Les Templiers   Les neuf Croisades   Les Croisades

Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades

1 - La prédication de Saint Bernard de Clervaux
Histoire de la croisade de Louis VII et de Conrad III - Années 1145-1149

Les colonies chrétiennes, menacées par les musulmans, appelèrent les princes de l'Europe à leur secours. L'évêque de Gibelet, en Syrie, accompagné d'un grand nombre de prêtres et de chevaliers, se rendit à Viterbe, où se trouvait le souverain pontife. Les récits de l'ambassade chrétienne firent couler les larmes du chef des fidèles ; les malheurs d'édesse, les malheurs qui menaçaient Jérusalem, répandirent partout la consternation et la douleur. Des cris d'alarmes retentirent dans tout l'Occident. Quarante-cinq ans s'étaient écoulés depuis la délivrance du saint sépulcre ; l'esprit des peuples n'était point changé ; de toutes parts on courut aux armes.

Ce fût à la voix de Saint Bernard que les peuples et les rois de la chrétienté vinrent se ranger sous les drapeaux de la croix. Né d'une famille noble de Bourgogne, huit ans avant la conquête de Jérusalem, saint Bernard, dès sa plus tendre jeunesse, était entré dans la vie religieuse avec tous ses nombreux parents et trente gentilshommes, entraînés par ses discoure et par son exemple. Il n'avait que vingt-deux ans lorsqu'il parut à Cîteaux à la tête de la pieuse troupe qu'il avait enlevée au monde. Il suffît de prononcer le nom de Clairvaux pour rappeler la gloire de saint Bernard. Nous avons eu occasion de remarquer que deux passions se partageaient à cette époque la société européenne : l'une poussant les chrétiens au désert monastique, l'autre sur le chemin de Jérusalem. Saint Bernard fut l'éclatante expression de ce double enthousiasme religieux, il fut l'homme de cette double passion qui remuait alors le monde, et les chroniques du douzième siècle nous ont parlé du prodigieux pouvoir de sa parole. L'abbé de Clairvaux portait dans un corps délicat et frêle une infatigable activité, une opiniâtreté ardente, une noble volonté qui marchait sans fléchir vers le but marqué. Il était devenu l'âme et la lumière de l'Europe ; il ne s'appartenait plus, et les événements et les besoins contemporains l'arrachaient sans cesse aux chênes et aux hêtres de sa chère solitude. Plusieurs conciles obéirent à ses décisions. Par les seules armes de son éloquence, il terrassa l'antipape Léon et fit asseoir Innocent II sur la chaire de saint Pierre. Le pape Eugène III et l'abbé Suger étaient ses disciples. Les prélats, les princes, les monarques, se faisaient gloire de suivre ses conseils, et croyaient que Dieu parlait par sa bouche.

Lorsque les ambassadeurs d'Orient arrivèrent eu Europe, Louis VII venait de monter sur le trône de France. Ce jeune monarque avait vu commencer son règne sous les plus heureux auspices. La plupart des grands vassaux, révoltés contre l'autorité royale, avaient déposé les armes et renoncé à leurs prétentions. Par son mariage avec la fille de Guillaume IX, Louis VII
Louis VII le Jeune
le Jeune venait de réunir le duché d'Aquitaine à son royaume. La France agrandie n'avait rien à craindre des états voisins ; et, tandis, que les guerres civiles désolaient à la fois l'Angleterre et l'Allemagne, elle florissait en paix sous l'administration de Suger
Suger
.

La paix ne fut un moment troublée que par les injustes prétentions du pape et par les intrigues de Thibaut, comte de Champagne, qui profitait de l'ascendant qu'il avait sur le clergé pour armer les foudres de l'église contre son souverain (1). Louis résista avec fermeté aux entreprises du Saint-Siège, et voulut punir un vassal dangereux et rebelle. Poussé par une vengeance aveugle, il mit tout à feu et à sang dans les états de Thibaut ; il assiégea Vitry, monta lui-même à l'assaut, et fit passer au fil de l'épée tous ceux qu'on rencontra dans la ville (2).

Un grand nombre d'habitants de tout âge et de tout sexe s'étaient refugiés dans une église, croyant trouver au pied des autels un sûr asile contre la colère d'un prince chrétien. Le roi y fit mettre le feu, et treize cents personnes furent la proie des flammes. Une action aussi barbare répandit l'effroi parmi les peuples que la providence avait soumis au sceptre de Louis. Lorsqu'il revint de cette expédition, sa capitale le reçut dans un morne silence ; ses ministres laissèrent voir sur leur visage l'abattement de la douleur ; et saint Bernard, comme un autre Ambroise, osa faire entendre les plaintes de la religion et de l'humanité.
Dans une lettre éloquente, l'abbé de Clairvaux représenta au monarque la patrie désolée ; il lui montra l'église méprisée et foulée aux pieds.
« Je combattrai pour elle, disait-il, jusqu'à la mort ; au lieu de bouclier et d'épée, j'emploierai les armes qui me conviennent, je veux dire mes pleurs et mes prières devant Dieu. » A la voix du saint abbé, Louis reconnut enfin sa faute, et la vue des jugements du ciel fit sur son esprit une profonde impression.


On parlait alors dans toute la chrétienté de la prise et de la destruction d'Edesse par les Turcs ; on déplorait le massacre du peuple chrétien, l'incendie des églises, la profanation des saints lieux ; et ces récits lamentables rappelaient chaque jour au jeune monarque les violences qu'il venait de commettre dans les murs de Vitry. Louis, poursuivi par les terreurs du remords, croyait voir sans cesse la main de Dieu prête à le frapper. Il renonça à tous les plaisirs, et ses larmes ne pouvaient être comparées qu'à celles du psalmiste lorsqu'il S'écrie :
« Mes pleurs m'ont servi de pain le jour et la nuit. » Le jeune roi, pour se livrer tout entier à sa douleur, abandonna même le soin de cette autorité dont il s'était montré si jaloux. L'abbé de Clairvaux, qui l'avait poussé au repentir, fut obligé de calmer son désespoir et de ranimer son courage, en lui parlant des miséricordes de Dieu. Le roi de France revint alors à lui-même ; et comme, dans l'opinion du temps, les grands crimes ne pouvaient s'absoudre que par le pèlerinage de la terre sainte, l'envie d'expier les violences que lui reprochait l'église et dont il s'accusait lui-même avec tant d'amertume, lui fit prendre la résolution d'aller combattre lés infidèles.


A l'époque des fêtes de Noël, il convoqua à Bourges une assemblée dans laquelle il annonça son projet aux barons et aux prélats de son royaume. Godefroy, évêque de Langres, applaudit à son zèle, et, dans un discours pathétique, déplora la captivité d'édesse, les dangers et les désastres des chrétiens d'Orient. Son éloquence émut tous les auditeurs ; mais l'oracle de l'assemblée, celui qui tenait tous les coeurs dans sa main, n'avait point encore parlé. Soit qu'il ne fût point alors pénétré de l'utilité de la croisade, soit qu'il voulût lui donner plus de solennité, saint Bernard conseilla au roi de France de consulter le Saint-Siège avant de rien entreprendre. Cet avis fut généralement approuvé. Louis envoya des ambassadeurs à Rome, et résolut de convoquer une nouvelle assemblée lorsqu'on aurait reçu la réponse du souverain pontife.
Eugène III, qui venait de succéder à Innocent II, avait déjà, dans plusieurs de ses lettres, sollicité le secours des fidèles contre les musulmans. Jamais le Saint-Siège n'avait eu plus de motifs pour faire prêcher une croisade. Un esprit de sédition et d'hérésie commençait à s'introduire parmi les peuples, même parmi le clergé d'Occident, et menaçait à la fois la puissance des papes et les doctrines de l'église. Eugène se trouvait en butte aux troubles suscités par Arnaud de Bresse. On ne parlait dans la capitale du monde chrétien que de rebâtir le Capitole et de substituer à l'autorité pontificale celle des consuls et des tributs de l'ancienne Rome (3). Dans cet état de choses, un grand événement comme celui de la croisade devait détourner les esprits des nouveautés dangereuses et les rallier autour du sanctuaire. Le souverain pontife pouvait voir dans une guerre sainte le double avantage de défendre Jérusalem contre les entreprises des infidèles, l'église et lui-même contre les attaques des hérétiques et des novateurs. Eugène félicita le roi de France sur sa pieuse résolution ; il exhorta de nouveau, par ses lettres, tous les chrétiens à prendre la croix et les armes, et leur promit les mêmes privilèges, les mêmes récompenses qu'Urbain II avait accordées aux guerriers de la première croisade. Retenu en Italie, où il s'occupait d'apaiser les troubles de Rome (4), il regrettait de ne pouvoir, comme Urbain, venir au delà des Alpes ranimer le zèle des fidèles par sa présence et ses discours.


Cependant Suger, qui voyait avec douleur la résolution que le roi de France avait prise de quitter son royaume, écrivit secrètement au pape, et lui communiquant ses craintes, conjura le souverain pontife de reculer l'époque de ce grand sacrifice. Dans sa réponse, Eugène ne dissimule point que le projet de Louis lui avait d'abord donné quelque surprise, même quelques inquiétudes, mais que le zèle ardent que faisait éclater le monarque permettait enfin de croire que son dessein venait de Dieu. Le pontife conseillait d'ailleurs à Suger d'examiner par lui-même si l'ardeur que montrait le roi n'était point un feu trop facile à s'éteindre, si les barons qui devaient l'accompagner cédaient à l'inspiration d'une véritable piété. Il cherchait en même temps à calmer les alarmes du fidèle ministre de Louis, en lui annonçant que l'église allait renouveler ses prières et déployer toute sa puissance pour assurer le salut du prince et la paix du royaume.
La réponse du pape à Suger n'était arrivée en France qu'après la bulle qui proclamait la croisade. Cette bulle donnait à l'abbé de Clairvaux la mission d'exhorter les fidèles à prendre la croix. Dès que la décision du pontife fut connue, une nouvelle assemblée fut convoquée à Vézelay, petite ville de Bourgogne. La réputation de saint Bernard, les lettres adressées par le pape à toute la chrétienté, firent accourir à cette réunion un grand nombre de seigneurs, de chevaliers, de prélats et d'hommes de toutes les conditions. Le dimanche des Rameaux, après avoir invoqué le Saint-Esprit, tous ceux qui étaient arrivés pour entendre l'abbé de Clairvaux s'assemblèrent sur le penchant d'une colline, aux portes de la ville. Une vaste tribune fut élevée, où le roi, dans l'appareil de la royauté, et saint Bernard, dans le costume modeste d'un cénobite, furent salués par les acclamations d'un peuple immense (5). L'orateur de la croisade lut d'abord les lettres du souverain pontife, et parla ensuite à ses auditeurs de la prise d'Edesse par les musulmans et de la désolation des saints lieux. Il leur montra l'univers plongé dans la terreur, en apprenant que Dieu avait commencé à perdre sa terre chérie. Il leur représenta la ville de Sion implorant leur secours, Jésus-Christ prêt à s'immoler une seconde fois pour eux et la Jérusalem céleste ouvrant toutes ses portes pour recevoir les glorieux martyrs de la foi.
« Vous le savez, ajoutais t-il, nous vivons dans un temps de châtiment et de ruine : l'ennemi des hommes a répandu de toutes parts le souffle de la corruption ; on ne voit partout que brigandages impunis. Les lois de la patrie et les lois de la religion n'ont plus assez d'empire pour arrêter le scandale des moeurs et le triomphe des méchants. Le démon de l'hérésie s'est assis dans la chaire de la vérité. Dieu a donné sa malédiction à son sanctuaire. 0 vous tous qui m'écoutez !
Hâtez-vous donc d'apaiser la colère du ciel, et n'implorez plus sa bonté par de vains gémissements ; ne vous couvrez plus du cilice, mais de vos boucliers invincibles. Le bruit des armes, les dangers, les travaux, les fatigues de la guerre, voilà la pénitence que Dieu vous impose. Allez expier vos fautes par des victoires sur les infidèles et que la délivrance des lieux saints soit le noble prix de votre repentir. »


Ces paroles de l'orateur excitèrent un vif enthousiasme dans l'assemblée des fidèles, et, comme Urbain au concile de Clermont, saint Bernard fut interrompu par des cris répétés : « Dieu le veut! Dieu le veut! »
« Alors il éleva la voix, comme s'il eût été l'interprète du ciel, promit, au nom de Dieu, le succès de la sainte expédition, et poursuivit ainsi son discours : « Le Dieu du ciel a commencé à perdre la terre sanctifiée par ses miracles, consacrée par son sang, terre de salut où les premières fleurs de la Résurrection ont apparu. Aujourd'hui ces lieux saints, rougis du sang de l'agneau sans tache, sont livrés au glaive des ennemis de notre foi, et ce sont nos péchés qui ont amassé cette tempête sur le sanctuaire de la religion ! »
« Si on venait vous annoncer que l'ennemi est entré dans vos cités, qu'il a ravi vos épouses et vos filles, profané vos temples, qui de vous ne volerait aux armes ? Eh bien ! Tous ces malheurs et des malheurs plus grands encore sont arrivés : la famille de Jésus-Christ, qui est la vôtre, a été dispersée par le glaive des païens ; des barbares ont renversé la demeure de Dieu et se sont partagé son héritage. Qu'attendez-vous donc pour réparer tant de maux, pour venger tant d'outrages ? »
Laisserez-vous les infidèles contempler en paix les ravages qu'ils ont faits chez des peuples chrétiens ?
Songez que leur triomphe sera un sujet de douleur inconsolable pour tous les siècles, et d'éternel opprobre pour la génération qui l'a souffert. Oui, le Dieu vivant m'a chargé de vous annoncer qu'il punira ceux qui ne l'auront pas défendu contre ses ennemis. Volez donc aux armes ! Qu'une sainte colère vous anime au combat et que le monde chrétien retentisse de ses paroles du prophète : « Malheur à celui qui n'ensanglante pas son épée ! »
« Si le Seigneur vous appelle à sa propre défense, vous ne croirez pas sans doute que sa main soit devenue moins puissante : il ne tiendrait qu'à lui d'envoyer douze légions d'anges, où de dire seulement une parole, et ses ennemis tomberaient en poussière ; mais Dieu a regardé les fils des hommes, et veut leur ouvrir le chemin de sa miséricorde ; sa bonté a fait lever pour vous le jour du pardon. C'est vous qu'il a choisis pour être les instruments de ses vengeances ; c'est à vous seuls qu'il veut devoir la ruine de ses ennemis, le triomphe de sa justice. Oui, le Dieu tout-puissant vous appelle à expier vos péchés en défendant sa gloire et son nom. Guerriers chrétiens, voilà des combats dignes de vous, des combats où la victoire vous attirera les bénédictions de la terre et du ciel, où la mort même sera pour vous comme un autre triomphe. Illustres chevaliers, rappelez-vous l'exemple de vos pères qui ont conquis Jérusalem et dont le nom est écrit au livre de vie. Prenez la croix ; cette croix est peu de chose par elle-même, mais, si vous la portez avec dévotion, elle vous vaudra la conquête du royaume de Dieu » (6).

Tous les barons et les chevaliers applaudirent à l'éloquence de l'abbé de Clairvaux et furent persuadés qu'il était l'interprète de la volonté divine. Louis VII, vivement ému des paroles qu'il venait d'entendre, se jeta, en présence de tout le peuple, aux pieds de saint Bernard, et lui demanda la croix. Revêtu de ce signe révéré, il parla lui-même à l'assemblée des fidèles pour les exhorter à suivre son exemple. Dans son discours, il leur montra l'impie Philistin versant l'opprobre sur la maison de David, et leur rappela la sainte détermination que Dieu lui-même lui avait inspirée. Il invoqua, au nom des chrétiens d'Orient, l'appui de la nation généreuse dont il était le chef ; de cette nation qui ne pouvait supporter la honte ni pour elle ni pour ses alliés, et portait sans cesse la terreur parmi les ennemis de son culte et de sa gloire. A ce discours tout l'auditoire fut attendri et fondit en larmes (7). La piété touchante du monarque acheva de persuader ceux que l'éloquence de saint Bernard n'avait point entraînés. La colline sur laquelle était rassemblé un peuple innombrable, retentit longtemps de ces mots : « Dieu le veut!, Dieu le veut! La croix, la croix! »
Eléonore de Guyenne, qui accompagnait Louis, reçut comme son époux le signe des croisés des mains de l'abbé de Clairvaux. Alfonse, comte de Saint-Gilles et de Toulouse ; Henri, fils de Thibaut, comte de Champagne ; Thierri, comte de Flandre ; Guillaume de Nevers ; Renaud, comte de Tonnerre ; Yves, comte de Soissons ; Guillaume, comte de Ponthieu ; Guillaume, comte de Varennes ; Archambaud de Bourhon ; Enguerrand de Coucy ; Hugues de Lusignan ; le comte de Dreux, frère du roi ; son oncle le comte de Maurienne, une foule de barons et de chevaliers suivirent l'exemple de Louis et d'Eléonore. Plusieurs prélats, parmi lesquels l'histoire remarque Simon, évêque de Noyon ; Godefroy, évêque de Langres ; Alain, évêque d'Arras ; Arnould, évêque de Lisieux, se jetèrent aux pieds de saint Bernard, en faisant le serment de combattre les infidèles (8). Les croix que l'abbé de Clairvaux avait apportées ne purent suffire au grand nombre de ceux qui se présentaient. Il déchira ses vêtements pour en faire de nouvelles, et plusieurs de ceux qui l'environnaient mirent à leur tour leurs habits en lambeaux afin de satisfaire l'impatience de tous les fidèles qu'il avait embrasés du feu de la guerre sainte. Pour conserver la mémoire de cette journée, Pons, abbé de Vézelay, bâtit sur la colline où les chevaliers et les barons s'étaient assemblés une église qu'il dédia à la sainte croix. La tribune du haut de laquelle saint Bernard avait prêché la croisade, y resta exposée à la vénération des fidèles jusqu'à l'année 1789.

Après l'assemblée de Vézelay, l'abbé de Clairvaux continua à prêcher la croisade dans les villes et dans les campagnes voisines. Bientôt la France retentit du bruit des miracles par lesquels Dieu semblait autoriser et consacrer en quelque sorte sa mission (9). On le regardait partout comme l'envoyé du ciel, comme un autre Moïse qui devait conduire le peuple de Dieu. Tous les chrétiens étaient persuadés que l'heureux succès de la croisade dépendait de saint Bernard, et, dans une assemblée tenue à Chartres, où se trouvaient plusieurs barons, plusieurs princes illustres par leurs exploits, on résolut d'un consentement unanime de lui donner le commandement de la guerre sainte. Les croisés, disait-on, ne pouvaient manquer d'être toujours victorieux sous les lois d'un chef à qui Dieu semblait avoir confié sa toute-puissance. L'abbé de Clairvaux, qui se rappelait l'exemple de Pierre l'Ermite, refusa le périlleux emploi dont on voulait le charger ; il fut même si effrayé du suffrage des barons et des chevaliers, qu'il s'adressa au pape et conjura le souverain pontife de ne pas l'abandonner aux fantaisies des hommes (10).
Le pape répondit à saint Bernard qu'il devait se contenter de prendre la trompette évangélique pour annoncer la guerre. L'abbé de Clairvaux ne s'occupa plus alors que de remplir sa mission ; il s'en acquitta avec tant de zèle, ses prédications eurent un succès si extraordinaire, et j'oserai dire si malheureux, qu'elles dépeuplèrent les campagnes et les villes. Il écrivait au pape Eugène : « Les villages et les châteaux sont déserts ; on ne voit que des veuves et des orphelins dont les maris et les pères sont vivants. »

Tandis que saint Bernard prêchait ainsi la croisade dans les provinces de France, un moine allemand, nommé Rodolphe, qui était aussi chargé de la mission d'appeler les fidèles à prendre la croix, exhortait les peuples du Rhin à massacrer les juifs, qu'il représentait dans ses discours véhéments comme les alliés des musulmans et les plus dangereux ennemis de la religion chrétienne. L'abbé de Clairvaux, redoutant l'effet de ces prédications, accourut en Allemagne pour imposer silence à l'apôtre séditieux. Comme le moine allemand avait flatté les passions de la multitude, saint Bernard eut besoin, pour le combattre, de tout l'ascendant de sa vertu et de sa renommée ; il osa faire entendre sa voix au milieu d'un peuple irrité ; il lui fit sentir que les chrétiens ne devaient pas persécuter les juifs, mais prier le ciel pour leur conversion ; qu'il était de la piété chrétienne de pardonner aux faibles et de ne déclarer la guerre qu'aux superbes. Le prédicateur de la croisade fit taire enfin l'orateur turbulent, et le renvoya dans son monastère, en lui rappelant que le devoir des moines n'était pas de prêcher, mais de pleurer ; qu'ils devaient regarder « les villes comme des prisons, et la solitude comme leur paradis. »
Il nous est resté une relation contemporaine de cette persécution des juifs. L'auteur de la relation, qui était juif lui-même, après avoir dit que Dieu envoya l'abbé Bernard au secours d'Israël, plongé alors dans une mortelle angoisse, ajoute ces paroles remarquables : « Louange à celui qui nous a secourus. »
Top

 

Saint-Bernard prêche la croisade en Allemagne
Lorsque le saint orateur arriva en Allemagne, l'empire germanique commençait à respirer des longs troubles qui avaient suivi l'élection de Lothaire. Conrad III, revêtu de la pourpre, venait de convoquer à Spire une diète générale. L'abbé de Clairvaux s'y rendit avec l'intention de prêcher la guerre contre les musulmans et la paix entre les princes chrétiens. Saint Bernard pressa plusieurs fois l'empereur Conrad
Conrad III
de prendre la croix ; il l'exhorta d'abord dans des conférences particulières, et renouvela ensuite ses exhortations dans des sermons prêches en public. Conrad ne pouvait se décider à faire le serment d'aller combattre les infidèles en Asie, alléguant les troubles récents de l'empire germanique. Saint Bernard lui répondit que le Saint-Siège l'avait placé sur le trône impérial, que le pape et l'église maintiendraient leur ouvrage. « Pendant que vous défendrez son héritage, lui disait-il, Dieu lui-même se chargera de défendre le vôtre; il gouvernera vos peuples, et votre règne sera l'objet de son amour. » Plus l'empereur montrait d'irrésolution, plus saint Bernard redoublait d'ardeur et d'éloquence pour le persuader. Un jour que l'orateur de la croisade disait la messe devant les princes et les seigneurs convoqués à Spire, il interrompit tout à coup le service divin pour prêcher la guerre contre les infidèles. A la fin de son discours, il transporta la pensée de ceux qui l'écoutaient, au jour où toutes les nations de la terre comparaîtront devant le tribunal de Dieu ; dans ce jour terrible que l'éloquence du saint abbé rendait présent à son nombreux auditoire, Jésus-Christ, armé de sa croix, entouré de ses anges, s'adressait à l'empereur d'Allemagne, et lui rappelant les biens dont il l'avait comblé, lui reprochait son ingratitude. Conrad, vivement touché de ce qu'il venait d'entendre, se leva par un mouvement spontané, et s'écria les larmes aux yeux : « Je sais ce que je dois à Jésus-Christ, et je jure d'aller où sa volonté m'appelle. » Alors, le peuple et les grands qui crurent être témoins d'un miracle, se jetèrent à genoux et rendirent à Dieu des actions de grâces. Conrad reçut des mains de l'abbé de Clairvaux le signe des croisés, avec un drapeau qui était déposé sur l'autel et que le ciel lui-même avait béni. Un grand nombre de barons et de chevaliers prirent la croix à l'exemple de Conrad, et la diète qui s'était assemblée pour délibérer sur les intérêts de l'empire ne s'occupa plus que du salut des colonies chrétiennes en Asie.

Une nouvelle diète fut convoquée à Ratisbonne, où l'évêque lut une lettre de saint Bernard, adressée aux fidèles : « Mes frères, disait le saint orateur de la croisade, j'ai à vous entretenir de l'affaire du Christ, d'où dépend votre salut. Mon intention, en vous écrivant, est de m'adresser à vous tous ; je le ferais plus volontiers de vive voix, si j'en avais la force, comme j'en ai le désir... Mes frères, voici le temps où Dieu nous appelle à son service pour nous sauver... L'univers s'est ému, il a tremblé parce que le Dieu du ciel a commencé à perdre la terre où il a été vu, où il a passé comme homme plus de trente ans parmi les hommes... Si personne ne s'y oppose, les infidèles vont fondre sur la cité du Dieu vivant, pour y renverser les monuments de notre rédemption...
Et vous, hommes courageux, vous, serviteurs de la sainte croix, que faites-vous ?
Livrerez-vous les choses saintes aux chiens, et les perles aux pourceaux ?
Laisserez-vous les païens fouler aux pieds les saints lieux délivrés par le glaive de vos pères... ?
Et vous qui vous occupez d'amasser les trésors de ce monde, dédaignerez-vous les trésors célestes qui vous sont offerts ?
Prenez la croix, et vous obtiendrez le pardon de toutes vos fautes... Choisissez parmi vous des chefs belliqueux et habiles, afin que la victoire vous accompagne : dans la première expédition, avant que Jérusalem fût prise, un nommé Pierre, dont vous avez souvent entendu parler, conduisit seul tous ceux qui s'étaient levés à sa voix ; et les uns périrent par la faim, les autres par le glaive ; que Dieu vous préserve d'un tel malheur »

Dans la diète de Ratisbonne, une foule de princes et de prélats firent le serment de défendre l'héritage du Christ. Les intérêts les plus chers, les plus tendres affections ne pouvaient retenir les chevaliers et les princes dans leur patrie. Frédéric, neveu de l'empereur, qui avait pris la croix, ne se laissa point toucher par les larmes de son vieux père, le duc de Souabe, qui mourut de douleur, malgré les consolations de saint Bernard. Un cri de guerre s'était fait entendre depuis le Rhin jusqu'au Danube ; l'Allemagne, longtemps ravagée par des troubles, trouva partout des guerriers pour la sainte expédition. Des hommes de toutes les conditions obéissaient à la voix du prédicateur de la guerre sainte et suivaient l'exemple des rois et des princes.

Chose admirable ! dit Otton de Freisingen, on vit accourir des voleurs et des brigands qui faisaient pénitence et juraient de verser leur sang pour Jésus-Christ. Tout homme raisonnable, ajoute le même historien, témoin des changements opérés en eux, y voyait l'oeuvre de Dieu et n'en était pas moins étonné.
Les Allemands étaient si faciles à persuader, qu'ils venaient entendre l'abbé de Clairvaux qui leur parlait une langue étrangère (11), et retournaient convaincus de la vérité et de la sainteté de ses discours. La vue du prédicateur révéré semblait donner un sens merveilleux à chacune de ses paroles. Les miracles qu'on lui attribuait et qu'il faisait, dit Otton de Freisingen, « tantôt en secret, tantôt en public », étaient comme un langage divin qui échauffait les plus indifférents et persuadait les plus incrédules. Les bergers et les laboureurs abandonnaient les champs pour le suivre dans les bourgs et les cités ; lorsqu'il arrivait dans une ville, tous les travaux étaient suspendus. La guerre contre les infidèles et les prodiges par lesquels Dieu promettait sa protection aux soldats de la croix, devenaient le seul intérêt, la seule affaire du clergé, de la noblesse et du peuple. Saint Bernard parcourut toutes les villes du Rhin, depuis Constance jusqu'à Maëstricht ; dans chaque ville, disent les vieilles légendes, il rendait la vue aux aveugles et l'ouïe aux sourds ; il guérissait les boiteux et les malades ; on racontait trente-six miracles qu'il avait faits dans une seule journée ; à chaque prodige, proclamé par le son des cloches, la multitude s'écriait : « Jésus-Christ, ayez pitié de nous ; tous les saints, secourez-nous. » Chaque maison dans laquelle l'abbé de Clairvaux daignait entrer, était réputée heureuse ; tout ce qu'il avait touché semblait conserver quelque chose de saint ; ceux qui devaient aller en Asie se glorifiaient d'avoir une croix bénie de ses mains et formée d'une étoffe qu'il avait portée, et plus d'une fois ses vêtements furent déchirés par la foule de ses auditeurs, empressés de s'en partager les lambeaux pour en faire le signe révéré de leur pèlerinage (12). La multitude qui se pressait autour de lui était si grande, qu'il fut un jour sur le point d'être étouffé (13). Il ne dut son salut qu'à l'empereur d'Allemagne, qui le prit entre ses bras, le transporta dans une église, et le déposa devant une image miraculeuse de la Vierge (14)
Après avoir embrasé l'Allemagne par ses prédications et réveillé le zèle des peuples d'Italie par des lettres pathétiques, saint Bernard revint en France annoncer le succès de sa mission. Son absence avait tout suspendu, et cette multitude de croisés que son éloquence avait entraînés, semblaient n'avoir ni chef, ni direction, ni lien, tant qu'il n'était point au milieu d'eux. Le roi de France et les grands du royaume, assemblés à Etampes, n'avaient pris aucune résolution, Le retour de saint Bernard ranima le conseil des princes et des barons, et fît préparer avec une nouvelle ardeur l'expédition de la terre sainte. Lorsqu'il fit devant les seigneurs et les prélats le récit de son voyage et des prodiges que Dieu avait opérés par ses mains ; lorsqu'il parla de la résolution qu'il avait fait prendre à l'empereur d'Allemagne, résolution qu'il appelait lui-même le miracle des miracles, tous les coeurs s'ouvrirent à l'enthousiasme et furent remplis d'espérance et de joie (15).

Louis VII avait écrit à Roger, roi des Pouilles et de Sicile, et a tous les princes chrétiens de l'Europe pour leur annoncer son pèlerinage et les inviter à le suivre dans la sainte expédition. Le roi avait aussi envoyé des députés à l'empereur de Constantinople. « L'empereur, dit Odon de Deuil, reçut très-bien les députés, il appela le roi de France du nom de saint, lui donna le titre d'ami et de frère ; mais tout cela n'était qu'adulation ; il promettait tout, et dans le fond de son âme il se proposait de ne rien donner. » Dans l'assemblée d'étampes, on vit paraître plusieurs ambassadeurs qui venaient annoncer l'intention de leurs princes de s'enrôler sous les drapeaux de la croix ; on lut des lettres venues des pays les plus éloignés, par lesquelles un grand nombre de seigneurs et de barons étrangers promettaient de se réunir aux Français contre les musulmans. Dès lors on ne douta plus de l'heureuse issue de la croisade ; et le zèle que montraient tous les peuples de l'Europe fut regardé comme l'expression manifeste de la volonté du ciel.

Parmi les ambassadeurs qui assistèrent à l'assemblée d'étampes, on remarquait ceux de Roger, qui offrait aux croisés des vaisseaux, des vivres, et promettait d'envoyer son fils dans la terre sainte, si on prenait la résolution d'y aller par mer. Le sage conseil que les Siciliens donnaient aux croisés et qu'ils accompagnaient d'offres généreuses n'était pas tout à fait désintéressé. Quelque temps avant la prise d'Edesse, les Sarrasins d'Afrique, ayant fait une invasion sur les côtes de Sicile, étaient entrés dans Syracuse et l'avaient livrée au pillage. Roger espérait que le passage des croisés dans ses états lui offrirait les moyens de repousser les attaques des musulmans ou de porter la guerre sur leur territoire. Au reste, les députés, dissimulant leurs craintes ou leurs espérances et parlant seulement de leur zèle pour la croisade, s'efforcèrent de prouver à l'assemblée que le passage de la mer offrait moins de difficultés et de périls à l'armée chrétienne qu'un voyage à travers des pays inconnus où les pèlerins auraient sans cesse à lutter contre le climat et la disette, contre les agressions de plusieurs nations barbares, et surtout contre la perfidie des Grecs.

On délibéra sur les propositions du roi de Sicile et sur la route qu'on devait suivre pour se rendre dans la Palestine. La plupart des barons, pleins de confiance dans leurs armes et dans la protection de Dieu, ne pouvaient regarder les Grecs comme des ennemis redoutables. La route de mer semblait offrir moins de merveilles à leur curiosité et moins d'occasions de montrer leur bravoure. D'ailleurs, les vaisseaux que devait fournir Roger ne pouvaient suffire à transporter tous ceux que le zèle religieux entraînait dans la guerre sainte. On donna la préférence à la route par terre. L'historien Odon de Deuil parle, en gémissant, de cette résolution qui devint si funeste aux croisés et sur laquelle on avait négligé de consulter le Saint-Esprit. Les envoyés de Sicile ne cachèrent point leur douleur, et retournèrent dans leur pays en annonçant tous les maux qui devaient arriver.

L'assemblée d'Etampes parut mieux inspirée lorsqu'il fallut choisir ceux qui devaient être chargés de l'administration du royaume pendant le pèlerinage de Louis VII. Après que les barons et les prélats eurent délibéré sur ce choix important, saint Bernard, qui était leur interprète, adressa la parole au roi, et, lui montrant l'abbé Suger et le comte de Nevers : Sire, lui dit-il, « voilà deux glaives, et cela nous suffit. » Ce choix de l'assemblée devait obtenir l'approbation du roi et les suffrages du peuple. L'abbé de Saint-Denis avait donné une longue paix à la France et fait la gloire de deux règnes ; il s'était opposé à la croisade ; et, ce qui atteste à la fois son mérite et son ascendant, il avait conservé sa popularité sans partager les opinions dominantes. Suger conseillait au roi de ne point abandonner ses sujets, et lui représentait que ses fautes seraient beaucoup mieux réparées par une sage administration de son royaume que par des conquêtes en Orient. Celui qui osait donner ce conseil se montrait plus digne que tout autre de représenter son souverain ; mais Suger refusa d'abord un emploi dont il sentait le fardeau et le danger. L'assemblée ne voulut point faire un autre choix ; le roi lui-même eut recours aux prières pour déterminer son ministre à le remplacer dans le gouvernement de son royaume. Le pape, qui arriva peu de temps après en France (16), ordonna à Suger de se rendre aux voeux du monarque, des grands et de la nation. Le souverain pontife, pour faciliter à l'abbé de Saint-Denis la tâche honorable qui lui était imposée, lança d'avance les foudres de l'église contre tous ceux qui attenteraient à l'autorité royale pendant l'absence du roi.

Le comte de Nevers, désigné par l'assemblée des barons et des évêques, refusa comme l'abbé de Saint-Denis la charge dangereuse qu'on lui proposait. Vivement pressé d'accepter le gouvernement du royaume, il déclara qu'il avait fait le voeu d'entrer dans l'ordre de saint Bruno (Vita Suggerii). Tel était l'esprit du siècle, que cette intention pieuse fut respectée comme la volonté de Dieu ; et, tandis qu'on se félicitait de voir un moine sortir de son cloître pour gouverner la France, on vit sans étonnement un prince s'éloigner pour jamais du monde et s'ensevelir dans un monastère.

Suite

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
Top

 

Notes
Louis-VII. Louis VII (Le Jeune). Naissance : 1120 - Décès : Saint-Pont, 1180. Capétiens directs. Roi : France de 1137 à 1180
Fils de Louis VI (Le Gros) et Adélaïde de Maurienne
Frère de Robert Ier de Dreux, Philippe, Pierre de France, Philippe et Constance.
Ce fils de Louis VI et d'Adélaïde de Savoie, épousera Aliénor, l'héritière d'Aquitaine, à l'âge de seize ans, soit peu de temps avant son accession au trône. Il écartera sa mère de la cour et conservera le conseiller de son père, l'abbé de Saint-Denis, Suger. Cette continuité politique, notamment dans le domaine des privilèges, favorisera le développement des communautés rurales.

Conrad-III. Conrad III de Hohenstaufen, né en 1093, décédé en 1152, empereur romain germanique de 1138 à 1152. Fils de Frédéric Ier, duc de Souabe et d'Agnès de Germanie.
Il disputa, mais sans succès, la couronne à Lothaire II (1127), et fut élu après la mort de ce prince, en 1138. Il eut pour compétiteur Henri le Superbe, duc de Saxe et de Bavière, et soutint contre lui une longue guerre. Il le dépouilla de tous ses biens, et resta maître du trône après le siège de Weinsberg (1140) : c'est de cette guerre que datent les partis des Guelfes et des Gibelins. En 1147, il partit pour la Terre Sainte avec Louis VII de France : il assiégea vainement Damas, et revint dès 1149 en Allemagne sans aucun résultat.

Suger. Cet homme « petit de corps et de famille, poussé par sa double petitesse, refusa dans sa petitesse d'être petit. » Cette épitaphe traduit les origines modestes du prélat. Suger (1081-1151), né près de Saint-Denis, fils de gros paysans, devient ainsi oblat à l'âge de dix ans. Prévôt, puis abbé de Saint-Denis, voyageur infatigable, il entretient une relation privilégiée avec le pape, les évêques et les rois, dont il fut conseiller auprès de Louis VI et de Louis VII. Diplomate, régent de France pendant deux ans à la fin de sa vie, il meurt à Saint-Denis à l'âge, respectable en ces temps, de 70 ans. Cet homme d'exception, excellent administrateur, chroniqueur méticuleux de son oeuvre, fera de Saint-Denis l'une des plus puissantes abbayes du royaume, enrichie par les dons royaux.

1. Saint Bernard eut d'abord à se reprocher d'avoir excité le comte de Champagne et le pape lui-même contre le roi : il l'avoue dans une lettre qu'il écrit à Innocent II. Les querelles de Louis VII avec le Saint-Siège avaient leur principe dans 1'élection de l'évêque de Bourges, élection qui n'avait pas été approuvée par le pape. On accusa le comte de Champagne d'avoir appelé sur le royaume l'interdit que le pape lança à cette occasion; et c'est pourquoi Louis VII envahit la Champagne. Quelque temps après, un nouvel incident s'éleva à cause du mariage incestueux du comte de Vermandois avec Alix d'Aquitaine, soeur de la reine éléonore. Louis favorisa cette union : nouvelle querelle entre lui et le Saint-Siège, et ce fut alors qu'il envahit, pour la seconde fois, le comté de Champagne, qu'il assiégea et prit Vitry. Le comte de Champagne, l'ennemi naturel de Louis, avait été l'instigateur de la colère de Rome (Vita Ludovici VII, lib. I).

2. Le siège de Vitry est rapporté par tous les historiens contemporains, mais avec les ménagements dus à la majesté royale. Saint Bernard indigné éleva la voix contre le prince [Epist. S. Bernardi opud Chiffet).

3. Gibbon a présenté un tableau savant et animé des révolutions qui agitèrent Rome chrétienne à cette époque.

4. Odon de Deuil excuse ainsi le pape de n'avoir point encore prêché la croisade.

5. Odon de Deuil, Bibliothèque des Croisades.

6. Il n'existe plus le moindre fragment des discours que saint Bernard prononça en cette occasion ; mais Baronius (ad Année 1146) a rapporté les deux lettres que le saint prélat adressa aux habitants du Rhin et a l'évêque de Brixen. C'est d'après ces deux lettres, seuls monuments de la prédication qui nous restent, que nous avons rédigé ce discours : ces lettres ont été insérées dans la Collection des Oeuvres de saint Bernard. M. Wilken a réuni toutes les lettres de saint Bernard sur la croisade, afin d'en faire connaître l'esprit. Nous avons craint, en l'imitant, d'interrompre l'intérêt général qui s'attache à la marche des événements.

7. La chronique de Morigny rapporte le discours que Louis VII prononça dans cette assemblée ; on le trouvera dans la Bibliothèque des Croisades, t, I, page 210.

8. Odon de Deuil, pages 2 et 8; Anonyme des Gestes de Louis VII (Bibliothèque des Croisades. T. I, p. 218).

9. Philippe, archidiacre de Liège, ensuite moine de Clairvaux, a fait une relation détaillée des miracles de saint Bernard, depuis le premier dimanche de l'Avent, premier jour de décembre 1146, jusqu'au jeudi, second jour de janvier suivant ; il fait parler, dans sa relation, dis témoins oculaires, dont il cite les noms. Le père Maimbourg, dans son Histoire des Croisades, ne parait point croire à l'authenticité des miracles de saint Bernard ; l'auteur de la vie de Suger, 3e volumes ln-12, reprend virement le père Maimbourg sur son Incrédulité. Nous n'entreprendrons point d'examiner cette question ; nous pensons qu'il suffit de savoir que les contemporains de saint Bernard croyaient à ses miracles, et que cette croyance leur fit faire des choses que la raison elle-même pourrait appeler miraculeuses ; « J'ai su, dit Odon de Deuil, qu'il se fit alors bien des miracles ; si je n'en racontais que quelques-uns, on ne croirait pas qu'il y en eût davantage ; si J'en racontais un grand nombre, je paraîtrais encore en avoir omis à ceux qui pensent qu'il plut à Dieu d'en faire tant »( Voyez Bibliothèque des Croisades, L I.)

10. Annales de Baronius, ad, année 1146. On y trouve analysée la lettre de saint Bernard.

11. Voyez à ce sujet le moine Godefroi, qui témoigne son étonnement de ce que saint Bernard s'était fait entendre à des peuplades qui parlaient une autre langue (Vita. S. Bernardi, page 135). Cependant M. Wilken a justement observé que la langue franque était alors entendue par les peuples des bords du Rhin et dune partie de l'Allemagne.

12. Gaudefred de Miraculis sancti Bernardi.

13. Un moine de Clairvaux, compagnon de Bernard, ne put pas entrer dans l'auberge où logeait le saint homme, et fut obligé d'attendre depuis neuf heures du matin jusqu'au soir dans la rue.

14. La chronique de Cornerius Harmann rapporte que la Vierge dit à saint Bernard, en langue romane : Ben vmia mi fra Bernharde ; et que le saint lui répondit : Gran mares, mi domnra (Bibliothèque des Croisades, t II, page 74)

15. Le pape Eugène blâma l'empereur d'Allemagne de s'être enrôlé sous l'étendard de la croisade, sans avoir sollicité l'avis et l'assentiment du Saint-Siège (Vibald., ep. 151). Conrad envoya des ambassadeurs, pour calmer le courroux du pape et s'excuser auprès de lui.

16. L'arrivée du pape en France a induit en erreur quelques historiens : ils ont confondu les époques, et supposé qu'à l'exemple d'Urbain II, le souverain pontife vint prêcher la croisade dans un concile tenu à Reims. Le pape alla résider à Saint-Denis.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Les Croisades visitées 491074 fois

Licence Creative Commons
Les Templiers et Les Croisades de Jack Bocar est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas de Modification 4.0 International.
Fondé(e) sur une oeuvre à http://www.templiers.net/.
Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://www.templiers.net/.