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Les cartulaires de certaines commanderies de france

Cartulaire de la Commanderie de Provins
1. — La Commanderie  2. — Temporel Formation  3. — Temporel Description  4. — Temporel Exploitation  5. — Revenus et Emploi  6. — Le Procès des Templiers de Provins  7. — Les commandeurs de Brie  8. — Introduction au Cartulaire  9. — Dates et Nº des Actes  10. — Actes hors Cartulaires  11. — Notice Cartulaire

Formation du Temporel de la Commanderie
La donation, cause principale d'enrichissement. Les donations à titre gratuit. — II. Les donations rémunérées. — III. Les ventes-parties. — IV. Sens large du mot "donatio". — V. L'expression "dare" synonyme de "tradere". — VI. L'échange. — VII. Le Temple a-t-il acquis par personnes interposées ?

Les acquisitions des Templiers en la baillie de Provins donnèrent lieu à diverses espèces de contrats que nous allons examiner brièvement, des points de vue diplomatique et juridique.

I.
La principale cause d'enrichissement d'une maison religieuse, c'est naturellement la donation. Quel qu'en soit le motif, même quand celui-ci n'est pas indiqué (1), c'est toujours d'une idée religieuse qu'elle relève. On donne par piété (2), pour l'amour de Dieu (3), dans une pensée charitable (4), par reconnaissance envers l'Ordre (5), simplement et sans condition (6). De telles aumônes manifestent un désintéressement absolu. En d'autres chartes, plus nombreuses, le donateur espère, en retour de sa libéralité, un bien d'ordre spirituel : et c'est ordinairement le salut de son âme, celui de ses ancêtres, de ses proches ou amis (7). Il arrive aussi qu'on donne à l'Ordre, soit avant de faire profession, soit en se réservant le droit de finir ses jours sous le manteau de Templier (8).
La donation à titre gratuit faite au Temple par un établissement religieux suppose parfois entre les contractants des liens d'assistance spirituelle, une confraternité de prières. Ainsi, peut-être, l'abandon de certains droits que le chapitre de Notre-Dame-du-Val consentit aux Templiers de Provins, ses familiers (familiares) (9).

II.
Participer aux mérites spirituels des chevaliers du Christ, cela ne suffisait pas toujours aux donateurs. Nombre de gens, les uns par gêne, les autres pour ne pas s'appauvrir, ne se prêtaient guère aux donations plus ou moins gratuites; leur piété avait besoin d'être encouragée, stimulée, j'allais dire monnayée ! Les Templiers, trop naturellement, fomentaient ces dispositions qui facilitaient à leurs capitaux un placement rémunérateur. Non contents de solliciter des aumônes (10), ils les provoquaient en octroyant aux donateurs une prime en argent (11). A vrai dire, le présent équivalait rarement — peut-être n'équivalait-il jamais — à la valeur de l'objet cédé. Le mot "elemosina" qui caractérise ces transactions en détermine aussi la nature. Même lorsque l'écart paraît insuffisant entre les biens donnés et l'argent reçu, il y aurait quelque témérité à conclure qu'il s'agit d'une vente déguisée. Des raisons de convenance ou toutes autres considérations difficilement appréciables ont pu donner aux choses une valeur supérieure à leur prix réel. Prenons, par exemple, la donation de Pierre Montele en 1256. Cet écuyer cède en pure aumône aux Templiers quatre deniers de cens à prendre sur une de leurs propriétés, cens qu'il disait être de son propre franc-alleu ; et les religieux, "tanti beneficii nolentes inmemores remanere" (12), l'en récompensent en lui donnant soixante sous provinois (13). La satisfaction exprimée par les Templiers montre bien qu'il s'agit ici pour le donateur d'un acte de libérale piété. Mais supposons que le scribe ait passé sous silence la gratitude des donataires : qui ne verrait — mais à tort — un marché de dupe dans la donation d'un revenu, correspondant à un demi pour cent de la somme versée par le Temple pour l'acquérir ? Et cela dans un pays où la rente se capitalisait alors normalement sur le pied de huit à dix pour cent (14). Cet exemple n'indique pas seulement, à chiffre égal, la supériorité du cens sur la rente foncière; il conseille aussi la prudence lorsqu'une donation mentionne des biens, en l'espèce, un cens allodial, dont il est impossible d'estimer la valeur.

III.
La piété et l'intérêt traitent parfois ensemble, mais de façons non pareilles. Au lieu d'une simple donation rémunérée du tout, le propriétaire cède alors une partie de son bien à titre onéreux. En pareil cas, la même charte traduit pour le même objet deux actes différents, l'un de donation pour partie, l'autre de vente pour le surplus (15). Il arrive aussi que ces transactions se présentent à nous en des chartes distinctes, passées tantôt sous la même date (16), tantôt dans le même mois (17) ou la même année (18). De plus, que les actes soient distincts ou non, la cession à titre gratuit est toujours de moindre valeur que la vente du surplus et toujours il la précède. Ces ventes-parties sont bizarres, et peut-être étaient-elles destinées à tourner un obstacle juridique.
Les autres libéralités ne sont que des aumônes ; et le donateur ou bien ne se réserve rien sur la tenure qu'il cède, laissant aux donataires le soin d'obtenir l'assentiment des seigneurs dominants (19) ; ou bien il garde sur elle le cens (20) et les droits de fief (21), — restrictions qui faisaient échec à l'ordinaire prétention des Templiers de ne relever que du roi.

IV.
L'emploi fréquent au moyen âge du terme "donatio" en élargit dans la pratique le sens primitif. Loin de constituer une libéralité, la "donatio" exprime parfois une simple dation. L'examen des actes permet rarement de s'y méprendre. Lorsque Simon, lieutenant du prieuré de Pont-sur-Seine, reconnaît avoir cédé aux frères de la milice du Temple une terre située à Fréparoy, moyennant douze deniers de cens et un setier d'avoine, cette redevance indique qu'il s'agit non pas, comme l'exprime l'acte, d'une donation "donatio", mais d'un bail à cens (22).

V.
D'autres contrats emploient seulement les mots dédit, dédisse. Mais là encore, il ne saurait être question de donations à titre d'aumône. L'expression employée est synonyme de tradidit, tradidisse; elle désigne l'acte par lequel le cédant se dépouille d'une chose et l'abandonne à un autre, ce qu'on peut appeler un transfert de bien (Cf. charte CXXXVI).

VI.
L'échange est une forme d'acquisition que les Templiers utilisèrent à l'occasion pour traiter avec des possesseurs médiocrement pourvus de numéraire. En usant de ce procédé, ils obtinrent de plusieurs établissements religieux (23), et quelquefois de particuliers (24), soit des terres à leur convenance (25), soit des rentes assises sur leurs propres fonds (26). Ces chartes emploient d'ordinaire le mot "escambium, dédisse in escambium". Le texte relate alors deux actes simultanés, une dation et une "contredation". Par ce moyen, l'un des contractants transfère à titre d'échange une chose pour obtenir en contre échange de l'autre partie une autre chose : tel l'échange de censives conclu entre le Temple et le chapitre de Saint-Quiriace de Provins, en mars 1226 (27).

VII.
Les Templiers usèrent-ils de personnes interposées pour acquérir ? On l'a prétendu (28). Le Cartulaire relate en effet divers achats où le nom des Templiers n'est pas indiqué ; mais cela s'explique en dehors de toute idée frauduleuse. Ces actes, à l'exception d'un seul (29), ont tous pour auteur un clerc du Temple, un clerc marié, Chrétien de Provins (30). Ce clerc a pu acquérir pour lui-même. Mais il avait été reçu dans l'Ordre à titre de confrère et, comme tel, sa mort faisait du Temple l'héritier de ses biens. C'est d'ailleurs ce qui advint, comme en témoigne l'amortissement obtenu par les Chevaliers en 1294, lequel mentionne à Provins même une maison qui fut jadis à Chrétien de Provins et cent sols de rente que celui-ci avait acquis sur la maison de Simon le Barbier (31).
Sources : Carrière Victor, Histoire et cartulaire des templiers de Provins, Libriaire Champion, Paris — 1919
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Notes
1 — Cartulaire, chartes III, XVII, XIX, XLIX, LXXIV, LXXXVIII, XCVII.

2 — "Pietatis intuitu". Cartulaire, charte XI.

3 — "Intuitu Dei et caritatis". Cartulaire, charte LXVII. Cf. charte XXXI.

4 — "Karitative concedo". Cartulaire, charte XCIII.

5 — "Comme li frère... eussent fait ou temps passé à Aveline... mout de biens, de services, curialitez, bontez et courteisies, et facent encor de jour en jour... desquiex biens, services, curialitez, bontez et courtesies devant diz, lidit frère norent onques nul guerredon ne nule remuneracion, si comme ele disoit, et ele ne vueille mie le vice d'ingratitude encurre..." Cartulaire, charte CLX.

6 — "Simpliciter et sine aliqua conditione". Cartulaire, charte CXIV.

7 — Cartulaire, charte XXIX.

8 — Cartulaire, charte LXXXVI.

9 — Cartulaire, charte XLI. — V. les exemples cités par Du Gange, dans son Glossarium, au mot FAMILIARES.

10 — Des donations sont faites "ad instantiam fratrum predictorum". Cartulaire, charte LXVII.

11 — Cartulaire, charte VII.

12 — Ce texte ne permet pas d'envisager le présent du donataire comme un expédient destiné à rendre l'acte irrévocable de la part du donateur. Cf. J. Brissaud, Manuel d'histoire du droit français (Paris, 1898-1904), p. 1598.

13 — Cartulaire, charte CXLIV.

14 — Exemples : En 1269, vingt sous de rente sont vendus pour douze livres tournois (Cartulaire, charte CLXII), ce qui fait ressortir le taux à près de huit et demi pour cent. En 1277, soixante-et-un sous trois deniers de rente cédés moyennant vingt-neuf livres trois sols (Cartulaire, charte CLVI), fixe le taux à dix pour cent environ.

15 — Cartulaire, chartes IV, XXV, C, CI, CXVIII.

16 — Cartulaire, chartes VIII et LXXIII, LXXIV et LXXV, C1II et CIV.

17 — Cartulaire, chartes I et LXXII.

18 — Cartulaire, chartes XIX et CXXV.

19 — Cartulaire, chartes LXXIV, CXVIII.

20 — Cartulaire, charte IV.

21 — Cartulaire, chartes XXV, CV.

22 — Cartulaire, charte L.

23 — Cartulaire, chartes XLIII, CXXXV, CXLIX.

24 — Cartulaire, chartes LXXXIX, CXLV, CLIII.

25 — Cartulaire, charte CXLV.

26 — Cartulaire, chartes XLIII, CLIII.

27 — Cartulaire, chartes LXIX et CXXXII.

28 — E. Lefèvre, Les Rues de Provins, p. 76. V.

29 — Cartulaire, charte XX.

30 — Cartulaire, chartes CLII, CLIV, CLV, CLVI.

31 — Arch. nat., K 36, nº 28. Ce texte a été publié par Prutz (Entwicklung und Untergang des Tempelherrenordens, Berlin, 1888, p. 310), mais avec trop de fautes pour qu'on puisse y référer. Nous reproduisons dans nos "Additions" le passage relatif à la commanderie de Provins.
Sources : Carrière Victor, Histoire et cartulaire des templiers de Provins, Libriaire Champion, Paris — 1919
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