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Les cartulaires de certaines commanderies de france

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1. — Introduction  2. — Commanderies  3. — Commanderies suite  4. — Dernier chapitre  5. — Bibliographie


Derniers chapitres
Arrestation des Templiers en Picardie
Accusations portées contre les Templiers
Inventaire d'objets mobiliers
Liste des précepteurs du Temple de France
Maison de l'Hôpital d'Eterpigny


Sources : Trudon des Ormes : Possessions de l'Ordre du Temple en Picardie. Editions Yvert et Tellier. Amiens 1893  


CHAPITRE VII
Arrestation des Templiers en Picardie

L'abolition de la milice du Temple, dit E. Boutaric (1), est le grand scandale du pontificat de Clément V, et une des iniquités du règne de Philippe le Bel. C'est aussi notre très humble avis, après lecture attentive du Procès du Temple. Ne voulant pas entrer dans des détails que l'on trouvera dans tous les manuels d'histoire, nous dirons seulement que les Templiers furent arrêtés le 13 octobre 1307, par ordre du roi, dans tout le royaume de France, et cela malgré le trop faible Clément V, qui ne consentait pas à abolir l'Ordre et qui proposait de le réformer (2). Le roi ne se voyant pas soutenu par le pape, chercha un appui dans la nation qu'il n'eut pas de peine à abuser, en faisant répandre de faux bruits sur l'Ordre du Temple, ou en dénaturant les faits. Il convoqua donc les Etats généraux à Tours, par lettres faites à la fin du mois de mars de l'an 1308. Ces lettres empreintes de mysticisme et affectant un grand zèle religieux, dit encore E. Boutaric, produisirent un effet qui surpassa les espérances du roi.

Les villes de Picardie et les grands vassaux se trouvèrent naturellement convoqués ; les uns et les autres répondirent à la convocation du roi. Nous avons par exemple la procuration du maire et des jurés de Saint-Quentin, délivrée à deux d'entre eux, pour aller à Tours instruire au sujet des Templiers maudits et ennemis du Christ et de la foi chrétienne (jeudi 25 avril 1308) (3) ; le mandat du maire et des jurés de toute la commune de Roye (4) ; celui du maire et des jurés de Péronne, qui délèguent deux bourgeois (5) ; celui du maire, des jurés et des échevins de Montdidier (6), de la commune d'Amiens (7), d'Abbeville qui délègue deux échevins (8), de Saint-Riquier (9), de Corbie (10).

Puis les réponses des seigneurs ecclésiastiques ou laïques, celles de l'abbé de Corbie (1l), du sire de Coucy (12) ; ces seigneurs étaient convoqués, dit Boutaric, en tant que vassaux du roi, et pour accomplir un de leurs devoirs féodaux, qui était d'assister le roi en sa cour. Dans sa réponse, Coucy dit au roi : « J'ai receu vos letres que je fusse à Tours as trois semaines de Pasques, avec vous et à vostre consaill pour aucunes ordonnances aidier à faire seur les fais que on eumet à l'ordre des Templiers. »

Les Etats généraux ayant été convoqués à Tours, la culpabilité des Templiers fut proclamée presque à l'unanimité (13) ; ce qui n'est pas pour faire honneur à la sagacité des députés. Néanmoins ce ne fut qu'en 1309 que Philippe le Bel obtint du pape, alors à Poitiers, la convocation d'un concile général à Vienne, pour statuer sur le sort de l'Ordre. Ce concile ne s'ouvrit que le 12 octobre 1311 (14). Les pères se refusant encore à supprimer l'Ordre, Philippe prit le parti de se rendre lui-même au concile, après avoir convoqué les Etats généraux à Lyon (10 février 1312). C'était, disait-il, pour terminer la cause du Christ. Clément V se décida alors seulement à abolir l'Ordre du Temple, le mercredi 22 mars 1312-1313.

Qu'était-il donc advenu de ces malheureux frères du Temple, du 13 octobre 1307 à la semaine sainte de l'année 1313 ?
Un bon nombre avaient été brûlés dans les différentes villes du royaume, les autres étaient détenus.

En Picardie, Renaud de Picquigny, vidame d'Amiens et Denis d'Aubigny, bailli de cette ville, ayant reçu l'ordre de s'emparer des Templiers qu'ils trouveraient, et de tous leurs biens meubles et immeubles, s'acquittèrent, paraît-il, avec empressement de leur mission (13 octobre 1307) (15).

Nous ne savons guère ce qui en advint jusqu'en 1310 ou 1311. Au mois de janvier 1310-1311, nous trouvons parmi les Templiers détenus à Villers-Saint-Paul (16) : Philippe de Laversines, qui avait été reçu dans l'Ordre du Temple, en la maison de Sommereux ; Bertaud de Sommereux, Robert « le Brioys », précepteur de Sommereux, Robert de Gorenflos, chapelain de Belinval, Guillaume de la Place, précepteur d'Oisemont (17).

Dans des quittances des mois de février et mars (18), on retrouve ces mêmes noms : G. de la Place, R. le Brioys, etc. Un prêtre leur chante la Messe trois fois la semaine.

En général la garde de chaque Templier détenu, coûtait 16 deniers par jour, parfois moins ; ainsi dans une quittance (19), il n'est accordé que 12 deniers pour la subsistance d'un frère du Temple.

Dans une autre quittance de date antérieure à celles que nous venons de citer (août 1310), nous trouvons mentionné le chapelain d'Oisemont, Gilles de Rotangy (20). Tous ces malheureux attendaient qu'on les envoyât devant la Commission d'enquête qui fonctionnait depuis la fin de l'année 1307. A l'époque où nous sommes (1311) beaucoup de ces frères du Temple, après avoir connu les duretés de la prison, avaient même payé de leur vie des crimes imaginaires ; tel, Raoul de Fresnoy, qui avait été reçu en la maison d'Oisemont et qui fut brûlé à Paris (21).

Nous avons omis de dire, qu'en général, les Templiers détenus avaient quitté l'habit de l'Ordre et ne portaient plus la barbe ; il avait donc fallu leur fournir des vêtements et des chaussures. Aussi est-il fait mention dans les quittances, de « pères de chausses et de pères de soulers », de robes, et même de chemises « robes linges. »

Nous avons vu qu'il y avait des Templiers Picards détenus à Villers-Saint-Paul ; il y en avait aussi à Asnières-sur-Oise (22), parmi lesquels le chapelain d'Oisemont, Gilles de Rotangy, et Jean de Saint-Just, Michel Mouset ou Muset, trésorier de la commanderie d'Oisemont (1310) (23). D'autres étaient détenus au châtel de la Motte à Luzarches (24), parmi lesquels Pierre de Saint-Just, précepteur de la maison des Correaux. Il y avait là dix détenus, pour lesquels il avait fallu « dis paire de robes fournies de pennes à surcos et à chape, tous de pennes blanches et noires, et dis paire de chauces et X paire de sollers, à laz haus, et dis paires de robes linges (25). »
Dans une autre quittance (26), on voit que la façon de douze paires de robes a coûté 30 sous parisis.

Aux mois de novembre et décembre 1310, et encore au printemps de l'année 1311, il y avait sept détenus à Asnières, mais au mois de septembre nous voyons qu'il n'y avait plus que quatre Templiers, parmi lesquels Gilles de Rotangy (27).

(2) Boutaric, p. 31. — Il importe d'insister sur le rôle et l'action du roi de France dans toute cette affaire. C'est lui surtout, nous fait observer M. le Comte de Mas-Latrie, qui veut et poursuit l'abolition de l'Ordre. Il est implacable, et en veut surtout à Jacques de Molay qui l'avait profondément blessé. Une chronique découverte par M. Riant et publiée par la Société de l'Orient latin, nous donne la cause de cette haine. L'auteur dit que Philippe le Bel avait fait des emprunts considérables au trésorier du Temple à Paris, 400.000 florins d'or, environ quatre ou cinq millions de notre monnaie de 1890). L'emprunt avait été fait à l'insu de Jacques de Molay ; celui-ci étant venu à Paris et ayant vu la mention de ces prêts sur les registres du Temple, dégrada et chassa le trésorier. Vainement le roi intervint en sa faveur et pria le grand maître de lui rendre l'habit. Molay fut inflexible et ne céda même pas aux instances du pape qui, à l'instigation du roi de France, avait écrit en faveur du trésorier. Le chroniqueur dit qu'après avoir lu cette lettre, Jacques de Molay l'aurait froissée dans ses mains et jetée au feu. On comprend dès lors l'irritation du roi. (Publications de la Société de l'Orient latin. Série historique V. Gestes des Chiprois. Publié par G. Raynaud. P. 329 et suiv.)

Après la suppression du Temple, les immeubles de l'Ordre furent attribués en majeure partie aux Hospitaliers, nous avons déjà eu occasion de le constater. Pour ce qui concerne la Picardie, le bailli d'Amiens s'adressant aux prévôts de Montreuil, de Doullens, d'Amiens, de Vimeux, etc., leur ordonna, en vertu d'un mandement de Philippe le Bel du 28 mars 1312-1313, de faire bailler et délivrer aux commandeurs de l'Ordre des Hospitaliers, tous les biens du Temple sis dans leurs prévôtés (vendredi 27 avril 1313) (27). Ceci était pour le Ponthieu, il en fut de même pour le Vermandois (1318) (29).

Ainsi donc tout était bien fini, il ne restait maintenant plus trace du Temple et des Templiers ; quant à l'auteur de cette chute inouïe, il n'était plus, la mort avait passé.
(1) La France sous Philippe le Bel, par E. Boularic. — Paris, Plon, 1861, in-8º, p. 126. — Et aussi dans la Bibliothèque de l'Ecole des chartes, nº de septembre 1859 ; août 1860: Les premiers Etats généraux (1302-1314) par E. Boutaric, p. 1 à 37.
(3) Boutaric, A. N. J. 415 A, nº 8.
(4) Ibid. nº 21.
(5) Ibid. nº 22.
(6) Ibid. nº 23.
(7) Ibid. nº 27. Musée des Archives nationales, nº 315.
(9) Ibid. nº 28.
(10) Ibid. nº 30.
(11) Ibid. nº 29.
(11) A. N. J. 414 A, nº 46.
(12) Ibid. nº 3.
(13) E. Boutaric, op. cit., p. 36.
(14) Ibid. p. 38.
(15) Dupuy. Histoire de la condamnation des Templiers. Tome II, p. 311.
(16) Villers-Saint-Paul. Oise, arr. de Senlis, canton de Creil.
(17) Bibliothèque nationale, nº 6 du ms lat. 9.800. — Quittance de janvier 1310-1311. Le Briays ou Le Briois.
(18) Bibliothèque Nationale. Gaignières, ms. fr. 20.334, nº 6 et 7, février, mars 1310-11.
(19) Ibid. nº 51.
(20) Ibid. quittance nº 10.
(21) Procès des Templiers. T. I, p. 480.
(22) Asnières-sur-Oise. Seine-et-Oise, arr. de Pontoise, canton de Luzarches, alors dans la baillie de Senlis.
(23) Bibliothèque Nationale, Gaignières, ms. fr. 20.334, nº 11 (octobre 1310), nº 12 (novembre), nº 13 (décembre 1310), et nº 14 (mai 1311).
(24) Luzarches, baillie de Senlis. Seine-et-Oise, arr. de Pontoise, chef-lieu de canton.
(25) Bibliothèque Nationale, ms. fr. 20.334 (Gaignières), nº 34 (décembre 1310).
(26) Bibliothèque Nationale, nº 62.
(27) Bibliothèque Nationale, Gaignières, ms. fr. 20.334. — Quittances, nº 14, 15 et 16.
(28) Arch. Nat. M. 6, nº.
(29) Arch. Nat. S. 5.223, nº 5, vidimus (mai 1318, octobre 1318).

Sources : Trudon des Ormes : Possessions de l'Ordre du Temple en Picardie. Editions Yvert et Tellier. Amiens 1893  
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CHAPITRE VIII
De quelques accusations portées contre les Templiers. Dépositions de Templiers Picards.

On peut voir tout au long, dans le Procès des Templiers publié par Michelet, les nombreux articles de l'accusation, auxquels avaient à répondre les frères du Temple ; parmi ces accusations, beaucoup étaient dérisoires et de nulle valeur, d'autres étaient plus graves, comme il est facile d'en juger par les trois que nous reproduisons :
[Receptores] faciebant illos quos recipiebant spuere super crucem... (1).

... Quod in receptione fratrum dicti ordinis [Templi] vel circa, interdum recipiens et receptus aliquando se deosculabantur in ore, in umbilico seu in ventre nudo, et in ano, seu spina dorsi
— item, aliquando in umbilico
— item, aliquando in fine spine dorsi
— item aliquando in virga virili (2).

— Item quod fratribus quos recipiebant, dicebant quod ad invicem poterant unus cum alio commisceri carnaliter (3).

Il est évident que, si l'on s'en tient à la lecture de tous les chefs d'accusation portés contre les Templiers, il n'est pas permis de douter que l'Ordre du Temple ne fût entaché d'une grande dépravation ; mais le procès, tel que nous l'avons, est un document très partial, et toutes ces preuves à l'appui, amoncelées contre le Temple, ne nous disent rien qui soit convaincant.

Il est vrai que la plupart des frères du Temple interrogés, furent unanimes à reconnaître presque tous les articles de l'accusation, mais il ne faut pas oublier qu'en cas de résistance à la commission du roi, il y allait pour eux de la vie. D'ailleurs les cris de leurs malheureux frères expirant sur les bûchers, ne contribuèrent pas peu à faire frissonner ceux d'entre les Templiers qui auraient voulu défendre l'Ordre. C'est en vain que le grand maître, Jacques de Molay et avec lui l'élite des chevaliers du Temple, protestent en mourant de leur innocence et de celle de l'Ordre : les flammes étouffent leurs cris (4).

Mais il s'agit là de l'élite du Temple ; or, nous avons déjà dit que les frères sergents du Temple étaient en nombre bien plus considérable que les chevaliers, à la fin du XIIIe et au XIVe siècle. Nous avons dit que la plupart des Templiers mentionnés dans le Procès étaient des frères sergents, c'est-à-dire des bourgeois ou des vilains, des hommes des champs, entrés dans cet Ordre, moins par conviction que parce qu'il était doux d'y vivre. Dès lors quelle foi peut-on ajouter, aux aveux de ces malheureux domestiques du Temple.

Nous allons, du reste, examiner les dépositions de quelques Templiers, picards sinon par la naissance, du moins par la commanderie du Temple où ils avaient été admis dans l'Ordre. Et tout d'abord, il n'en est pas un qui ne repousse l'accusation de sodomie, tout en reconnaissant parfois, que le Templier qui les avait reçus, ne leur aurait pas fait envisager cette fraude de l'amour, comme un vice méprisable.

L'un des plus anciens dans l'Ordre, Raoul Moyset, qui demeurait en la maison du Temple du Catelet (5), lors de l'arrestation des Templiers, ayant comparu dès le mois de novembre 1307 devant les commissaires enquêteurs, nous apprend par sa déposition qu'il avait été reçu, il y avait environ quarante-cinq ans (vers 1262), au temps du bon roi saint Louis, en la maison du Temple du Bois (6) près Libermont, par le frère Daniel le Breton, prêtre. Or Raoul déclara que, lors de sa réception, il n'avait été rien dit ou fait contre la foi et les bonnes moeurs ; cependant, ajouta-t-il, il croyait que Daniel ne lui avait épargné de renier Jésus-Christ et de cracher sur la croix, que parce qu'il était jeune (7).
En faisant cette remarque, Raoul Moyset est-il sincère ?
Est-ce une concession qu'il fait à ses juges ?
Il est difficile de trancher la question.

Mais voici une autre déposition qui pourrait nous faire croire à la culpabilité des Templiers, si ce n'était la déposition d'un vieillard ignorant et débile, affolé par la peur. Ignorant, il l'était certainement, ce Jacques de Rougemont, qui avait le soin des granges de Sommereux ; pour ce qui est de l'âge, il avait 70 ans. Il avait été reçu au Temple, à Paris, par le précepteur de la province, vers l'an 1267, en présence de Hugues de « Péraud » (qui fut brûlé avec le grand maître, en 1314). Les serments d'usage ayant été prononcés, Jacques avait dû embrasser celui qui le recevait, une fois au nombril ; puis il lui avait été ordonné de cracher sur la croix, de s'abstenir des femmes et de : « quod commisceret se cum aliquo de fratribus suis, si indigeret (8). Mais alors, pourquoi Jacques n'a-t-il pas jeté sa robe aux orties, comment se fait-il qu'il soit resté quarante ans dans l'Ordre ?

Nous avons cité la déposition de Jacques de Rougemont, parce que ce frère du Temple était un des plus anciens dans l'Ordre ; les autres dépositions sont de même, elles ne varient guère. Avant de recevoir le manteau de l'Ordre, le futur Templier jurait sur un missel d'observer la chasteté, la pauvreté et l'obéissance ; s'il faisait ces trois voeux, comment admettre que quelques instants après on lui conseillât le contraire. Et c'est pourtant ce qu'on fait dire à des malheureux, comme Mathieu du Tilloy (9), un septuagénaire, qui avait été reçu frère du Temple vers l'an 1277 à Oisemont (10), par Hervé de Villepreux, chevalier, précepteur de la baillie du Ponthieu. Interrogé s'il savait pour quel motif, les réceptions étaient suivies de ces formalités tout au moins bizarres, il répondit qu'il croyait que c'était pour mieux marquer la sujétion de tout nouveaux frère, envers ses supérieurs.

Cependant voici le chapelain d'Oisemont Gilles de Rotangy, qui en raison du ministère qu'il exerçait, aurait dû être épargné ; or, d'après sa déposition (11), lorsqu'il fut reçu à Sommereux vers 1285 par Gautier « d'Este », chevalier, précepteur de cette maison, il avait dû renier Jésus-Christ, cracher sur l'image du crucifix peinte sur le missel sur lequel il venait de prononcer ses voeux, etc. Or, est-il admissible qu'un prêtre ait pu s'abaisser au point de faire des actes si contraires à son caractère sacerdotal ?

Philippe de Laversines, qui avait été reçu dans cette même commanderie et par le même précepteur, vers 1279, fait une déposition identique (12).

Il aurait été invité à cracher sur une croix de bois, qu'on avait apportée et posée à terre, pour se conformer aux points de l'Ordre ou chapitres ajoutés à la règle primitive.

Un autre frère du Temple, Jean de Grez, reçu dans l'Ordre vers 1280, en la maison de Mouflières, nous apprend que, si on lui conseilla d'outrager la nature, aucun exemple d'une pareille aberration ne parvint cependant à sa connaissance (13).

Mais toutes ces dépositions se ressemblent, et il est bien difficile de démêler le vrai du faux ; c'est en vain que nous nous efforçons de croire un certain Jacques de Bergnicourt, Templier défroqué, qui, reçu vers 1300, aurait quitté l'Ordre un an après, parce qu'il ne pouvait en admettre les erreurs (14). Il s'était enfui de nuit, et comme il était noble, il était parti pour la guerre de Flandre.

Nous préférons nous en tenir à l'assertion d'un frère du Temple plus recommandable, à celle du précepteur de la petite commanderie de la Viéville, une des annexes de Belle-Eglise (15) ; ce précepteur qui avait nom Raoul de Frise, déclara formellement n'avoir jamais entendu parler de ces pratiques honteuses (16).

Ce n'est pas à dire que nous voulions absoudre entièrement les Templiers ; ils ont pu être calomniés d'une manière inique, mais une calomnie même injuste est toujours basée sur quelque fait. Nous nous demandons donc si ces errements n'auraient pas leur origine dans le caprice de quelques chevaliers du Temple. L'ordre contenait un grand nombre de frères sergents, et les chevaliers du Temple les méprisaient ; un frère sergent du Temple le dit dans le procès. Ceci étant, les chevaliers n'auraient-ils pas voulu, tout d'abord, s'amuser aux dépens de ces vilains, de ces manants, qu'ils ne recevaient dans leur Ordre que par nécessité, par économie. Puis cette mode se serait propagée peu à peu dans certaines maisons, aurait subi des modifications, souvenirs épars des coutumes de l'Orient, et bientôt les sergents du Temple, commandeurs des maisons, auraient imité leurs frères, les chevaliers.

Ceci n'est bien entendu qu'une hypothèse, car si individuellement, les chevaliers du Temple avaient quelque mépris pour les frères sergents, l'Ordre lui-même avait dû apprécier leurs services, puisqu'en 1307 la plupart des commandeurs des maisons appartenaient à cette catégorie du Temple.

Pour conclure, nous dirons avec un chroniqueur contemporain, témoin de la chute des Templiers : « Dieu seul sait s'ils sont coupables ; pour moi je les ai toujours connus pour bons et dévos chrestiens en leurs messes (moeurs ?) et en toute leur vie. »
(1) Procès des Templiers. T. I, p. 90.
(2) Procès des Templiers. T. I, p. 91.
(3) Procès des Templiers. p. 91.
(4) Dans une chronique comprise dans les Gestes des Chiprois (Publications de la Société de l'Orient latin. Série historique. V. Gestes des Chiprois. Publié par G. Raynaud) l'auteur dit (p. 331) que lorsque Jacques de Molay était déjà sur le bûcher, avant qu'on n'allumât le feu, un greffier s'approcha de lui et lut un écrit dans lequel il était dit que lui, grand maître, avait tout reconnu ou avoué. Mais Jacques de Molay l'interrompit en s'écriant que c'était faux et que toujours il avait protesté contre les infamies reprochées à son ordre : « Mon corps est au roi de France, dit-il, mais mon âme... » L'un des gardes sur l'ordre qu'il en reçut monta sur le bûcher, et mit sa main sur la bouche de Jacques de Molay pour l'empêcher de parler ; il le renversa et aidé de quelques autres sergents on l'entraîna dans une chapelle voisine, où on l'enferma. On l'y retint jusqu'à ce que la foule fut dissipée et le soir seulement, on le ramena au lieu du supplice où il fut brûlé.
(5) Le Catelet. Maison du Temple sise en la baillie de Vermandois et dans le diocèse de Noyon.
(6) Le Bois. Maison du Temple, dans l'Oise, en la baillie de Vermandois.
(7) Procès du Temple. Tome II, p. 409.
(8) Procès du Temple. T. Il, p. 324.
(9) Procès des Templiers. T. I, p, 358.
(10) Oisemont, maison du Temple en la baillie de Ponthieu, et dans le diocèse d'Amiens.
(11) Procès des Templiers, tome I, p. 463. Maison du Temple de Sommereux (Oise) au diocèse d'Amiens et en la baillie de Ponthieu.
(12) Procès des Templiers. Tome II, p. 64.
(13) Procès des Templiers. T. I, p. 487 et sq.
(14) K. Schottmuller. Untergang des Templer-Ordens, tome II, p. 45.
(15) Belle-Eglise. Maison du Temple en la baillie de Ponthieu.
(16) Procès des Templiers. Tome II, p. 112.

Sources : Trudon des Ormes : Possessions de l'Ordre du Temple en Picardie. Editions Yvert et Tellier. Amiens 1893  
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CHAPITRE IX
Inventaire d'objets mobiliers trouves dans les maisons du Temple.

Ces inventaires sont en général plus que sommaires ; ils furent faits en 1307 et en 1308 par des commissaires du roi, parfois même en présence de l'ex-commandeur de la maison (1). Ce commissaire n'est souvent qu'un bourgeois ; tel Guillaume Bernard, bourgeois de Paris, et envoyé dans ce but dans la baillie d'Auvergne (2), en 1308.

Nous énumérerons d'abord les objets trouvés dans les chapelles, puis ceux trouvés dans les chambres des commandeurs, dans les dortoirs, les objets de toute sorte qui pouvaient se trouver dans les diverses chambres, et enfin les provisions et les comestibles trouvés dans les cuisines et celliers des commanderies.

Les Chapelles.

Avant de parler des objets trouvés dans les chapelles du Temple, nous dirons quelques mots de leur disposition architecturale en Picardie. Il est vrai que nous ne savons trop si nous sommes en droit de formuler une pensée sur ces humbles oratoires, la ruine des édifices du Temple étant complète dans ce pays. Nous n'avons pu voir que la chapelle de la maison, de Grand-Selve (Somme).

D'après la disposition de la chapelle de Grand-Selve, on peut supposer que les chapelles du Temple, dans les campagnes, n'avaient pas de forme spéciale : une sorte de bâtiment carré ou rectangulaire, dont on aurait abattu les angles à l'un des bouts, de manière à former un chevet polygonal. Il n'y a ni abside, ni absidioles. La chapelle actuelle est à la hauteur du premier étage. En a-t-il toujours été ainsi ?

Il ressort en outre de l'état actuel de la ferme de Grand-Selve, que la chapelle fait suite aux bâtiments d'habitation, et que les frères du Temple y pénétraient non par l'extérieur, mais par l'édifice qui précédait cet oratoire, du moins si on admet que la chapelle primitive avait la disposition actuelle. Cette chapelle est très petite, parce que la maison de Grand-Selve était peu importante, isolée dans la campagne, et faite à l'usage de quelques frères seulement. Mais il y avait de ces chapelles du Temple, qui devaient être grandes et spacieuses, les inventaires faits au XIVe et XVe siècle sous les Hospitaliers, sont là pour le témoigner. On sait aussi que dans beaucoup de cas, la commanderie du Temple étant à proximité d'un village, les habitants, qui n'étaient pas toujours des hommes du Temple, n'avaient parfois d'autre église que cette chapelle du Temple.

Tout autre était la disposition des chapelles du Temple dans les villes importantes, comme Paris, Londres, Laon, Metz (3) ; on sait qu'elles étaient rondes ou polygonales à l'image du Saint-Sépulcre.

Notre confrère, M. de La Roche-Brochard, dans les positions de sa thèse sur les commanderies du Temple en Poitou, avait déjà dit : « les chapelles du Temple n'ont point de forme particulière dans l'Ouest de la France, mais sont bâties à l'imitation des autres églises rurales des pays où elles se trouvent. Elles servaient souvent de paroisses..., » et ailleurs, « les Templiers pouvaient aller directement à la chapelle, sans traverser les cours et les servitudes de la commanderie. »

Ainsi donc les chapelles du Temple, dans les campagnes, semblent n'avoir en général aucune forme particulière, aucun caractère spécial. Objets trouvés dans les chapelles du Temple : Le mobilier des chapelles est assez simple, il se réduit le plus souvent au strict nécessaire, ce qui se comprend facilement, quand on songe au grand nombre de chapelles du Temple qu'il y avait en France.

Ainsi dans l'une d'elles (4) on trouva :
Des ornements d'église ou vêtements pour le prêtre, une croix d'argent, un « vaissel d'argent à mettre Corpus Domini »;
Deux croix de Limoges, sans doute émaillées, en raison de leur provenance, Deux aiguières, l'une de cuivre, l'autre d'étain,
Un missel;
un antiphonaire;
un psautier;
un bréviaire;
et un ordinaire;
deux chandeliers de fer et deux de cuivre;
un calice d'argent doré;
des reliquaires « vaisselles où il a reliques »;
des parements d'autel « touailles »;
un encensoir de cuivre.


Si nous passons à un autre inventaire (5), nous trouvons peu de choses nouvelles à noter ;
Un bréviaire en deux volumes;
Un graduel, deux grands livres « deu temporal »;
Des tronçons de cierges, un bénitier de cuivre, une chape de choeur.

Dans la chapelle d'une maison du Temple, sise en la baillie d'Auvergne (6), on trouva entre autres choses :
Un livre des épîtres, un de proses « epistolare, prosarium »;
Un livre de la vie des pères « 1. librum de vita patrum »;
Un office des morts « 1. librum de officio mortuorum, »
Un calice d'argent;
Un de cuivre;
Des nappes d'autel;
Des chasubles « infulas »;
Des aubes;
Des amicts;
Des étoles;
Des manipules;
Des candélabres, dont trois de cuivre;
Des châsses « cassas ubi reliqide reponuntur »;
Deux grands candélabres de fer;
Deux rideaux d'autel « cortinas. »


Il est probable que l'autel était entouré de colonnes reliées entre elles par de légères tiges qui supportaient des courtines. Ainsi était l'autel de la chapelle du Temple de Lagny-le-Sec (7), en 1495 : « autour de l'aultier d'ancienneté, y a six coulompnes de cuyvre, pour tenir les cierges, et sur l'aultier, six chandelliers de letton » (8).

Dans la chapelle du Temple de Reims, il y avait aussi, du moins en 1495, six colonnes autour du grand autel et des anges dessus, et sur l'autel quatre grands chandeliers de cuivre. Les anges étaient de bois sculpté (9). Ailleurs il n'y avait autour de l'autel que quatre colonnes de cuivre, et sur chacune, un ange (10).

Il y a dans ce registre de l'an 1495 des détails curieux sur les objets mobiliers de plusieurs anciennes chapelles du Temple, mais rien ne dit que ces objets fussent ceux des Templiers.

Objets trouvés dans les chambres des commandeurs des maisons.

En 1307 la plupart des maisons du Temple, n'étaient habitées que par des frères sergents ; le commandeur ou précepteur étant lui-même sergent du Temple. Nous l'avons déjà dit, et il est facile de s'en convaincre, en lisant le Procès des Templiers. Aussi, ne trouva-t-on le plus souvent dans les maisons du Temple, que le cheval du commandeur et un ou deux chevaux de rechange ; les autres frères de la maison n'en avaient pas à leur disposition. C'est ce que confirment les inventaires de maisons.
Dans l'une, on trouve le cheval du commandeur et un « ronchin »;
Dans une autre, le palefroi du commandeur (11);
Ailleurs deux « roncins du commandeur » (12).


Dans les chambres affectées à ces dignitaires du Temple, on trouve quantité de hanaps :
Hanaps d'argent, grands et petits;
Hanaps de madre (13) à pieds d'argent, hanaps de bois (14).

D'armes, il est à peine question. On trouve cependant dans la chambre d'un de ces commandeurs une arbalète, une épée, un poignard « alenas », ou encore une épée et une miséricorde (15).

Puis c'est toute la série des vêtements, du linge nécessaire et des objets qui peuvent garnir une chambre :
« 11 paire de dras pour son lit (le lit du commandeur) »;
« 1 sarge pour le lit du susdit »;
« 1 oreillier, sourcos forrez, garde-corps, cotes »;
« Manteaux et 1 chape à pluie pour le commandeour. »


Ailleurs, on trouve des couettes de plume ; il y en a une pour le maître [de la baillie du Temple] quand il vient à la maison, c'est la meilleure, les autres sont pour le commandeur, les frères, et le prêtre ou chapelain.
On trouve des draps « paire de draps d'ostellerie;
Paire de draps de lit pour les frères »;
Des courtes-pointes « cortes pointes pour lis couvrir »;
1 petite « sarge de rains rouge pour le commandeour » ;
De la cire en « la huche au commandeour et autres menues choses seelées avec les escripts au commandeour » (16).


Objets trouvés dans les dortoirs et les autres chambres des maisons.

Nous passons sous silence les couettes, draps et couvertures : dans le dortoir de la maison de Payns il y avait « III escrinz » et un autre dans la chambre du commandeur (17), ailleurs, en Normandie, il y avait dans le dortoir des coffres, dont les clefs se trouvaient dans celui du commandeur, et qui renfermaient les vêtements et autres choses appartenant aux frères de la maison. Nous avons omis de mentionner les traversins et les couvertures fourrées de peaux de renards, devisons, de chats ;

Les serviettes « touailles à mains » de diverses grandeurs;
Les manteaux, les uns de « sarge », les autres en drap de l'Ordre,
Des chaperons fourrés ou non (18);
Et jusqu'aux chaussons, « paria caligarum nigrarum et secularium »;
Sans oublier les robes, « paria robarum linnearum (19) »;
Et les ustensiles de toilette, bassins pour laver les mains, bassins pour la barbe (20).

Objets trouvés dans les cuisines. Ustensiles divers.

Ici ce sont des pots de cuivre grands et moyens;
Une pelle de fer;
Une percée;
Une petite chaudière;
Un trépied;
Un landier;
Une crémaillère « cramillie »;
Un gril « grail »;
Un « pion où l'en chauffe l'eau » ;
Ailleurs des pelles d'airain ou bronze;
Des chaudrons ;
Ailleurs encore des bancs;
Des tables;
Des vases à boire, hanaps de bois ou « caillies », sorte de vases en faïence ;
Des sièges « caères » (21) ;
Des tasses;
Un mortier, morterium cumpila;
Une hache de fer;
Un candélabre de même métal;
Et aussi le seau pour puiser l'eau au puits de la maison, « una seille ad puteum cum cathena ferrea » (22).

Cellier et provisions.

En Normandie, on trouva dans les maisons du Temple du cidre et du vin ; il dut en être de même en Picardie, pays où l'on a toujours fait du cidre et où l'on faisait même du vin. Nous avons eu occasion de constater que plusieurs maisons du Temple avaient leur clos de vigne et les instruments nécessaires pour faire le vin, tels que des pressoirs.

Dans une maison normande on trouva donc : un gros tonnel de vin, des « bessières » de vin et de cidre, des pintes d'étain, des pipes ou sortes de futailles ; ailleurs une « bessière » de vin d'Anjou, deux petites pipes de vieux vin d'Anjou, du verjus, de la cervoise pour les garçons et les ouvriers (les maisons du Temple employant des journaliers, surtout à certaines époques de l'année, au temps de la moisson et des vendanges) (23). Quant aux provisions, elles sont variées ; on trouve des porcs salés ou quartiers de porcs « bacon et demi », du beurre, des écuelles de suif, du miel, etc.

Du bétail.

Nous avons dit que dans les maisons du Temple en général il n'y avait d'autre cheval que celui du commandeur, les frères de la maison n'en ayant pas ; mais il y avait les chevaux nécessaires à toute exploitation rurale : « chevaus à charrete, jumenz pour le herneiz, poulains », ou encore « 4 ronchins pour la charete, et 5 charetes ferées que fortes que frebles, 3 charues o (avec) les herneiz qui y conviennent. »
Quant au bétail, en Picardie comme en Normandie, on trouva des boeufs, des vaches, des génisses, des veaux, des moutons, et toute la gent porcine.
(1) A. N. J, 413, nº 29. Inventaire des biens de plusieurs maisons du Temple, situées en la baillie de Caen. Publié en 1851 par M. Léopold Delisle dans : Etudes sur la condition de la classe agricole et de l'état de l'agriculture en Normandie au Moyen-Age, p. 721 et sq.
(2) A. N. M. I., pièce qui porte le nº 45.927.
(3) Lenoir. Architecture monastique. T. I, p. 389 et 390. Pour la chapelle de la maison du Temple de Paris, voir dans de Curzon : La maison du Temple de Paris, à la p. 87. Les chapelles de Paris et de Londres étaient en rotonde ; la forme polygonale est caractéristique pour les chapelles de moindre importance, par exemple celles de Laon, de Metz.
(4) Bibl. Nat. Inventaire des biens de la maison de Payns en Champagne. Clairambault ms. fr. 469, pièce datée de l'an 1308 (au fº 223). Nous ferons remarquer que nous n'avons pas trouvé de ces inventaires de maisons du Temple, pour la Picardie.
(5) A. N. J, 413 rouleau, nº 29. Inventaire des biens du Temple de la baillie de Caen (1307). Léopold Delisle. Etude sur la condition de la classe agricole... en Normandie, p. 721 et sq.
(6) Arch, Nat. — M. I., pièce uº 45.927 (ancienne cote), sept. 1308.
(7) Lagny-le-Sec. Oise, arr. de Senlis, canton de Nanteuil-le-Haudouin.
(8) A. N. S. 5.558. Visitation générale du grand prieuré de France en 1495 registre, fº 34 vº.
(9) Arch. Nat. S. 5.558, au fº 19.
(10) Ibid., aux fº 11, 12, vº.
(11) A. N. J. 413 rouleau, nº 29. Léopold Delisle, op. cit. p. 721 et sq.
(12) A. N. M. I., nº 45.927 (ancienne cote).
(13) D'après Du Cange, le madre serait une variété d'onyx.
(14) J. 413, nº 29. Léopold Delisle, op. cit.
(15) J. 413, nº 29. Léopold Delisle, op. cit. p. 721. On trouva également dans une de ces maisons, dont l'inventaire se trouve dans ce rouleau, nº 29 : « 2 arz et environ 12 seetes », deux arcs et douze flèches.
(16) J. 413, rouleau, nº 29.
(17) B. N. Clairambault, ms. IV. 469, f 223 (1307-1308).
(18) A. N. J. 413, nº 29.
(19) A. N. M. I, nº 45.927.
(20) B. N. Clairambault, ms. fr. 469 au fº 223.
(21) A. N. J. 413, nº 29.
(22) A. N. M. I., pièce dont le nº ancien est 45.927.
(23) J. 413, nº 29.

Sources : Trudon des Ormes : Possessions de l'Ordre du Temple en Picardie. Editions Yvert et Tellier. Amiens 1893  
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Chapitre X — APPENDICE
Essai de liste des précepteurs du Temple de France.

Les baillies de Ponthieu et de Vermandois dépendaient du précepteur du Temple de France, ou mieux de la province de France (1), c'est-à-dire de cette partie de notre pays qui au XIIIe siècle était plus spécialement appelée Francia. Il y avait plusieurs grandes provinces du Temple en France (in Gallia).

La dénomination de « maître ou précepteur de la province de France » que l'on trouve dans le Procès des Templiers, ne devait pas être très ancienne. A la fin du XIIe et au XIIIe siècle, on désignait ce dignitaire du Temple de cette manière : « fr. N. domorum templi in Francia preceptor ou encore magister militie templi in Francia, ou procurator. » Quant à l'expression de « province » elle est même assez rare dans le Procès des Templiers.

Sur les dix-sept précepteurs que nous proposons, il en est de connus. Ainsi M. de Curzon, dans son histoire de la maison du Temple de Paris, en cite trois ou quatre (2) ; il donne aussi les noms de trois précepteurs du Temple à Paris. Faut-il les assimiler aux précepteurs du Temple en France ?

Il y a lieu de croire, selon nous, que ces précepteurs de la baillie du Temple de Paris, n'étaient autres que les précepteurs mêmes de la maison du Temple de Paris et des maisons situées dans les environs de la capitale.

Précepteurs de la baillie ou province de France. En 1171. Geoffroi Foucher, qualifié procureur du Temple dans un acte daté de Paris (1171). (3)
En 1196. Pierre de « Moron » (4) (1196 et ante).
En 1197. Pons de « Rigaud » (5).
En 1202-1203. Gui de Briançon « Guido de Brienchon » (6).
En 1209. Guillaume d'Elboeuf « de Eulebuef » (7).
En 1214 et en 1221. André de Coulours (8), « fr. Andréas de Coloors, domorum Templi in Francia preceptor. »
En 1227 et en 1234. Olivier de la Roche (9).
En 1238. Pierre de Saint-Romain « de Santo Romano » (10).
En 1239-1240. Pons d'Aubin ou d'Albon (11) « fr. Pontio de Albino, alias de Albon. »
En 1245-1246. Renaud de Vichier (12).
En janvier 1253 et en 1254. Gui de Basseneville (13) « Guido de Bassenvilla. »
En juillet 1264 et ante. Humbert de « Paraut » (14).
En 1264 et en 1267. Amauri de la Roche (15).
Vers 1270. Francon de « Bornio » (16), qualifié « preceptor provincie. »
Vers 1281. Jean le François, chevalier (17).
Vers 1293 et en 1295. Hugues de « Paraut » (18), chevalier.
Vers 1300. Gérard de Villiers (19).
(1) Ou encore de la baillie de France.
(2) De Curzon, p. 28, note et p. 29.
(3) Monuments historiques, Cartons des rois, Par J. Tardif., p. 314 b. Le texte invoqué ne porte pas le mot Francia.
(4) Pièce justificative, nº 15.
(5) V. de Beauvillé. Histoire de Montdidier. T. III, p. j, nº 96.
(6) Héméré. « Augusta Viromanduorum », p. 192. Tome II. De Curzon. La maison du Temple de Paris, p. 28, note.
(7) Pièce justificative, nº 1.
(8) Layettes du trésor des chartes. Par Teulet. T. I, p. 408 a. — Pièce justificative, nº 54.
(9) Layettes du Trésor des Chartes. Tome II, p. 117 a. H. de Curzon. La maison du Temple à Paris, p. 28, note.
(10) Layettes du Trésor des Chartes, T. II, p. 383. b.
(11) Pièce justificative, nº 60. H. de Curzon, p. 28, note.
(12) Layettes du Trésor des Chartes, T. II, p. 632 a.
(13) Cartulaire de Saint-Riquier, au fº 141. (Arch. Départ, de la Somme à Amiens). C'est moins un cartulaire qu'un recueil d'analyses d'actes concernant cette abbaye. Gui est qualifié « maître du Temple en France. »
(14) Brequigny et Pardessus. Table chronologique des Diplômes, T. VI, p. 434. « Imbertus de Paraut. »
(15) H. de Curzon. La maison du Temple de Paris, p. 28, note.
(16) Procès des Templiers, T. II, p. 324.
(17) Jean « lo Franceys, lo Frances, Francisci. » Procès, T. H, p. 118 et passim.
(18) « Preceptor ballivie Francie. » Procès des Templiers. T. II, p. 297 et 314. H. de Curzon, p. 28, note.
(19) Procès des Templiers. T. II, p. 285 et 416.

Sources : Trudon des Ormes : Possessions de l'Ordre du Temple en Picardie. Editions Yvert et Tellier. Amiens 1893  
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Chapitre XI — Mise au point
Eterpigny (Maison de l'Hôpital et non du Temple) (1).

Nous ne savons trop pourquoi on a voulu faire d'Eterpigny une maison du Temple, tandis qu'il est prouvé que ce lieu appartint de toute antiquité aux Hospitaliers.

M. Mannier (2), le premier, dans son livre souvent cité, a su éviter cette erreur, mais la plupart des écrivains qui l'ont précédé ont attribué bien à tort au Temple ce qui revenait de droit à l'Hôpital.

Après vérification des nombreuses pièces originales, conservées aux Archives nationales, il n'est pas permis de douter qu'Eterpigny n'ait toujours été une commanderie de l'Ordre de l'Hôpital.

Dans le livre qui a pour titre : « Musée des Archives Nationales » (3), on trouvera au nº 164 l'analyse d'une pièce de l'an 1158, qui n'est autre qu'une donation aux Hospitaliers d'Eterpigny ; et cependant cette aumône est attribuée, dans le cours même de l'analyse, aux Templiers : « Baudouin confirme l'aumône faite par Raoul, comte de Vermandois, aux Hospitaliers d'Eterpigny, de la terre de Mathieu de Horni. Cette donation de Raoul n'était elle-même qu'une confirmation, à titre de seigneur, de la donation faite par le dit Mathieu, qui avait abandonné sa et terre aux Templiers... Si par suite de quelque sinistre, Mathieu perd ses récoltes, les Templiers lui donneront des grains... »

Après vérification de l'original, il n'est et ne pouvait être question des Templiers dans cet acte.

Dans H. Cocheris (4), nous avons trouvé, au mot Eterpigny, cette analyse : « Acte par lequel G. Châtelain de Péronne « confirme la donation faite par son frère aux Templiers d'Eterpigny d'une terre sise dans le territoire de Ham... février 1218-1219. »

Nous avons également vérifié sur l'original, et il faut substituer le mot Hospitaliers à celui de Templiers.

Cette erreur provient sans doute de ce que H. Cocheris s'est souvent contenté de copier les analyses plus ou moins exactes, qui se trouvent au dos des chartes.

Enfin, nous relevons cette autre analyse dans Boutaric (5) : « Arrêt portant que la haute justice du chemin qui conduit de Noyon à Péronne, n'appartient pas aux Templiers de la maison d'Eterpigny mais bien au roi... novembre 1260. »

Inutile, croyons-nous, d'insister de nouveau sur cette erreur, que le comte Beugnot (6) a évitée.
(1) Eterpigny (maison d'Hospitaliers). Somme, arr. et canton de Péronne.
(2) E. Mannier. Les Commanderies du grand prieuré de France, etc., p. 558 et sq.
(3) Musée des Archives Nationales. — P. 104, nº 164.
(4) H. Cocheris. Notices et extraits des documents manuscrits conservés à Paris, et relatifs à la Picardie. 2 vol. in-8º au mot Eterpigny.
(5) Boutaric. Actes du Parlement de Paris. T. I, p. 44, nº 502.
(6) Les Olim, par le comte Beugnot. T. I, fº2l rº. (Collection des documents inédits).

Sources : Trudon des Ormes : Possessions de l'Ordre du Temple en Picardie. Editions Yvert et Tellier. Amiens 1893
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