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Les Croisades, les possessions des Ordres Militaires en Orient

Deuxième partie - Le second Royaume de Jérusalem
La chute de Jérusalem, en 1187, marqua la fin du royaume latin tel que nous l'avons vu vivre au cours des quatre-vingt-dix premières années de son existence ; mais, malgré son écroulement brutal — à la façon d'un château de cartes —, il n'était pas définitivement mort. La Troisième Croisade, en reprenant par la base la reconstruction du domaine franc d'Orient, permit aux colonies latines de se maintenir encore plus d'une centaine d'années (1189-1291), et de relever non sans éclat le nom de royaume de Jérusalem. Le couronnement de cet effort commencé par la Troisième Croisade, ce fut la reprise de Jérusalem par Frédéric II, en 1229. A la vérité, c'est seulement quelques années plus tard, en 1241-1243, que le royaume aura presque recouvré toute son ancienne étendue ; mais, à cette date, il sera difficile de parler de «  royaume  » : depuis 1231, en effet, la Syrie divisée sera en pleine révolte contre le «  roi  » légitime, ce même Frédéric II de Hohenstaufen qui ne voulut tenir aucun compte des droits de ses sujets et, dans la lutte qui éclata, se trouva le moins fort. Ce n'est qu'après 1244, à la chute de Jérusalem et d'Ascalon, que les Impériaux furent définitivement chassés de Syrie, mais c'est bien à partir de 1231-1233 que les Hiérosolymitains commencèrent à se passer de l'autorité royale.

L'intérêt du «  deuxième royaume de Jérusalem  » (1187-1231) réside justement dans cette reconquête, aussi lente que la conquête avait été rapide, de l'ancien royaume de Jérusalem, obtenue grâce au concours effectif que l'Occident prêta à ses colonies de Syrie. Mais ce concours eut sa contrepartie : plus le royaume de Jérusalem se reconstituait territorialement, et plus il perdait les caractères distinctifs qui avaient fait du premier royaume une véritable nation. Dans la dernière période de son existence, il ne devait plus être qu'une mosaïque de colons d'origine diverse, plus «  franque  » que «  française  ». C'est au cours des années 1187-1231 que ce mouvement de dénationalisation avait commencé : en enlevant au royaume son âme commune, il devait, lorsque la royauté hiérosolymitaine disparut, amener la ruine des colonies franques de Syrie.

Convulsions intérieures et effondrements du Royaume
Lorsque l'aggravation de la maladie du roi Baudouin IV lui avait rendu l'exercice du gouvernement de plus en plus difficile, le jeune souverain avait cherché autour de lui quelqu'un qui pût le suppléer. Dès 1176, il avait offert au comte Philippe de Flandre d'assumer la baylie du royaume : on a vu comment celui-ci s'y était refusé. Puis cette régence avait été offerte au duc Hugues III de Bourgogne, qui aurait dû épouser la sœur de Baudouin, Sibylle. Hugues n'avait pas accepté. On avait alors pensé qu'un baron hiérosolymitain, Baudouin de Rames, allait épouser Sibylle, ce qui aurait assuré au royaume une régence pendant toute la minorité du jeune Baudouin (V) alors âgé de trois ans. Mais, pendant que Baudouin, qui venait d'obtenir de Saladin sa mise en liberté (il avait été capturé en 1179), courait à Constantinople demander l'argent nécessaire pour sa rançon à Manuel Comnène, la comtesse Sibylle s'était remariée. A l'instigation du connétable du royaume, Amaury de Lusignan (1) (qu'Ernoul accuse d'avoir obtenu sa connétablie grâce au penchant que la mère de Sibylle, Agnès de Courtenay, avait pour lui), elle avait fait venir en Syrie le frère de celui-ci, Guy, et s'en était éprise. Baudouin IV, sur lequel sa mère Agnès (malgré sa répudiation par Amaury I) avait un grand pouvoir, consentit au mariage et Guy de Lusignan, cadet d'une maison baronniale relativement peu importante du Poitou, devint ainsi comte de Jaffa et d'Ascalon, et héritier présomptif du royaume pendant la minorité de l'enfant Baudouin.

A côté de ce beau jeune homme sans fortune — et à peu près sans caractère — l'entourage de Baudouin IV était singulièrement inquiétant : un aventurier courageux et habile, mais dénué de scrupules, Amaury de Lusignan, avait succédé dans la connétablie au preux Onfroi II de Toron, après avoir occupé quelque temps les fonctions de chambellan du roi. Comme maréchal du royaume, un chevalier flamand, Girard de Ridefort, venait de succéder au vieux compagnon d'armes d'Amaury I, Gérard de Pougy. Or Girard (qui devait bientôt devenir grand-maître du Temple) était animé d'une haine farouche contre le principal vassal du roi, Raymond III de Tripoli. Et le chef de l'administration royale, le sénéchal, n'était autre que Jocelyn III de Courtenay-Edesse, l'oncle de Baudouin IV, l'ancien seigneur de Harenc pris en 1164 par les Turcs et libéré douze ans plus tard (2). Sa sœur Agnès est ouvertement accusée par Guillaume de Tyr d'une cupidité qui lui faisait puiser dans le trésor royal : Baudouin IV n'osait pas résister à sa mère, ni à son entourage : «  tandis com il [Raymond III de Tripoli] estoit loin de la cour et li rois qui estoit malades ne pooit entendre à finer les besoignes du reiaume, cil (= ceux-ci) en faisoient toute leur volenté et les esploiz (= revenus) de la terre tornoient à leur preu (= détournaient à leur profit) ; si n'avoient cure de la compaignie au preudome qui ce leur destorbast (3). Devant touz les autres se penoit de ce porchacier la mère le roi qui n'estoit mie preu- defemme; ainçois amoit mout la seigneurie et estoit mout angoisseuse de prendre deniers ; à ce li aidoit mout ses freres (— son frère) li seneschaus du païs, et ne sai quant autre baron qui à ceus (= ceux-là) se tenoient  ». Qu'on y ajoute le patriarche Héraclius, élu malgré ses vices, le 16 octobre 1180, pour la faveur que lui portait Agnès d'Edesse, et on voit dans quelle atmosphère de gabegie et de turpitudes agonisait le malheureux Baudouin IV, vers 1180-1182.

Le plus cupide de tous était sans conteste le sénéchal Jocelyn. Ayant perdu le comté d'Edesse (1151) puis la seigneurie de Harenc (1161), il s'était fait constituer par des dons répétés une importante dotation, qui figure dans les «  Assises  » au cinquième rang des baronnies du royaume, sous le nom de «  Seigneurie du comte Jocelyn  ». On ne lui avait inféodé à l'origine que le château de Saint-Elie, mais il y ajouta bien d'autres domaines : son mariage avec une des héritières de Henri le Buffle de Milly, seigneur de Saint-Georges et du Bouquiau, lui valut le tiers de cette importante seigneurie, sise dans les montagnes d'Acre. En 1178, il se faisait donner l'abbaye de la Granacherie et la terre de Guillaume de Croisy ; en 1179 il achetait au chambrier Jean une partie du fief «  de la chambrelaine  » (de la chambrerie du roi, «  de feodo camerariae régis  »), à Lanahie et Casal-Blanc, près d'Acre et se faisait transférer l'hommage d'Aleaume de Gorenflos, puis il achetait, pour 4.500 besants, les terres de la vicomtesse d'Acre Péronelle, ainsi que, pour 600 besants de rente annuelle, le fief même de Saint-Georges (qui avait appartenu à la fille aînée de Henri le Buffle, épouse d'Adam de Bethsan) avec la baylie des enfants d'Adam de Bethsan. Il y ajoutait en 1181 l'«  assise  » de 1.000 besants sur la chaîne d'Acre possédée par Philippe le Roux, cousin du roi, qui la lui avait engagée en reconnaissance d'un prêt de 2.000 besants à lui consenti par Jocelyn. En février suivant, Jocelyn cédait au roi le château de Saint-Elie, mais se faisait céder en contrepartie le Château du Roi et ses dépendances, une rente de 1.000 besants sur Acre et sur Tyr, le château de Maron et les hommages dus jusqu'alors au roi pour les fiefs de Jean Bannier, de Saint- Georges et de Geoffroi le Tort. En 1183, Jocelyn recevait une nouvelle assise de 1.000 besants sur la chaîne d'Acre, arrondissait encore son domaine dans la région d'Acre et se faisait exempter de tout impôt sur le sucre qu'on fabriquait dans ses domaines. Cependant Onfroi IV de Toron, sire d'Outre-Jourdain, épousait à cette date la sœur de Baudouin IV, Isabelle : il cédait au roi sa seigneurie du Toron et recevait en échange une rente sur la chaîne d'Acre et Maron, que Jocelyn consentait à lui céder. Mais le sénéchal n'en resta pas là : il obtint de Guy de Lusignan, en compensation, la seigneurie même du Toron et Châteauneuf (1186) et achetait encore le fief de Cabor, pour 5.000 besants, en contraignant le roi à prendre à sa charge les legs de sa sœur Agnès. D'autres opérations financières l'avaient encore enrichi, et il maria sa fille aînée au frère de Guy de Lusignan, Guillaume de Valence, en lui donnant pour dot... les fiefs mêmes qu'il venait de recevoir de Guy, le Toron, Châteauneuf, Cabor et la Chambrelaine (4).

Devant de pareils accaparements, en grande partie réalisés aux dépens du domaine royal par un seul des grands officiers du royaume, on comprend que la clique groupée autour d'Agnès d'Edesse ait été effrayée par l'annonce de l'arrivée du comte Raymond III de Tripoli à Jérusalem, en 1182 : le comte Raymond était le parent le plus proche de Baudouin IV après ses sœurs, il avait été bayle du royaume pendant la minorité du roi et jouissait d'une très grande autorité parmi les barons qui ne pouvaient souffrir le règne de cette camarilla beaucoup plus néfaste que celle qui entourait Amaury I. Aussi parvint-on à convaincre Baudouin IV que Raymond venait en réalité s'emparer de la couronne et qu'il fallait l'empêcher de venir : on vit le roi interdire à son cousin et principal vassal (Raymond possédait dans le royaume même la Galilée) de pénétrer dans le royaume. Le scandale causé par cet outrage fut énorme : les barons s'entremirent et réussirent à grand peine à faire revenir Baudouin sur sa décision.

En 1183, Baudouin tomba très gravement malade ; il dut abandonner le gouvernement qu'il confia, comme il était naturel, à son beau-frère Guy, en se réservant la ville de Jérusalem et une rente de 10.000 besants. Là-dessus Guy s'enfla d'orgueil ; sa campagne d'octobre 1183 contre Saladin lui valut maintes critiques, et surtout il commit la faute très grave de se comporter en roi malgré son simple titre de bayle : quand Baudouin IV demanda d'échanger Jérusalem contre Tyr, dont il pensait que le climat lui conviendrait mieux, Guy refusa. Furieux, le roi réunit ses grands vassaux, les Ibelin (qui ne pardonnaient pas à Guy d'avoir enlevé à Baudouin de Rames la main de Sibylle), Raymond III, Bohémond III d'Antioche et Renaud de Sidon, et transféra à Raymond la baylie du royaume. Par une innovation aux coutumes du royaume — mesure qui montre combien Baudouin IV sentait le trône peu assuré puisqu'elle rappelle ce que faisaient les premiers Capétiens — il fit associer la couronne le petit Baudouin V, enfant du premier mariage de Sibylle. En outre, pour empêcher Guy d'accéder au trône, le roi fit célébrer immédiatement le mariage de son autre sœur Isabelle avec Onfroi IV de Toron, bien que celle-ci n'eût que onze ans (novembre 1183). On pensa même à séparer Sibylle de Guy, mais celui-ci courut à Jérusalem et ramena sa femme à Ascalon. Baudouin IV somma Guy de comparaître devant la Haute-Cour : Guy répondit qu'il ne pouvait venir pour cause de maladie. Le roi se rendit lui-même à Ascalon : Guy en fit fermer les portes et lui refusa l'entrée. Alors Baudouin prononça la confiscation du comté de Jaffa et d'Ascalon et occupa Jaffa (5).

Le roi réunit alors, à Acre, le parlement du royaume à la fois pour discuter de questions extérieures (l'appel à une nouvelle croisade) et intérieures : il fit valoir l'illégitimité de la naissance de Sibylle — comme de la sienne propre, mais lui avait reçu de son oncle et parrain Baudouin III le royaume «  en filliolage (6)  », ce qui pouvait justifier son règne — et demanda qu'on déshéritât Sibylle et Guy. Le patriarche Héraclius et les grands maîtres des Ordres voulurent intercéder en faveur de Guy. Le roi n'en tint pas compte : les trois hauts personnages refusèrent alors de partir en Occident demander l'envoi d'une croisade. C'était la révolte ouverte, mais Baudouin IV restait le maître (malgré la possession d'Ascalon par Guy, qui attaqua des Bédouins en dépit de la sauvegarde royale, ce qui acheva de les brouiller). Baudouin IV réunit alors ses barons ; il allait mourir, et leur fit jurer de confier la baylie à Raymond III en attendant la majorité de Baudouin V. La garde de l'enfant ne devait pas être donnée à sa mère Sibylle : elle serait confiée au plus proche parent du jeune roi, le sénéchal Jocelyn. Raymond III demanda, pour éviter qu'on ne l'accusât de convoiter la couronne, que les forteresses fussent remises à la garde des Templiers et des Hospitaliers, et que, si le petit Baudouin mourait, il conservât la baylie pendant dix ans, jusqu'à ce que les souverains d'Europe eussent décidé entre les droits de Sibylle et de sa sœur Isabelle. Baudouin V fut couronné, et son oncle mourut. Cependant l'Ordre du Temple venait d'élire le maréchal du royaume, Girard de Ridefort, comme grand-maître (7): un des deux ordres religieux passait ainsi aux mains d'un ennemi juré du nouveau régent.

Raymond III reçut paisiblement la baylie : on a vu que son premier soin fut de conclure la paix avec Saladin. La comtesse Agnès d'Edesse venait de mourir, lui enlevant une opposition dans l'entourage royal ; le sénéchal Jocelyn paraissait s'être rallié à lui ; le vieux marquis de Montferrat, grand-père du petit roi, vint résider dans le royaume ; Sibylle et Guy, neutralisés (ainsi que le connétable Amaury), résidaient dans leur comté. Tout paraissait promettre au comte de Tripoli, notoirement appuyé par les barons, un gouvernement tranquille pendant dix ans ; pour le dédommager des dépenses que lui imposait sa baylie, Baudouin IV lui avait fait remettre la seigneurie de Beyrouth à titre provisoire.

Un an après Baudouin IV, l'enfant Baudouin V mourut. Conformément au serment fait au roi lépreux, il semblait que l'on dût laisser le gouvernement à Raymond en attendant que le Pape, l'Empereur et les rois de France et d'Angleterre eussent décidé si le trône devait revenir à Sibylle ou à Isabelle, si le prochain roi serait Guy ou Onfroi. Peut-être même pensa-t-on à confier la couronne à Raymond III, pendant cette période d'attente : Raymond — qui devait céder en filliolage son comté au jeune Raymond, fils de Bohémond III d'Antioche — n'avait pas d'enfants ; il avait quarante-huit ans environ et, cousin germain d'Amaury I, avait des droits à la couronne que les Musulmans pensaient devoir lui revenir, au témoignage d'Ibn Djobaïr. Mais il est fort probable qu'Onfroi de Toron était le candidat favori des barons.

C'était là compter sans la camarilla édessénienne qui, écartée des affaires fructueuses depuis l'avènement de Raymond, agit avec rapidité. Le sénéchal Jocelyn avait secrètement lié partie avec sa nièce Sibylle ; il dupa complètement Raymond, lui persuadant qu'il paraîtrait vouloir faire un coup d'État en accompagnant le corps du petit roi à Jérusalem pour ses funérailles et qu'il aurait l'attitude la plus correcte en se retirant dans ses terres jusqu'à la réunion du Parlement. Raymond gagna Tibériade, cependant que Jocelyn, dont la seigneurie de Château-du-Roi et du Toron bloquait la Galilée et Acre, mettait rapidement la main sur Acre (sans doute aussi Tyr) et enlevait Beyrouth aux gens du comte de Tripoli. Là-dessus, Sibylle gagnait Jérusalem avec Guy ; le sire d'Outre-Jourdain Renaud de Châtillon (cependant parent d'Onfroi) venait lui prêter son aide, impatient de secouer la domination de Raymond qui était peu favorable à ses opérations de brigandage. Le patriarche Héraclius et le grand- maître du Temple, tout acquis à Guy et à Sibylle, assuraient ceux-ci de la possibilité d'un couronnement par surprise.

Cependant les barons réunissaient hâtivement la Haute-Cour, que ne pouvaient réunir en droit que le roi ou le bayle du royaume : c'était un avantage pour eux. Raymond leur rappela le serment prêté à Baudouin IV, déshéritant formellement Guy, et on envoya deux abbés et deux chevaliers à Jérusalem pour rappeler l'interdiction faite par le roi défunt de procéder au couronnement de Sibylle, qui venait d'inviter les barons à y assister. Peine perdue : le grand-maître de l'Hôpital, Roger des Moulins, essaya bien de rendre ce couronnement impossible ; il pouvait dans une certaine mesure neutraliser l'action des Templiers en faveur de Guy et, pour le moment, détenait une des clés du trésor royal où était enfermée la couronne. On parvint à la lui arracher. L'espion envoyé par le Parlement de Naplouse à Jérusalem (la ville était en état de siège, les portes fermées, et ce sergent avait dû se déguiser en moine pour y entrer) ne put qu'assister au couronnement par Héraclius de la reine Sibylle, et au choix que celle-ci fit de son mari Guy pour porter conjointement avec elle la couronne royale (ce qui montre que celui-ci n'était que prince-consort, c'est Sibylle, et non le patriarche, qui posa la couronne sur sa tête).

La Haute-Cour n'avait pas alors les pouvoirs qu'elle s'arrogera au XIIIe siècle. Rien ne le prouve mieux que l'incapacité où elle fut d'agir. Toutefois Raymond III pensa à le faire : fort de l'alliance des Hospitaliers et de ses excellentes relations avec Saladin (qu'il pensait même faire intervenir), il essaya de décider Onfroi à recevoir la couronne. Ce dernier n'osa pas provoquer la guerre civile et étrangère ; d'ailleurs dépourvu de tout caractère, il n'avait pas l'étoffe d'un souverain et s'enfuit de Naplouse à Jérusalem, où il fut un des tout premiers à prêter hommage au roi Guy (août-septembre 1186). Le reste des barons n'avait plus qu'à s'incliner. Sauf Raymond III qui s'enferma à Tibériade, et Baudouin de Rames qui abandonna ses fiefs à son fils Thomas et partit à Antioche, tous, réunis en parlement à Acre, prêtèrent hommage à Guy. Le coup d'état avait réussi, et Guy put récompenser ses partisans, en se créant un parti dans la noblesse hiérosolymitaine. C'est ainsi qu'il confirma à Jocelyn d'Edesse toutes les donations que lui avait faites Baudouin IV en les amplifiant, et qu'il fit venir d'Occident un autre de ses frères, Guillaume de Valence, qui devint seigneur du Toron par mariage avec une des filles du sénéchal (8).

Au lieu de chercher à se réconcilier avec Raymond III, pour essayer de grouper derrière le nouveau souverain la noblesse d'origine hiérosolymitaine, le clan Lusignan chercha à pousser le comte de Tripoli à bout : sans doute faut-il y voir la main de Girard de Ridefort, devenu un des principaux conseillers du roi. On réclama de Raymond un compte des revenus du royaume pendant sa baylie, procédé qui dut l'irriter d'autant plus qu'on avait saisi Beyrouth sur les revenus duquel il devait se payer des frais de l'administration — et il était sans exemple qu'on adressât une demande de ce genre à celui qui avait exercé la baylie. Ibn al-Athîr (9) assure que c'est cette dernière avanie qui acheva de pousser Raymond à la révolte : non seulement il refusa l'hommage qu'il devait au roi pour Tibériade, mais il s'enferma dans sa principauté de Galilée et entama avec Saladin des négociations assez dangereuses. Saladin lui promit son aide (au moins pour défendre sa principauté s'il y était attaqué), lui rendit les prisonniers qu'il détenait dans ses forteresses et envoya même à Tibériade des «  chevaliers et sergenz et arbalestriers  » musulmans. Cela n'empêchait point Saladin de renouveler avec Guy de Lusignan les trêves conclues en 1185 : à la faveur des querelles intestines franques, le souverain musulman jouait entre Tibériade et Jérusalem le rôle d'arbitre que Foulques d'Anjou avait joué entre Damas et Alep. Il fallut néanmoins l'intervention de Balian d'Ibelin pour arrêter Guy de Lusignan dans l'attaque qu'il se proposait de faire, à l'instigation de Girard de Ridefort, contre Raymond III. On entama alors des pourparlers : le comte demanda qu'on lui rendît Beyrouth en échange de sa soumission.

Là-dessus, une nouvelle insubordination mit le royaume en suprême péril. Malgré les trêves, Renaud de Châtillon renouvela la stupide agression de 1182 : il enleva une énorme caravane égyptienne en Arabie Pétrée (début 1187 ?). Saladin, une fois de plus, demanda justice à Guy de Lusignan, et le roi, conscient de la faute commise, invita Renaud à rendre son butin au Musulman. A nouveau, Renaud refusa, en ajoutant qu'il était maître de sa terre comme Guy l'était de la sienne. Plus encore qu'en 1182, cette proclamation d'indépendance menaçait le royaume de dissolution. Guy dut répondre à Saladin qu'il ne pouvait faire justice. La guerre fut déclarée, et Saladin fit venir d'Égypte, de Syrie et de Haute-Mésopotamie une immense armée, avec laquelle, de mars à mai 1187, il ravagea la Transjordanie franque. Le 29 avril, Guy de Lusignan réunissait le dernier parlement de Jérusalem, qui décida de conclure à tout prix la paix avec Raymond III et aussi, semble-t-il, de rappeler d'Antioche Baudouin de Rames. Or Saladin venait, conformément au traité conclu avec Raymond, de demander à celui-ci le passage à travers la Galilée pour aller ravager le domaine d'Acre. Raymond atterré n'osa pas rompre : il demanda à Saladin que cette razzia ne durât qu'une journée et n'attaquât ni les bourgs, ni les villes. C'est ce qui fut fait : les chrétiens avertis s'étaient mis à l'abri, quand le grand-maître du Temple, Girard de Ridefort, déclencha avec cent-cinquante chevaliers (surtout des Templiers) une attaque contre les sept mille Musulmans. Ce coup de folie aboutit à la bataille de Casai Robert (1er mai 1187), dont Girard échappa presque seul : le grand- maître de l'Hôpital, entraîné malgré lui dans cette aventure, fut tué, et la population de Nazareth, attirée par Girard, capturée presqu'entière.

Raymond III cessa immédiatement son double jeu : il renvoya la garnison musulmane de Tibériade et courut faire sa soumission à Guy, à Naplouse. Bohémond III d'Antioche envoya son fils Raymond à l'armée royale et annonça sa venue, Girard de Ridefort leva d'importants contingents grâce aux richesses du Temple : l'armée se concentra près de Nazareth, à Saphorie. Cependant Saladin se portait sous Tibériade et en commençait le siège, espérant attirer Raymond III dans la campagne désertique qui entourait sa capitale : la comtesse Echive était enfermée dans la citadelle (2 juillet 1187).

Dans l'armée franque, pas de commandement : Guy de Lusignan écoutait tantôt les conseils des uns, tantôt les avis des autres, et la fatalité voulut qu'il se décidât toujours pour les plus mauvais. Raymond III fit valoir qu'on était en juillet, et que la campagne allait se jouer sur une question d'eau. Il dit au roi qu'il préférait voir tomber Tibériade et voir sa femme captive plutôt que de se porter sur la ville : mieux valait, comme en 1183, se retrancher autour d'un point d'eau et attendre la retraite de Saladin pour harceler son arrière-garde et reconstruire Tibériade. Girard de Ridefort accusa Raymond de lâcheté : mis au défi, celui- ci requit Guy d'aller secourir Tibériade. Et toute l'armée se porta à Saphorie. Là, Raymond reprit sa démonstration : il n'y avait de ce point à Tibériade qu'une minuscule fontaine, et il ne fallait pas risquer la destruction complète de l'armée. Ses avis prévalurent enfin, et le conseil de guerre se sépara : quelques instants après, Girard de Ridefort, resté seul avec le roi, lui représentait que Raymond cherchait à le déshonorer par une infamante inaction. Guy se laissa convaincre et donna ordre à l'armée de se mettre en marche (3 juillet 1187).

La chaleur était accablante, l'armée peu enthousiaste. On sentait rôder autour de l'«  ost  » le mauvais sort : n'avait-on pas surpris une sorcière, esclave musulmane d'un Syrien de Nazareth, en train d'ensorceler l'armée pour, avait-elle avoué, la livrer à Saladin ? On l'avait bien brûlée, mais l'effet de ses enchantements n'allait-il pas se produire malgré tout ? 1 Avec plus de 60.000 hommes, Saladin barra la route aux Francs, qui étaient 30.000, dont 1.200 chevaliers et 4.000 turcoples, et qui durent camper sans avoir pu atteindre le point d'eau occupé par l'ennemi, le soir du 3 juillet. Le 4, la marche reprit. Harcelés dès le départ, les Francs découvrirent bientôt le gros des forces adverses. En les attaquant immédiatement, ils auraient peut-être réussi à se frayer un passage vers Tibériade et son lac ; mais, sur le conseil de Raymond III, ils décidèrent de se retrancher d'abord sur la butte de Hattin. Quelques déserteurs révélèrent la détresse de l'armée : accablée par la soif et la chaleur —qu'aggravèrent encore des feux de brousse —, elle fut encerclée sur sa butte et attaquée au moment où on dressait les premières tentes. Les chevaliers, néanmoins, balancèrent encore le sort des armes : des charges héroïques refoulèrent plusieurs fois les Musulmans, mettant en danger Saladin lui- même. Mais ils étaient épuisés : en une dernière charge, Raymond III, Raymond d'Antioche, Renaud de Sidon et Balian d'Ibelin enfoncèrent les lignes musulmanes et sauvèrent ainsi leur corps d'armée ; le reste de l'armée, avec le roi, fut capturé. Le royaume de Jérusalem était démantelé (10).

Saladin montra dans sa victoire beaucoup de magnanimité : il traita Guy avec une grande courtoisie ; cependant, bravé encore une fois par Renaud de Châtillon, il fit décapiter ce chevalier-brigand et exécuter les Templiers (sauf leur grand-maître) et les Hospitaliers, comme ennemis jurés de l'Islam. Mais il sut profiter de cette victoire décisive. L'armée vaincue à Hattin comprenait à peu près toutes les forces du royaume : il ne restait plus qu'à cueillir les forteresses. Saladin le fit fort habilement, avec une générosité qui frappa d'admiration les Francs eux-mêmes, et que les Musulmans lui reprochèrent : partout où les garnisons se montraient disposées à résister, il accordait aux assiégés la libre sortie des personnes et des biens. Si cette conduite eut pour résultat d'accumuler dans les villes de la côte les éléments d'une prochaine reconquête, elle favorisa la reddition des places fortes et évita au «  sultan  » de perdre son temps en sièges pendant que l'Occident enverrait des renforts. Le 5 juillet 1187, Tibériade se rendait à Saladin. Le 9 juillet, Saladin se faisait rendre Acre par Jocelyn III, échappé au désastre, moyennant la libre sortie de toute la population. Saladin espérait peut-être décider les bourgeois et les marchands italiens à rester ses sujets : il ne put y réussir. L'armée aiyûbide se partagea les dépouilles ; il n'était émir ou conseiller de Saladin qui n'eût reçu une maison d'Acre ; un jurisconsulte, Isâ al-Hakkari — la victoire de Hattin fut une victoire pour les jurisconsultes auxquels depuis plus d'un siècle était dû le réveil de la doctrine sunnite — se vit attribuer tous les biens du Temple dans la ville. Le souverain ne vit pas sans douleur le pillage qu'il aurait voulu éviter : destruction de la grande usine à sucre, etc...
Cependant les villes de l'intérieur, ces bourgades où la colonisation franque s'était implantée avec la vigueur que nous avons vue, étaient menacées. La population, partout où elle avait appris à temps le désastre, avait essayé de se réfugier dans les grandes villes fortifiées, lamentable exode de femmes et d'enfants, puisque tous les hommes avaient rejoint l'armée royale. La jacquerie des paysans musulmans grondait : Balian d'Ibelin, galopant vers Jérusalem, avait trouvé Naplouse évacuée par la population — il avait auparavant porté la nouvelle de la défaite à Saphorie et au Lyon, décrivant un grand arc de cercle pour éviter les coureurs musulmans — dès la première nouvelle de Hattin (11); quelques heures après, les paysans musulmans venaient piller la ville basse. La citadelle tint, comme, plus au Nord, celle de la Fève : les habitants de ces deux villes, seuls parmi la population de la Galilée et de la Samarie, échappèrent à l'esclavage.

Cependant une autre armée musulmane, venant d'Égypte et montant vers le Nord, enlevait Jaffa et Mirabel. Ascalon résista. Saladin faisait tomber le Toron, après une longue résistance et une honorable capitulation, le 26 juillet, puis enlevait Sarepta et Sidon. Beyrouth résistait dix jours, malgré l'absence de garnison, le temps d'obtenir un traité pour l'évacuation de la ville (9 août), et les premières places du comté de Tripoli, Gibelet et le Boutron, tombaient à leur tour, rançon de leurs seigneurs capturés à Hattin. Puis Saladin descendait en Philistie pour faire tomber Ascalon dont les bourgeois se défendaient bien : il essaya du moyen employé à Gibelet, en offrant à Guy de Lusignan sa liberté contre la reddition de la place. Plus consciencieux que Girard de Ridefort, qui, dans le même temps, faisait capituler Gaza et les forts voisins, le roi de Jérusalem déclara aux défenseurs qu'il ne voulait pas qu'ils rendissent Ascalon par égard pour lui, mais que, si la place ne pouvait se défendre, ils fissent valoir qu'ils s'étaient rendus sur son injonction. D'ailleurs les Ascalonitains ne voulurent rien entendre, malgré les exhortations de Girard de Ridefort. Ce n'est qu'après un mois et demi de blocus que la ville se rendit (5 septembre) : les habitants, avec tous leurs biens meubles, furent dirigés sur Alexandrie, où les agents de Saladin veillèrent personnellement à ce que les marins italiens, fort disposés à ne pas s'embarrasser de ces passagers indésirables, les transportassent jusqu'en Occident (mars 1188).

Saladin se porta alors sous Jérusalem, qu'il voulait prendre au plus tôt. Mais Balian d'Ibelin s'était jeté dans la ville dès les premiers jours de juillet et y avait instauré, en tant qu'époux de Marie Comnène (la veuve d'Amaury I), un gouvernement provisoire. Il avait constitué une armée, conférant la chevalerie à une soixantaine de bourgeois et aux jeunes nobles ; il avait frappé, à l'aide des trésors des églises, une monnaie qui permit de reconstituer un trésor royal — sans doute la petite obole de billon d'argent, sans nom de souverain, ne portant que la légende TURRIS DAVIT avec l'image de la Tour de David (qui figurait sur les monnaies de Baudouin IV) — et essayé de ravitailler la population. Mais Hattin était survenu au moment de la moisson ; celle-ci n'avait pu être faite et les stocks de vivres étaient au plus bas. Sans égard pour la reine Sibylle, Balian exigea que les hiérosolymitains lui prêtent hommage et se comporta en seigneur de la ville assiégée, d'accord avec le patriarche qui lui prêta un concours actif (mais qui n'avait pas paru à Hattin, laissant porter par le prieur du Saint-Sépulcre la Vraie Croix, capturée avec l'armée). Grâce à ces deux mois de répit, la ville put refuser l'offre de capitulation de Saladin : on pouvait espérer un secours extérieur, puisque déjà la nouvelle du désastre avait pu atteindre l'Occident.

L'avant-garde ayyûbide, ne prenant aucune précaution, subit un gros échec de la part de ces bourgeois avant d'arriver sous les remparts. Le 20 septembre, le siège commençait, et les Francs, luttant pour le Saint- Sépulcre, retrouvèrent (malgré l'abâtardissement dont les accusèrent les historiens et moralistes, soucieux d'expliquer par des considérations morales la chute du royaume à laquelle, du reste, le déclin des mœurs avait certainement contribué) quelque chose de l'ardeur de la Première Croisade. Pour obvier à la supériorité matérielle des Musulmans, ils songèrent même à tenter une sortie nocturne, au risque d'être écrasés ou de mettre en déroute l'armée de Saladin. Le patriarche Héraclius s'y opposa, objectant non sans raison que ce serait, en cas d'échec, la livraison pure et simple de milliers de femmes et d'enfants aux Musulmans ; on peut aussi supposer que l'indigne patriarche ne tenait pas à courir le risque du martyre et préférait négocier une capitulation. De toute façon, il convainquit Balian d'Ibelin qui demanda à capituler.

Saladin refusa, et il fallut que Balian menaçât de raser la mosquée d'Omar et de tout anéantir dans la ville avant de sortir pour, dans un combat désespéré, massacrer le plus possible de Musulmans. Alors il renonça à rendre aux Francs le massacre de 1099 (ce que la communauté melkite de la ville espérait, prétend-on) et on convint que la population paierait rançon pour pouvoir se diriger vers Tripoli. Saladin demandait cent mille besants, mais Balian craignit de ne pouvoir se les procurer. On convint d'une rançon par tête : dix besants par homme, cinq par femme et un par enfant. Balian fit valoir que, dans la population, une proportion de deux pour cent seulement pouvait payer cette rançon ; il obtint de libérer les pauvres pour un prix global : 7.000 hommes pour 30.000 besants. Le patriarche et les bourgeois contribuèrent à ce rachat selon leurs moyens, mais Hospitaliers et Templiers, prétextant sans doute que l'argent déposé chez eux ne leur appartenait pas, firent preuve d'une regrettable avarice : c'est sous la menace de l'émeute qu'ils ouvrirent leur caisse, sans générosité excessive. Après ces 7.000 rachetés (le nombre en fut en réalité plus grand, puisqu'un homme pouvait être remplacé par deux femmes ou dix enfants), Saladin, pour témoigner son estime à Balian, libéra «  par amour pour lui  » 500 chrétiens. Il en fit autant pour Héraclius. Son frère, al 'Adil, se fit adjuger mille captifs qu'il libéra aussitôt. Saladin lutta de générosité avec lui : le reste de la population défila devant ses officiers qui laissèrent passer vieillards et enfants, tandis qu'on refoulait entre la première et la deuxième enceinte les jeunes gens et les jeunes femmes. On songe à ce que dut avoir d'atroce la séparation ainsi effectuée, à cet interminable défilé de malheureux qui voyaient s'ouvrir devant eux, ou devant ceux qui leur étaient chers, la captivité dans les prisons d'Égypte et de Syrie ou, sort peut-être encore pire, la vente sur les marchés d'esclaves et la dispersion dans les harems de tout l'Orient. Combien de familles franques furent ainsi démembrées entre le 2 octobre 1187 et le 10 novembre suivant, sous la surveillance des soldats musulmans auxquels Saladin avait confié un rigide service d'ordre ?

Selon Ibn al-Athîr, la population chrétienne ainsi chassée aurait atteint 60.000 âmes, mais ne compte-t-il pas dans ce chiffre les chrétiens indigènes qui restèrent dans la cité ? Les chiffres des chroniqueurs divergent sensiblement, et le propos de Balian d'Ibelin (plus de 20.000 Francs auraient été trop pauvres pour payer dix besants que deux habitants sur cent pouvaient seuls verser) manque de précision : Balian a pu essayer d'apitoyer Saladin en noircissant ce tableau. On pourrait admettre que trois à quatre mille personnes payèrent rançon ; dix mille furent libérées gratuitement par Saladin et huit mille rachetées collectivement. Seize mille ou onze mille Francs furent réduits en esclavage, parmi lesquels 5.000 allèrent construire des fortifications en Égypte. Ainsi pouvait-il y avoir quelque 35.000 Francs à Jérusalem (mais nous ignorons la proportion des femmes, des enfants et aussi celle des réfugiés) : deux vieillards seuls, dont un survivant de la Première Croisade, furent autorisés à y demeurer (12).

Dans la ville occupée, les Musulmans fermèrent le Saint-Sépulcre, rendirent les mosquées au culte musulman, entre autres celles qui avaient été pendant l'occupation franque le «  Templum Domini  » et le Temple de Salomon. L'église Sainte-Anne devait se voir transformée, en 1192, en médressé de rite shaféite, tandis que la Maison du Patriarche («  au chief de la rue  » dite du Patriarche, près du Saint-Sépulcre) devenait un hospice sûfi (13). On y appela des immigrants juifs, et les Grecs prirent la place des Francs dans les Lieux Saints : pendant qu'Isaac l'Ange, le nouvel empereur de Byzance, adressait ses félicitations à Saladin, le patriarche grec faisait sa rentrée dans la Ville Sainte. Quant aux exilés francs, ils marchaient vers Tripoli, sous la garde d'une double escorte musulmane et franque, ravitaillés par les paysans arabes ; mais au bout de cette longue route, les chevaliers-brigands du comté de Tripoli, enhardis par la maladie du comte Raymond III, devaient les dépouiller du reste de leurs biens et les obliger à s'enfuir vers Antioche. Cependant Saladin, qui avait fait tomber toutes les villes de la côte, sauf Tyr, passait à la résorption des grandes forteresses franques de l'hinterland, celles-là même qui avaient défendu si longtemps le royaume contre une attaque venue de l'autre rive du Jourdain et qui, héroïquement, cherchèrent à résister, malgré la famine, à la marée musulmane qui venait les prendre à revers. Si Châteauneuf tomba le 26 décembre 1187, Saphet et Beauvoir, forteresses du Temple et de l'Hôpital, tinrent jusqu'au début de décembre 1188 et au 5 janvier 1189, non sans que les Hospitaliers eussent infligé aux Musulmans la sérieuse défaite de Forbelet (2 janvier 1188). Leurs défenseurs purent se retirer à Tyr à la suite de leur capitulation. Le comté de Tripoli, où Raymond III était mort de chagrin à la fin de 1187, ne se laissa pas entamer en 1188 ; la principauté d'Antioche perdit plusieurs places et se vit réduite presque à néant.

Revenu d'Antioche, Saladin acheva le siège de Beauvoir et de Saphet ; cependant les forteresses d'Onfroi IV de Toron (capturé à Hattin) tenaient toujours, privées de tout ravitaillement et perdues au milieu de la «  paienime  ». Hébron ne put résister que jusqu'à la fin de 1187 ; mais le Crac résista jusqu'en novembre 1188 et Montréal, la plus lointaine des forteresses franques, celle qui pouvait espérer le moins de secours, ne tomba qu'après que les défenseurs eussent vendu jusqu'à leurs femmes et leurs enfants aux Bédouins pour se procurer des vivres et prolonger leur résistance, à la fin du printemps de 1189 (14). Une seule forteresse devait tenir plus longtemps, et, par sa résistance, permettre le début de la reconquête franque : c'était Beaufort, que son seigneur Renaud de Sidon sut défendre par la ruse, persuadant Saladin qu'il n'avait d'autre intention que de lui rendre la forteresse, mais qu'il tardait à le faire pour éviter des représailles contre les siens. Quand il eut été trahi, Renaud, bien que soumis à la torture, continua encore à encourager ses vassaux : il ne devait donner l'ordre de reddition qu'au début de septembre 1189, et la place tint peut- être jusqu'au 22 avril 1190, grâce à la mise en état de défense à laquelle Renaud avait pu se livrer en jouant un jeu si dangereux.

Après la bataille de Hattin, tandis que Balian d'Ibelin courait mettre Naplouse et Jérusalem à l'abri d'une surprise et que Jocelyn faisait de même à Acre, la plus grande partie des barons échappés de la bataille avaient gagné Tyr à franc étrier. Raymond III et ses compagnons agirent aussitôt pour y esquisser un semblant de défense, avant de repartir pour Tripoli et Antioche. Il fallait procurer des défenseurs à Tyr, dont les fortifications et la position dans une presqu'île (on sait combien Alexandre avait eu de la peine à la prendre, comme Assyriens et Babyloniens avant lui — et les Croisés après lui) faisaient une place à peu près imprenable. Sans doute les Italiens faisaient-ils mine de se réfugier sur leurs vaisseaux, ou Raymond III voulut-il les intéresser davantage à défendre Tyr : il fit d'importantes donations aux Génois et aux Pisans, les plaçant sur un pied d'égalité avec les Vénitiens qui avaient jusque-là tenu à Tyr le premier rang (15). Ayant ainsi fait tout ce qu'il jugeait possible, Raymond regagna son propre comté (d'où il ne devait pas se désintéresser de la ville, ni son successeur Bohémond après lui), laissant à Renaud de Sidon et au châtelain de Tyr (16) le soin de la défendre. Mais l'avance de Saladin paraît avoir été plus rapide qu'on ne le pensait, et chez tous ceux qui avaient vécu l'enfer de Hattin, qui conservaient la vision de l'affreux écroulement de toute la défense du royaume, il paraissait au premier abord impossible de résister aux dizaines de milliers de Musulmans, sans chevaliers et sans ravitaillement, avant que des renforts fussent arrivés. C'est sans doute pourquoi tous ces barons qui reprirent rapidement courage et, comme Renaud de Sidon lui-même, surent se défendre, ne crurent pas pouvoir soutenir le premier choc de Saladin : Jocelyn III avait capitulé à Acre, malgré les bourgeois et les habitants, dès le 9-10 juillet. A Tyr, sur qui Saladin se porta immédiatement après, Renaud et le châtelain, qui venaient de voir s'éloigner les chevaliers tripolitains et antiochéniens, engagèrent des pourparlers et se préparèrent à rendre la ville : la bannière de Saladin fut introduite dans la cité pour être arborée sur la citadelle en signe de reddition.

Ce n'était que dix jours après Hattin, mais un fait nouveau se produisit à ce moment : le 14 juillet 1187 une petite escadre pisane, ou génoise, venant de Constantinople et ayant failli tomber aux mains des Musulmans devant Acre, passait sous la porte voûtée qui fermait le port de Tyr. Un grand baron d'Occident était à bord : c'était le marquis Conrad de Montferrat, oncle du défunt roi Baudouin V, parti en 1185 pour rejoindre son neveu et qui avait passé deux ans à la cour de l'empereur byzantin où il avait joué un grand rôle. L'arrivée de ces navires— il y avait là deux galées —, des chevaliers qui accompagnaient Conrad et de ce dernier lui-même, chef énergique et qui amenait de Constantinople de grandes richesses, changeait la situation. Conrad fut pressenti par les bourgeois de la ville pour prendre le commandement de la défense.

L'ambitieux baron, mi-Allemand et mi-Italien, n'hésita pas : comme Balian à Jérusalem, il lui fallait être sûr de ses soldats, donc avoir leur hommage ; mais il allait plus loin : il exigea des habitants le serment de le reconnaître comme leur seigneur et d'agir de même envers ses héritiers, ce qui fut fait. Renaud de Sidon, le représentant des barons syriens que cette attitude dépossédait, prit la fuite pour Tripoli, en compagnie du châtelain de Tyr, craignant sans doute que Conrad ne voulût les châtier de leurs négociations avec Saladin. Celui-ci parut sous les remparts peu après, et trouva sa bannière dans le fossé. Il offrit à Conrad de libérer son père, le vieux marquis de Montferrat pris à Hattin, en échange de la capitulation de la place. Conrad refusa, et Saladin, sans s'obstiner, prit la route d'Ascalon : il perdit ainsi le bénéfice qu'aurait pu lui donner le siège immédiat de la ville.

Car Conrad ne perdit pas de temps : il fit recreuser le fossé qui coupait l'isthme reliant la cité à la terre, répara les murailles, et appela de nouveaux défenseurs : les garnisons des villes à qui Saladin avait accordé une capitulation se réfugiaient dans Tyr. En outre, Conrad entreprit de faire de Tyr une colonie italienne, pour intéresser les marchands de tout pays à sa défense, reprenant et amplifiant les donations de Raymond III. Un Génois, Ansaldo Bonvicini, devint châtelain de la ville ; les Pisans se virent confirmer les dons de Baudouin III et de Raymond de Tripoli, et reçurent tout un quartier enlevé au domaine royal, avec des casaux dans la banlieue (octobre 1187) et des exemptions de toute sorte. Les Barcelonais reçurent le Palais Vert, un casal, un four et des exemptions pour leur commerce, ainsi que les Marseillais, les gens de Saint-Gilles[-du- Gard] et de Montpellier (octobre 1187). Conrad promit même aux Pisans des biens à Jaffa et à Acre, avec des domaines appartenant à Jocelyn III. Il se comportait en «  lieutenant des rois d'Outre-mer (17)  », sans égard pour les droits antérieurs ; on pourrait peut-être remarquer qu'il s'en prenait surtout aux biens des partisans des Lusignan (comme l'avait déjà fait Raymond III ?), le Temple et Jocelyn, pour enrichir les Italiens, ses compatriotes. Ceux-ci d'ailleurs lui prêtèrent un concours très actif, considérant la défense de Tyr comme une «  affaire  » : une société de commerçants pisans, les Vermiglioni, se fit céder, en échange de leur participation à la défense de Tyr, d'énormes privilèges à Tyr et à Acre et toute une partie de la «  seigneurie du comte Jocelyn  », avec Château-du-Roi (18).

Cet effort de défense eut un plein succès : après la prise de Jérusalem, Saladin vint assiéger Tyr, mais ne put déployer son artillerie sur l'étroit isthme. Conrad avait fait construire des batteries flottantes, les «  barbotes  », qui criblaient de traits d'arbalète les troupes musulmanes dont leur fond plat leur permettait de s'approcher (19). La flotte égyptienne envoya douze galères devant Tyr : Conrad en attira cinq dans le port, puis releva la chaîne qui le barrait et s'en empara : à forces égales désormais, il envoya ses sept galées contre les musulmanes, dont cinq furent jetées à la côte et deux s'enfuirent à Beyrouth. Bien que la tempête eût empêché l'arrivée des renforts envoyés par Raymond III de Tripoli (dix galées portant des chevaliers et du ravitaillement), Saladin, après son échec sur mer (30 décembre 1187) leva dans la nuit du 1er janvier le siège, qui avait duré deux mois. Il n'y eut plus que des escarmouches, parfois meurtrières, entre les défenseurs de Tyr et les Musulmans, surtout en 1189 (20)

Par l'exemple de Raymond III, on voit que les barons syriens ne laissèrent pas à Conrad le monopole de la lutte : Tripoli avait été jusque-là le siège de la résistance franque; mais peu à peu tout ce qui restait de l'armature du royaume de Jérusalem rejoignit Tyr. En octobre 1187, on y voyait déjà les archevêques de Césarée et de Nazareth, l'évêque de Sidon, les grands précepteurs du Temple et de l'Hôpital, chefs de leurs Ordres respectifs, le prieur de Saint-Gilles qui avait amené des renforts des commanderies Hospitalières du sud de la France, Gautier de Césarée, Hugues et Raoul de Tibériade. L'année suivante, Renaud de Sidon et Payen de Cayphas vinrent s'y joindre. Conrad, avec son entourage et son embryon de gouvernement (son sénéchal, son «  chancelier et notaire  »), faisait figure de bayle du royaume (21). Mais sa situation restait fausse. Le «  seigneur de Tyr  », usurpateur par force du domaine royal, allait-il se soumettre au roi Guy quand celui-ci recouvrerait sa liberté, ou affecterait-il de ne pas reconnaître [l'état de choses antérieur à Hattin ? Une fois de plus, la Croisade devrait-elle s'intégrer dans les cadres de la colonie latine d'Orient ou bien ne considérer ceux-ci que comme l'armature d'une armée d'occupation dont les droits étaient douteux ; ferait-elle table rase du passé pour reconstruire le «  royaume latin  » ou accepterait- elle de reconnaître pour droits imprescriptibles ceux qu'une longue possession, et la lutte constante contre l'Islam, malgré l'échec terminal, avaiént acquis aux barons de Syrie ?
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

 

Notes
1. Nous avons conservé à Amaury, qui devint le roi Amaury II, son nom traditionnel. Mais les textes médiévaux l'appelent «  le roi Aimeri  » alors qu'ils appellent Amaury Ier «  le roi Amauri.  » Le nom véritable de ce personnage est donc Aimery (Aimericus) et non Amaury (Amalricus).
2. C'est Agnès qui avait fait racheter Jocelyn par son fils. Guillaume de Tyr, tome II, page 1023 (1176).
3. Guillaume de Tyr (page 1078) mentionne ainsi la crainte que la camarilla avait de voir Raymond III intervenir dans leurs «  voleries.  »
4. Lois, I, 417 (Jocelyn devait le service de 24 chevaliers pour sa seigneurie de Château du Roi et 18 pour le Toron) et, II, 454. R. Rôhricht, 577, 579, 587, 588, 608, 614, 624, 625, 644, 653, 654, 655, 657, 674, 934… La baylie du fief de Saint-Georges avait d'abord appartenu au mari de la seconde fille d'Henri le Buffle, Hue de Gibelet.
5. Eracles, page 2 et
6. Guillaume de Tyr, XVIII, 29 «  Li cuens (Amaury I) pria le roi qu'il fust ses compères : li rois le fist volentiers et tint son fil aus fonz ; si ot non Baudouin. Aucuns li demanda après que il donroit à son filleul… et il respondit, com cil qui estoit cortois et de beles paroles, que il li donroit le roiaume de Jherusalem  ». Baudouin IV et Sybille n'avaient pas été légitimés : le roi voyait-il dans sa lèpre un châtiment ?
7. Girard avait été frustré par Raymond de l'héritage de la seigneurie du Boutron qu'il convoitait. On remarquera qu'avec lui, c'était le deuxième grand-officier royal (après Eudes de Saint-Amand) qui accédait à la grande-maîtrise du Temple, preuve de la subordination de celui-ci au pouvoir royal.
8. Un autre Guillaume de Valence, neveu de Guy et fils de Hugues de Lusignan, devint en 1247 comte de Pembroke par la grâce de son demi-frère le roi d'Angleterre Henry III. Il mourut en 1296 — Valence, Vienne, commune Couhé, arrondissement, Civray.
9. Eracles, page 54.
10. M. Baldwin, pour laver Raymond III du reproche de trahison, a étudié en détail cette bataille. Cf. aussi Jean Richard, Aboui an account of Hattin, à paraître dans Spéculum, janv. 1952.
11. Eracles, page 58, Deux jardins, page 302. L'Eracles, page 66, indique sans doute par erreur la capture de Jocelin à Hattin.
12. Michel le Syrien, dans Documents Arméniens, tome I, page 399 ; Kâmil al-Tewarikh, pages 701-702 ; Eracles, page 97 ; Ernoul, pages 217-219.
13. Clermont-Ganneau, Matériaux inédits pour servir à l'histoire des Croisades (extraits du Musée archéologique. tome I, page 11).
14. Saladin autorisa les héroïques garnisons à regagner la côte et racheta même les femmes et enfants vendus. En 1187, Maqrizi (Revue de l'Orient Latin, tome IX, page 35) mentionne «  la première caravane (Damas au Caire) qui put traverser la Palestine sans crainte d'être attaquée ou sans avoir à payer de rançon  ». Cf. Aussi J. Richard, An account of the battle ot Hattin, dans Spéculum, XXVII, 1952, pages 168-177.
15. R. Rôhricht, 659, 665. — Les Pisans avaient déjà des biens importants à Tyr depuis 1156. Les Génois et eux avaient en 1187 des «  consuls et vicomtes  » à Tyr.
16. Eracles, pages 73-76. Ce châtelain était-il Simon de Versigny, cité en 1181, ou Gilbert ou bien Lovel, tous deux qualifiés en 1187-1188 d'anciens châtelains de Tyr (R. Rôhricht, 667-668) ?
17. Deux Jardins, page 400.
18. R. Rôhricht, pages 665, 666, 667, 668, 674, 675, 682, 724.
19. Eracles, page 106-109.
20. Arnold de Lubeck (Monuments historiques Germaniae, XXI, p. 176) révèle que Saladin conclut alors un traité avec Conrad, lui versant une importante somme d'argent pour que le marquis consente à s'abstenir des attaques qu'il avait commencé à mener contre les places musulmanes. Très favorable, comme tous les Allemands, à Conrad (cousin germain de Frédéric Barberousse comme fils de Guillaume IV de Montferrat et de la tante du grand empereur, sœur de Conrad III), Arnold essaie de l'excuser de ce pacte — qui, de fait, laissait les mains libres à Saladin pour la conquête de l'intérieur — en disant que bien des gens avaient blâmé le marquis ( «  unde quidam eum infidelitatis arguere conati sunt quod munera infidelium acciperet  »), mais que celui-ci n'avait pu agir que pour le bien de la Chrétienté. Ces trêves étaient-elles celles que Renaud de Sidon concluait pour Beaufort ? — Deux Jardins, tome I, page 402.
21. R. Rôhricht, 665, 675. AMBROISE, édition G. Paris, v. 2366 et suivantes attribue le principal mérite de la défense de Tyr à Guillaume de la Chapelle, aux deux frères de Tibériade et aussi à Conrad de Montferrat «  qui bien commença là à faire — qui vint quant la terre fu prise — Si fud un poi al Deu servise (= Il fut un peu au service de Dieu) — Si ot de bon comencement, — malvès et faus ensivement.

Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

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