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Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades

1 - 1198-1203
Au point où nous sommes parvenus dans le récit des expéditions saintes, le lecteur sait à quoi s'en tenir sur la valeur guerrière de nos vieux chrétiens : en comparant entre elles les diverses annales de la guerre dans les temps anciens et dans les temps modernes, on pourrait penser que jamais la bravoure humaine n'enfanta des prodiges comme elle le fit au moyen âge sous les étendards de la croix. Quelle aveugle préoccupation entraînait donc l'auteur du « Contrat Social, » lorsqu'il écrivait : « Les troupes chrétiennes sont, dit-on, excellentes : je le nie; qu'on m'en montre de telles ; quant à moi, je ne connais point de troupes chrétiennes. » Nous pourrions nous borner à prononcer ici les noms de Godefroy, de Baudouin, de Raymond, de Tancrède et de Richard, pour réfuter un aussi étrange paradoxe ; nous pourrions nous contenter de rappeler les victoires héroïques qui avaient jeté l'effroi dans tout l'Orient, ces étonnants triomphes qui faisaient croire aux musulmans que les Francs étaient d'une race supérieure au reste des hommes.

Mais Rousseau, pressé d'échapper aux souvenirs des expéditions sacrées, prétend que les croisés, « bien loin d'être des chrétiens, étaient des soldats du prêtre, des citoyens de l'église, qui se battaient pour son pays spirituel qu'elle avait rendu temporel, on ne sait comment. » Il y a dans ce raisonnement une profonde ignorance des croisades, de leur caractère, de leur esprit. L'auteur du « Contrat Social, » partageant l'erreur de plusieurs autres philosophes de son temps, était persuadé que les papes avaient fait les croisades. Dans le premier livre de cette histoire, on a vu au contraire que les expéditions de la croix naquirent de l'enthousiasme religieux et guerrier qui animait les peuples d'Occident : sans cet enthousiasme, qui n'était point l'ouvrage des chefs de l'église, les prédications du Saint-Siège n'auraient pu rassembler une seule armée sous les saintes bannières. Observez bien que, pendant les guerres d'outre-mer, les souverains pontifes furent chassés de Rome, dépouillés de leurs états, et qu'ils n'appelèrent point les croisés à la défense du pouvoir ou du pays temporel de l'église. Non-seulement les croisés n'étaient pas les aveugles instruments du Saint-Siège, mais ils résistèrent plus d'une fois aux volontés des papes, et n'offrirent pas moins, dans les camps, le modèle de la valeur unie à la piété. Il y eut sans doute des chefs, des princes entraînés aux pays d'Asie par l'ambition ou l'amour de la gloire ; mais la religion, bien ou mal entendue, entraînait le plus grand nombre ; les croyances chrétiennes, dont les croisés étaient les défenseurs, les élevaient au-dessus de tous les dangers par le désir des récompenses du ciel et le mépris de la vie. L'islamisme menaçait l'Europe; la religion chrétienne, qui se mêlait à tout, qui était la patrie, se trouvait en péril : quoi de plus naturel que de voler à sa défense et de sacrifier pour elle ses biens, son repos et sa vie ?
Voilà la vérité, telle que les petits enfants la comprennent ; mais la vérité échappe, par sa simplicité même, à ceux qui, pour juger les choses humaines, ont besoin de déployer tout l'appareil d'une philosophie orgueilleuse et chagrine. Rousseau n'a jamais senti tout ce qu'il y a d'admirable et de grand dans les inspirations du christianisme : après avoir pensé que les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves, comment aurait-il pu les croire capables de bravoure, d'enthousiasme, de mouvements généreux ?
Le grand tort des philosophes du siècle dernier est d'avoir voulu refaire le monde selon leurs systèmes, et d'avoir créé l'homme d'après leurs fantaisies. L'histoire a moins de prétentions : elle prend l'humanité telle qu'elle est, et ne sait opposer que des faits à d'éloquents sophismes. Nous ne pousserons donc pas plus loin nos raisonnements, et nous laisserons aux conquérants latins de Byzance le soin de répondre à l'auteur du « Contrat Social. »

Le départ des croisés allemands avait plongé les chrétiens d'outre-mer dans le deuil et la consternation : les colonies chrétiennes, livrées à leurs propres forces, n'étaient protégées que par la trêve qui venait d'être conclue entre Malek-Adhel et le comte de Montfort. Les infidèles avaient trop de supériorité sur leurs ennemis pour respecter longtemps un traité qu'ils regardaient comme un obstacle aux progrès de leur puissance. Les chrétiens, menacés de nouveaux périls, portèrent leurs regards vers l'Occident. L'évêque de Ptolémaïs, accompagné de plusieurs chevaliers, s'embarqua pour l'Europe, afin de solliciter le secours des fidèles. Le vaisseau sur lequel il était monté fut englouti dans les flots au moment où il s'éloignait des côtes de la Syrie : l'évêque de Ptolémaïs et toutes les personnes de sa suite périrent dans le naufrage ; d'autres navires, partis peu de temps après, furent surpris par la tempête et forcés de rentrer dans le port de Tripoli. Ainsi les prières et les plaintes des chrétiens de la Palestine ne purent arriver jusqu'en Occident (1).

Cependant la renommée semait partout les nouvelles les plus affligeantes sur la situation du faible royaume de Jérusalem. Quelques pèlerins, échappés aux périls de la mer, racontaient à leur retour les triomphes et les menaces des Turcs ; mais, dans l'état où se trouvait l'Europe, rien n'était plus difficile que d'entraîner les peuples dans une nouvelle croisade. La mort de l'empereur Henri VI avait divisé les prélats et les princes de l'Allemagne. Le roi de France, Philippe-Auguste, était toujours en guerre avec Richard, roi d'Angleterre. Un des fils de la reine de Hongrie venait de prendre la croix ; mais il n'avait rassemblé une armée que pour troubler le royaume et s'emparer de la couronne. Au milieu des sanglantes discordes qui troublaient l'Occident, les peuples chrétiens semblaient avoir oublié le tombeau de Jésus-Christ : un seul homme fut touché des malheurs des les d'Orient, et ne perdit point l'espoir de les secourir.
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Election du pape Innocent III
Innocent III (2) venait de réunir, à l'âge de trente-trois ans, les suffrages du conclave. Dans l'âge des passions, voué à la plus austère retraite, sans cesse occupé de l'étude des livres saints et toujours prêt à confondre, par la seule autorité du raisonnement, les hérésies nouvelles, le successeur de saint Pierre versa des larmes en apprenant son élévation ; mais, lorsqu'il fut assis sur le trône pontifical, Innocent déploya tout à coup un caractère nouveau : le même homme qui semblait redouter l'éclat du pouvoir, ne s'occupa plus que des moyens d'agrandir sa puissance, et montra l'ambition et l'inflexible opiniâtreté de Grégoie VII. Sa jeunesse, qui lui promettait un long règne; son ardeur à défendre la cause de la justice et de la vérité ; son éloquence, ses lumières, ses vertus qui lui attiraient le respect des fidèles, donnaient l'espoir qu'il assurerait le triomphe de la religion et qu'il accomplirait un jour tous les projets de ses prédécesseurs (3). Comme la puissance des papes était fondée sur les progrès de la foi et sur le pieux enthousiasme des chrétiens, Innocent mit d'abord tous ses soins à réprimer les innovations dangereuses, les doctrines imprudentes qui commençaient à corrompre son siècle et menaçaient le sanctuaire ; il s'occupa surtout de ranimer l'ardeur des croisades ; et, pour maîtriser l'esprit des rois et des peuples, pour rallier tous les chrétiens et les faire concourir au triomphe de l'église, il leur parla de la captivité de Jérusalem , il leur montra le tombeau de Jésus-Christ et les saints lieux profanés par la présence et la domination des infidèles.

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Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
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Notes
1. On peut lire, à ce sujet, la lettre du grand maître des hospitaliers à ses frères d'Angleterre ; on en trouvera la traduction dans les pièces justificatives.

2. Muratori et Baluze ont publié la vie d'Innocent III (Voyez Muratori, Scriptor. rer., italicar., t. III, 1, p. 486-568). Voici le portrait qu'en trace un manuscrit tiré de la bibliothèque d'Avignon :
Innocent était d'un esprit pénétrant, d'une mémoire tenace, versé dans les lettres divines et humaines, éloquent dans ses discours et dans ses écrits, exercé au chant et à la psalmodie, d'une taille médiocre, d'une belle figure. Tenant le milieu entre l'avarice et la prodigalité, mais libéral dans ses aumônes et dans les dépenses nécessaires aux choses de la vie, il était plus économe dans tout le reste, à moins que la nécessité ne le contraignît à se montrer généreux. Il était sévère pour les rebelles et les opiniâtres, mais doux pour les gens dévoués et les humbles ; courageux, ferme, magnanime et fin, défenseur de la foi, ennemi de l'hérésie, rigide pour la justice, mais pieux dans la miséricorde ; humble dans la prospérité, patient dans l'adversité ; d'un naturel prompt à la colère, mais facile à apaiser. Il fit ses études à Paris et à Bologne. Il surpassa ses contemporains dans la philosophie et la théologie, ainsi que le prouvent les divers ouvrages qu'il fit ou publia en diverses circonstances.

3. Un écrivain allemand, Hurter, a publié une Histoire d'Innocent III, traduite en français par M. de Saint-Chéron : il y a dans ce livre beaucoup de science et de sagacité, et la grande figure d'Innocent III s'y trouve tracée avec plus d'impartialité qu'on n'aurait espéré en rencontrer chez un historien protestant. Nous ne pouvons oublier de citer ici l'Histoire de la papauté, par Léopold Ranke, et l'Histoire de Grégoire VII, par Voigt. Ce mouvement, parti de l'Allemagne réformée, pour apprécier avec une justice, trop rare jusqu'à ce jour, la mission des souverains pontifes au moyen âge, est un des faits les plus remarquables de notre temps.

Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

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