs, et aussi un point de départ, un guide, une invitation au voyage pour les chercheurs de demain. Le Royaume Latin de Jean Richard répond pleinement à cette double tâche. Il sera, du jour de son apparition, classique.

Et puisse-t-il, comme nous n'en doutons pas, contribuer à susciter de nouvelles vocations, à provoquer l'enrôlement de nouveaux travailleurs dans ce champ de recherches de l'Orient Latin, pour la première fois défriché, au siècle de Du Cange, par la science française, et où la science française se doit de conserver le premier rang.
René Grousset de l'Académie française

 

Avant-Propos
L'histoire des Croisades a connu dès le Moyen-Age une très grande vogue : l'intérêt pris par l'Occident à ces expéditions suscitait dès le début du XIIe siècle la composition, en français et en provençal, de chansons de gestes comme la chanson d'Antioche et la chanson de Jérusalem, oeuvres épiques qui font l'objet d'études de MM. Hatem et Glasenaer. La littérature médiévale, tant en latin qu'en langue vulgaire, a consacré de nombreux ouvrages aux colonies franques de Syrie et de Palestine, chroniques, guides de pèlerinage, chansons de croisade ; la chute des derniers établissements fondés par les Occidentaux dans le Levant ne marqua pas la fin de l'intérêt prêté à leur histoire. Les projets de reconquête de la Terre Sainte composés au XIVe siècle — et leur nombre est très grand — comportent souvent des chapitres relatifs aux événements survenus depuis la première croisade dans ces pays : le plus célèbre, celui de Marino Sanudo, est une véritable chronique d'Orient. Plus tard, on continua à s'intéresser à cette histoire, riche en faits d'armes dont les Occidentaux du temps de Froissart étaient si friands : le nombre des beaux manuscrits de Guillaume de Tyr en témoigne. Et au XVIe siècle encore, le géographe Belleforest, dans son édition de la Cosmographie de Munster où il insérait une brève histoire du royaume de Jérusalem, renvoyait ses lecteurs à l'ouvrage de l'archevêque de Tyr, dont la traduction française était, selon lui, accessible à tous et facile à consulter (1).

C'est alors que le travail d'érudition commença à son tour à s'intéresser à l'Orient Latin — qui venait à peine de disparaître, car le royaume de Chypre, colonie vénitienne depuis 1489, n'était tombé aux mains des Ottomans qu'en 1571 —. En 1611 Bongars réunissait les principales chroniques (Guillaume de Tyr, Albert d'Aix, Foucher de Chartres, Jacques de Vitry, Sanudo...) dans ses Gesta Dei per Francos. Du Cange accordait à l'Orient latin en même temps qu'à l'Orient byzantin une grande place parmi ses recherches : c'est ainsi qu'il prépara un ouvrage sur les Familles d'Outre-mer. Le juriste Thomas de la Thaumassière étudiait les Assises de Jérusalem. Mais le XVIIIe siècle montra moins d'intérêt pour les Croisades, où certains philosophes voyaient de vastes entreprises de brigandage organisées par le fanatisme médiéval ; toutefois, Voltaire mettait en scène, dans Zaïre, le roi Guy de Lusignan, dont il maltraitait d'ailleurs l'histoire de façon singulière.
1. Fr. de Belleforest, La cosmographie universelle de tout le monde, Paris, 1575, in-folio, tome XI, page 945.

La renaissance historique du XIXe siècle marqua un renouveau des études consacrées à l'Orient Latin : on vit paraître la Bibliothèque des Croisades de Michaud et Reynaud, préludant à l'édition des sources narratives de l'histoire des croisades que fit entreprendre l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. La Société de l'Orient Latin vit le jour, et des savants comme le comte Riant, Louis de Mas-Latrie et E.-G. Rey donnaient de nombreux articles et ouvrages sur cette histoire. Simultanément, des érudits de langue allemande s'adonnaient à des recherches du même genre ; les Monumenta Germaniae de Pertz faisaient leur place aux textes historiques relatifs à l'Orient ; Hagenmeyer fixait la chronologie de la Première Croisade et des premières années qui la suivirent. C'est surtout l'Autrichien Reinhold Rö hricht qui faisait progresser cette histoire. Couronnant une longue série d'articles et de livres dont les Regesta Regni Hierosolymitani sont les plus précieux peut-être, une monumentale Geschichte des Konigreichs Jerusalem apportait une contribution inappréciable à la connaissance de l'Orient Latin : c'était la première synthèse des travaux du XIXe siècle (avec les Colonies franques en Syrie de Rey) ; malheureusement la rédaction très compacte de ce volumineux ouvrage empêchait son utilisation facile.

Après Rôhricht, l'intérêt des études sur les Croisades ne fléchit pas. En France, G. Schlumberger et Ferdinand Chalandon y consacraient une partie de leurs travaux ; en Amérique, une école d'historiens des Croisades naissait, autour de W. B. Stevenson, puis de Dana C. Munro et de M. La Monte. Et, depuis quelques années, les contributions à cette histoire se font très nombreuses et particulièrement importantes : M. Dussaud a, dans sa Topographie historique de la Syrie antique et médiévale, identifié les sites mentionnés par les textes anciens, malgré toutes les difficultés que présente cette identification ; M. Paul Deschamps, renouvelant les études de Rey et de Camille Enlart, a donné à l'archéologie militaire des Croisés, en même temps qu'à leur histoire proprement dite, de nouveaux développements que ses fouilles avaient préparés. Et M. René Grousset, dans les trois gros volumes de son Histoire des Croisades et du royaume franc, de Jérusalem, parus de 1934 à 1936, a mis sa science d'orientaliste au service de l'Orient Latin, complétant, en un exposé très vivant, les données de Rôhricht à l'aide des textes nouvellement découverts, surtout des textes arabes ou syriaques parmi lesquels la chronique damasquine d'Ibn al-Qalanisi tient le premier rang. Peu après, M. Claude Cahen, après de longues recherches, a publié sur La Syrie du Nord à l'époque des Croisades un exposé complet et suggestif. Plus ancienne, l'étude de M. Bréhier sur l'Eglise et l'Orient au Moyen-Age : les Croisades, précise bien des points de cette histoire.

Il peut paraître bien téméraire de notre part d'essayer d'apporter une contribution à cet édifice. Aussi n'avons-nous pas tenté de composer sur le Royaume latin de Jérusalem une étude comparable à tous ces travaux : rien, d'ailleurs, n'eût justifié un renouvellement du sujet si magistralement traité par M. Grousset. Nous avons seulement cherché à dégager, en un exposé relativement court, l'histoire du royaume de Jérusalem telle que l'avaient établies ces maîtres, en nous attachant tout particulièrement aux côtés plus modestes de cette histoire, à la vie du royaume et de ses habitants, et à ses institutions monarchiques, féodales et ecclésiastiques. Là encore, des études avaient été publiées : mais la vieille Histoire des institutions monarchiques du royaume latin de Jérusalem de Gaston Dodu — d'ailleurs complètement renouvelée par l'excellent ouvrage de M. La Monte (Feudal monarchy in the Kingdom of Jerusalem) en ce qui concerne les institutions proprement royales —, nous a paru sur bien des points très dépassée. Aussi, sans vouloir consacrer à ces questions une étude exhaustive, avons-nous tenté de redresser quelques-unes des idées courantes sur le fonctionnement des institutions franques. Nous avons essayé, en particulier, de mêler plus intimement qu'on ne l'a souvent fait les textes juridiques et les actes diplomatiques aux sources narratives.

Ce n'est qu'un travail bien imparfait que nous avons pu faire ; nous espérons cependant qu'il pourra apporter quelques faits nouveaux à la connaissance de l'Orient Latin, malgré le cadre restreint que nous avons dû adopter pour traiter de cette histoire si longue et si attachante.

Le cadre géographique de notre étude exclut les trois grands fiefs qui relevaient plus ou moins étroitement de la couronne de Jérusalem, comté d'Edesse, comté de Tripoli et principauté d'Antioche, qui ont fait l'objet de travaux récents. Nous ne chercherons donc à retracer que l'histoire du royaume de Jérusalem proprement dit, avec son cortège de comtés secondaires et de petites baronnies, tel que le concevaient les Latins du XIIe et du XIIIe siècle, (comme l'atteste par exemple le paragraphe 58 de la Règle du Temple) depuis la mer Rouge et la frontière égyptienne jusqu'au « Pas du Chien », limite du comté de Tripoli.

Dans ces limites, le royaume ne formait pas une unité géographique : deux parties bien distinctes le composaient, la Palestine et la Syrie méridionale — pour les gens du Moyen-Age, du reste, le terme de « Surie » s'appliquait à toute la région syro-palestinienne ; les habitants du royaume sont couramment désignés sous ce nom de Syriens qui était également donné, dans un sens plus restrictif, aux chrétiens indigènes. La Palestine, comprenant Judée, Samarie, Galilée et côte philistine, c'est essentiellement le plateau calcaire qui occupe, avec des altitudes approchant de mille mètres, un bombement anticlinal grossièrement dirigé du Nord au Sud, plateau descendant sur la mer par des gradins dont l'un, le Séphélah, est seul fertile, dominant la plaine côtière dont la frange orientale est assez riche, tandis que ses pointements de grès, les tell (« toron » dans la langue médiévale) disparaissent à l'Ouest sous les dunes de sable. Plateau sec, pauvre en eau, dépourvu de terre végétale, découpé en îlots couronnés de forteresses par des vallées encaissées où se pressent les cavernes, la Judée n'a que des cultures maigres. Au Nord, la Samarie, mieux arrosée et plus basse, fait figure de pays fertile, tandis que la Galilée, qui s'étend au Nord, avec des montagnes d'origine volcanique, apparaît comme fraîche et verdoyante. Cependant le plateau palestinien, qui se termine sur la mer par l'abrupt promontoire du Carmel, tombe de l'autre côté sur le « gouffre » (Ghor) du Jourdain par une descente parfois vertigineuse (la Mer Morte est à douze cents mètres au-dessous de Jérusalem, située à quelque vingt kilomètres). Au Sud, il se perd dans la steppe du Négeb et dans le désert calcaire de Tih. Au Nord de la Palestine, la dépression de la plaine d'Esdrélon (ou « plaine d'Acre ») est la voie de passage naturelle, à travers la Galilée, entre la côte — la belle rade d'Haïfa (l'antique Cayphas), premier abri après l'inhospitalier littoral philistin — et la Syrie intérieure, celle de Damas. C'est au-delà de la plaine d'Esdrélon que commence la Syrie méridionale, que constituent essentiellement la montagne du Liban et ses contreforts. Après le moutonnement de collines enchevêtrées qui s'étendent à l'est d'Acre, le Liban relève assez vite l'altitude. Il atteint la mer dans la région du cap Naqûra, près de la forteresse de Scandélion, et, dès lors, ne cesse de la border, s'en écartant parfois pour permettre l'élargissement d'une petite plaine côtière, mais découpant le territoire par des gorges et des « pas » propices aux embuscades, frontières naturelles qui sépareront les seigneuries de Tyr, de Sidon et de Beyrouth. La côte est désormais riche en dentelures, en caps, en rades qui ont vu naître les vieux ports phéniciens auxquels les Croisades donneront une vie nouvelle. A l'Est, le Liban domine les dépressions du Marj Ayûm (vallée du Litani) et de la Beqaa (vallée de l'Oronte), but tout désigné pour les razzias de seigneurs francs en quête de butin.

Enfin, à l'est de la Palestine et par-delà la stérile vallée du Jourdain (le Ghor) s'étendent les plateaux de l'antique Moab, mieux arrosés que la Judée et riches de leurs moissons, autre terre à razzier où le royaume ne pourra guère fonder d'établissements durables que dans la vallée du Yarmuk (Terre de Suethe) et dans la stérile Idumée, avec son prolongement plus fertile de la Belqa (Terre d'Oultre-Jourdain), jusqu'au coeur de la péninsule sinaïtique.

C'est dans ces limites que se développera le royaume latin de Jérusalem, création extraordinaire qui est un des aspects de l'« essor de l'Europe », si bien défini par M. Halphen, au début du XIIe siècle. Nous espérons avoir pu retracer quelques-uns des traits qui distinguent cet état franc — disons même français — d'Orient, et avoir pu montrer quelle fut la vie de ceux qui le construisirent et en assurèrent la durée (1).
1. Notre dette à l'égard de nos devanciers, et très spécialement de M. Grousset qui a bien voulu nous faire profiter de sa connaissance de notre sujet, est très grande : nous n'avons pu l'exprimer toute dans nos notes. Aussi, lorsque nous n'indiquons pas de références pour les faits cités, faut-il comprendre que Rôhricht, Rey, Mas-Latrie ou M. Grousset les ont établis de façon certaine.
Jean Richard
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de JÚrusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

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